Stéphane Lupasco, né Ștefan Lupașcu le à Bucarest et mort le à Paris, où il a vécu et travaillé, est un philosophe français d'origine roumaine.
Il est l'auteur de la Logique dynamique du contradictoire, fondée notamment sur la notion de tiers inclus. Cette logique générale, englobant la logique classique comme un cas particulier, vise à rendre compte du devenir tri-polaire de la matière-énergie : la matière-énergie macrophysique, la matière-énergie vivante et la matière-énergie psychique, les « trois matières » pour reprendre le titre de son livre le plus célèbre.
Bien que des penseurs se soient inspirés de son œuvre, comme Edgar Morin ou Jacques Demorgon, son influence sur la pensée du est encore peu étudiée.
Repères biographiques et bibliographiques
Lupasco est né en 1900 à Bucarest d'une famille de boyards moldaves. Installé en France à partir de 1916, il termine ses études secondaires au lycée Buffon à Paris, puis obtient différents certificats en sciences et une licence de philosophie. À la Sorbonne, il suit des cours de De Broglie, Becquerel, Langevin. À Sainte-Anne (les étudiants en philosophie devaient suivre une formation en psychopathologie), il rencontre Jacques Lacan, avec qui il restera en relation, ainsi que Jacques Bellon et Denise Hulmann, future Denise Bellon, qui le photographie dans les années trente. En 1926, il publie un livre de poèmes, Dehors...(Stock). En 1929, il épouse Georgette Ghica.
En 1935, il soutient une thèse de doctorat de philosophie, sous la direction d'Abel Rey. Léon Brunschvicg salue en lui le « Hegel du ». La thèse est publiée chez Vrin en deux tomes : Du devenir logique et de l'affectivité, I. Le dualisme antagoniste et les exigences historiques de l'esprit, II. Essai d'une nouvelle théorie de la connaissance. La thèse complémentaire s'intitule : La physique macroscopique et sa portée philosophique, publiée également chez Vrin en 1935.
Il épouse en 1937, en deuxièmes noces, Yvonne Bosc, artiste peintre.
En 1941, paraît aux P.U.F. L'expérience microphysique et la pensée humaine (d'abord publié, en 1940 à Bucarest, en français, par la Fundatia Regala Pentru Literatura si Arta, avec des « Considérations Préliminaires »).
En mars 1944, Lupasco et Cioran obtiennent la libération de leur ami, le poète Benjamin Fondane, mais celui-ci refuse de quitter sa sœur, arrêtée en même temps que lui, et mourra à AuschwitzOlivier Salazar-Ferrer, Benjamin Fondane, Paris, Oxus, "Les Roumains de Paris", 2004, .
De 1945 à 1955, Lupasco est chargé de recherches au CNRS, section épistémologie. Le contrat au CNRS n'est pas renouvelé parce que ses travaux sont jugés inclassables. Il est proposé pour une chaire au Collège de France, en 1952, en même temps que Gaston Berger, Étienne Souriau et Maurice Merleau-Ponty. Ce dernier l'emporte.
Entre-temps, Lupasco a pris la nationalité française, a publié Logique et Contradiction (PUF, 1947) et en 1951, Le principe d'antagonisme et la logique de l'énergie (Paris, Hermann).
Dans cet ouvrage, il formalise sa logique, mais en revenant sans cesse sur les justifications expérimentales qui la fondent, et découvre que le « Tiers inclus » n'est pas un simple point de passage mais a lui-même une orthogenèse, un devenir propre, qui est la logique à la fois de la matière microphysique et du psychisme.
Lupasco peut désormais répondre aux objectionsvoir article à ce sujet que lui faisait Fondane.
Il continuera d'explorer à partir de là l'expérience scientifique et l'expérience humaine. Ce sont : L'énergie et la matière vivante, Julliard, 1962 ; L'énergie et la matière psychique, Julliard, 1974, etc. Le livre Les trois matièresLes trois matières, Julliard, Paris, 1960, réédit. 10/18, 1970, puis Cohérence, Strasbourg, 1982., Julliard, 1960, qualifié par Claude Mauriac de « nouveau Discours de la Méthode »Le Figaro, Paris, 9 novembre 1960., obtient un vrai succès. Lupasco est par ailleurs très lié au monde de l'art à travers ses amis André Breton, Eugène Ionesco, Georges Mathieu, Salvador Dali...
Lupasco qui fut rédacteur à la Revue philosophique de la France et de l'étranger, membre de la Société française de philosophie, membre de l'Académie roumaine (post-mortem), écrivit aussi de nombreux articles et contributions dans les revues : Thalès, Revista Fundatiilor Regale, Les Lettres nouvelles, La Nouvelle Revue française, Arguments... Il a appartenu au comité de patronage de Nouvelle École..
Basarab Nicolescu établit une bio-bibliographie de Stéphane LupascoStéphane Lupasco, bio-bibliographie sur le site du CIRET. (qui offre une bibliographie plus complète).
