thumb|Des monarques migrant par milliers vers le site d'Angangueo dans le nord du Michoacán au Mexique. thumb|Chevaux tirant une diligence sur une route traversant des champs de mil dans la vallée de l'Ingul (Ukraine), effrayés par le passage d'un nuage de sauterelles (comparable de loin à la , selon le texte) ; illustration de la revue Die Gartenlaube (en 1859) thumb|Nuage de criquets migrateurs au-dessus d'une zone de jonc maritime Juncus maritimus (Imililik, Sahara occidental, en avril 1944) thumb|Nuage de criquets migrateurs (Schistocerca gregaria) dans le sud-ouest du Maroc, en novembre 2004 (photo : Magnus Ullman) thumb|Oiseaux attrapant en vol des criquets migrateurs (locustes), en Inde. Gravure de 1891 (Illustrated London News and The Graphic), extrait de "The Locust Plague in Northern India", dans "The Graphic", 1891 ; Les criquets sont "une « plaie »" là où ils sont déprédateurs, mais aussi une ressource alimentaire pour d'autres espèces et parfois pour l'Homme.

Des milliards d'insectes migrent chaque année. Certains le font sur de courtes distances et d'autres à échelles intercontinentales (comparables à celles des migrations d'oiseaux). Ces migrations sont obligatoires, facultatives, partielles ou différentielles. Elles peuvent être de type « aller-retour », « en boucle », échelonnées, dans un corridor très précis ou « nomadiques » ou encore « verticales » (vers les cols ou les sommets, du sol vers les arbres...). Dans le temps, elles sont saisonnières ou régulièrement espacées dans le temps, ou irruptives et liées au contexte.

Elles comptent pour l'écologie du paysage, l'agriculture, la sylviculture et l'économie mondiale, car les insectes fournissent des services écosystémiques majeurs (pollinisateurs, auxiliaires de l'agriculture en consommant les pucerons par exempleStokstad E (2019) Half-billion-hoverflies-migrate-united-kingdom-each-year-benefits-farmers-are-huge Half a billion hoverflies migrate to the United Kingdom each year. The benefits to farmers are huge ;Science News, 13 juin, 2019, nécrophages, décomposeurs...). Ces migrations peuvent engendrer des coûts économiques et sanitaires importants (si l'insecte est un déprédateur important, s'il véhicule des pathogènes, ou s'il s'agit de ravageurs des cultures ou des arbres). Mais selon une étude anglaise récente, la plupart des insectes migrateurs qui arrivent au Royaume-Uni puis en repartent cycliquement (comme les syrphes migrateurs) ont au contraire un rôle positif, voire essentiel en raison du déclin d'autres insectes utiles tels que les abeilles et les papillons pollinisateurs.

Histoire scientifique On connait depuis l'Antiquité la migration, souvent spectaculaire, du criquet pèlerin. Celle de certains papillons, dont le Monarque aux États-Unis est étudiée depuis longtemps.

Au , Jean Henri Fabre, dans ses souvenirs entomologiques (, XIV les émigrants), évoque la possible migration des insectes pour expliquer ses observations lors de l'ascension du Ventoux, en août. Il pense que le rassemblement d'ammophiles hérissées (Ammophila hirsuta) qu'il a observé est peut-être lié à une migration. De même, un rassemblement de coccinelles à sept points sur un mur de la chapelle du sommet du mont Ventoux en octobre et un autre en juin sur le plateau de Saint-Amans (734 m) l'entraînent dans l'hypothèse d'une migration des insectes, comparable à celle des oiseaux.

Depuis la fin du , l'étude des migrations d'insectes a bénéficié des progrès techniques, avec notamment la miniaturisation des radioémetteurs (radiotracking) et de nouveaux modes de marquage et de suivi (par radar notamment). Les études ont d'abord porté sur des espèces que l'on pensait être d'enjeu agricole (déprédateurs) ou potentiellement enjeu de santé publique. Si beaucoup d'insectes ont régressé ou disparu, quelques-uns (moustiques, tiques, déprédateurs agricoles...) se montrent de plus en plus résistants aux insecticides classiques ou véhiculent des pathogènes, eux-mêmes éventuellement devenus antibiorésistants (ou susceptibles de le devenir). On s'est ensuite rendu compte que la plupart des insectes migrateurs sont sources de services écosystémiques.