La logique de l'énergie
Lupasco considère la Logique dynamique du Contradictoire comme la logique de l'énergie. La logique ne se réduit pas à la science du raisonnement. Elle est, comme chez Hegel, la logique de tout ce qui existe (comme on dit par exemple : la logique du vivant). Lupasco fait une équivalence entre les opérations logiques de l'esprit et les faits expérimentaux, la causalité lui apparaît comme semblable à la déduction :
"Nous appelons logique tout ce qui porte les caractères de l'affirmation et de la négation, de l'identité et de la non-identité ou diversité, qui engendre, par leur coexistence ou conjonction ou par leur indépendance ou disjonction, une notion de contradiction ou une notion de non-contradiction et qui, sans autre secours que le sien propre, déclenche des enchaînements déductifs. Un fait donc, quel qu'il soit, expérimental ou mental, sensible ou intellectuel, est considéré comme logique dans la mesure où il est marqué par ces caractères, conditionné par ces notions et engendré par ces implications, indépendamment de savoir si cette marque, ce conditionnement et cette déduction relèvent de l'esprit connaissant ou de quelque autre réalité - cela, c'est un autre problème." Préface du livre Le principe d'antagonisme et la logique de l'énergie(note 1)
Tout ce qui existe Lupasco, renouant avec une tradition plus ancienne, utilise le terme exister à l'inverse de la philosophie existentialiste. est en devenir. Seule l'affectivité est dite par lui “alogique” parce que non relationnelle ; de l’affectivité seule on peut dire qu’elle est : “son caractère intrinsèque est d’être ; elle est, tout simplement et énigmatiquement.” L’énergie et la matière psychique, Julliard, 1974, .
L'esprit est capable de comprendre ce qui existe, à condition d'utiliser toutes les possibilités de la logique, de ne pas se borner à la logique d'identité.
La logique d'identité n'est pas la seule rationnelle. Elle est la logique utilisée par l'esprit pour penser la matière dite "inerte" ou "inanimée", ou encore "physique" au sens de la physique à notre échelle. Elle est la logique de cette matière, dont la Thermodynamique découvre au qu'elle est dominée par l'entropie, la dégradation de l'énergie, l'homogénéisation. Cette matière,constituée de champs, de forces... est pourtant aussi organisée : en atomes, en molécules. La tendance à l'organisation, à la différenciation, à l'hétérogénéisation est l'inverse de l'entropie : l'entropie négative ou néguentropie, elle caractérise la vie. Dès ses premiers livres, Lupasco met en évidence l’antagonisme présent en tout devenir, en tout “système” de quelque nature qu’il soit à condition de l'envisager de façon dynamique. Tout système comporte la dualité “contradictoire” de ces deux dynamiques de "Mort" et de "Vie", d'homogénéisation et d'hétérogénéisation. Par exemple, si seule l’attraction se réalisait dans un système, celui-ci s’effondrerait sur lui-même, si seule la répulsion existait, il exploserait Au deuxième Principe de la thermodynamique, montre Lupasco, répond le Principe d'exclusion de Pauli, découvert en 1925, et qui est le principe de la différenciation, de l'hétérogénéisation de la matière.
On peut alors préciser les concepts de matière et d’énergie : les physiciens parlent de “matérialisation” de l’énergie quand les photons se transforment, dans certaines conditions, en paires d’électrons positifs et négatifs, et de “dématérialisation” de l’énergie quand le système formé par un électron et un positron, une particule et son anti-particule, s’annihile (Lupasco dira : se potentialise) pour donner la forme photons ou plutôt la forme ondulatoire de l'énergie. Exclusion, différenciation, hétérogénéisation, discontinuité, aspect corpusculaire est ce qui caractérise la forme “matière” (la "Vie") ; inclusion, identification, homogénéisation, continuité, aspect ondulatoire est ce qui caractérise la forme “énergie” (la "Mort"). Mais la microphysique découvre une troisième systématisation de la matière-énergie, contradictoire en soi, un espace de liberté qui se trouve aussi rendre compte de la nature de l'esprit.
Avant même de parler d'une troisième matière, il faut prendre acte de la découverte d'une deuxième matière : on n’a toujours conçu qu’une seule matière. En effet, au cours des siècles, matière dite “inanimée” et matière vivante ne semblent différer que par “l’âme”(de nature plus ou moins psychique) insufflée dans la première pour donner la deuxième pour les vitalistes. Pour les mécanistes la réduction est encore plus évidente.. Le corps, même celui de l'homme, ne serait que “matière”, matière physique. Depuis l’antiquité, les philosophes émerveillés par la différence entre la matière et l’esprit, comptent leur propre corps dans la matière, la matière physique, donc. Encore aujourd’hui le vocabulaire courant confond le physique et le biologique, par exemple quand on distingue en soi-même le “physique” et le “moral”. Longtemps la biologie fait simplement partie de "l'histoire naturelle" ou de la "médecine" ou est incluse dans la "physique" avant de devenir une science à part entière. (Physis signifie nature, en grec). Elle ne reçoit son nom qu'en 1800néologisme inventé simultanément par l'Allemand Gottfried Reinhold Treviranus et par le Français Jean-Baptiste de Lamarck..
Mais, seulement cent ans plus tard, la révolution quantique inaugurée par Max Planck en 1900, développée en quelques années entre 1923 et 1930, entre deux guerres mondiales, par l'École de Copenhague, et que les philosophes et plus encore la pensée commune ont peine à suivre, apporte de nouveaux bouleversements.
Toutes les idées sur la matière, sur le monde, sur l'esprit, en sont renouvelées, la logique elle-même est défiée : le réel est contradictoire.
Le Principe d'Antagonisme
Gaston Bachelard, de seize ans l'aîné de Lupasco, exhortait les philosophes à réformer leur entendement. Il appelait surrationalisme la nouvelle philosophie à créer en s'inspirant de la révolution de la science, sur le modèle du surréalisme, inventé par les poètes. Stéphane Lupasco tire toutes les conséquences de ce programme que Bachelard avait initié et l'influencera à son tour. En aucun cas, ni l'un ni l'autre n'ont prôné un irrationalisme.