Interactions humaines Des modifications des migrations (naturelles ou non) d'insectes peuvent être dues aux activités humaines, à la fragmentation des habitats et aux modifications climatiques liées à l'effet de serre mais, de manière générale, comme chez d'autres espèces, certaines migrations pourraient aussi être une adaptation individuelle et collective d'une espèce à des ressources qui fluctuent spatiotemporellement, soit de manière saisonnière soit de manière moins prévisibleHugh Dingle et V. Alistair Drake, ; février 2007 ; Vol.57 BioScience p 113 à 112 (www.biosciencemag.org). La pollution lumineuse pourrait être un obstacle pour des espèces nocturnes attirées par la lumière (ou repoussées par elle), comme elle l'est pour les oiseaux migrateurs.

Enjeux Des entomologistes ont montré que la plupart des sont migrateurs et en déduisent que leurs migrations gagneraient donc à être mieux connues, ce qui implique qu'elles soient selon Hugh Dingle considérées holistiquement, comme un syndrome à la fois physiologique, comportemental et écologiqueHugh Dingle, Migration Strategies of Insects ; Science 24 March 1972: Vol. 175 no. 4028 , On line : doi:10.1641/B570206 (Résumé, en anglais)Hugh Dingle (2001), The evolution of migratory syndromes in insects. Pages 159–181 in Woiwood LP, Reynolds DR, Thomas CD, eds. Insect Movement: Mechanisms and Consequences.Wallingford (United Kingdom): CABIHugh Dingle (2006), Animal migration: Is there a common migratory syndrome ? Journal of Ornithology 147: 212–220..

Caractéristiques des migrations d'insectes Certaines caractéristiqueshugh Dingle (1981). Ecological aspects of insect migration. Pages 196–208 in Aidley DJ, ed. Animal Migration. Cambridge (United Kingdom): Cambridge University Press semblent communes à la plupart des grandes migrations d'insectes : migration se fait souvent en groupe ; elle est déclenchée par des phénomènes d'horloge biologique impliquant souvent des stimuli tels que photopériode et température ; la physiologie des individus change en vue de la migration : la fonction locomotrice est dopée et des fonctions végétatives comme l'alimentation et la reproduction sont pour partie ou totalement inhibées. Les paramètres physiologiques et écologiques de la migration dépendent aussi de facteurs environnementaux et de paramètres phénotypiquement modifiables pour s'adapter aux conditions en vigueur ; les migrants accumulent des réserves d'énergie avant le départ ; dans le cycle de vie de l'insecte, la migration intervient généralement avant la reproduction (lien ovogenèse-vol) ; les individus migrants ont une valeur élevée en termes de reproduction et de survie de l'espèce ; leurs capacités de colonisation sont peu ou prou maximales ; Les migrants ont un fort potentiel d'accroissement futur de la population ; les migrants occupent souvent des habitats temporaires inhabituels pour leur espèce.

Optimisation des trajectoires de vol De nombreux insectes effectuent saisonnièrement des migrations qui les conduisent à des centaines, voire des milliers de kilomètres vers des sites favorables de reproduction. Les mécanismes adaptatifs permettant ces migrations sont encore mal compris. Les études faites au démontrent que beaucoup de ces insectes sont capables de choisir des vents qui leur sont favorables en haute altitude, et que cette capacité est largement répandue chez les insectes grands migrateurs effectuant de longs vols diurnes et/ou nocturnes ou crépusculaires. Les insectes migrateurs, en dépit d'un système nerveux considéré comme très rudimentaire, semblent capables d'établir l'équivalent d'un plan de vol optimisé, et de corriger au moins partiellement la dérive exercée par les vents de travers. La longueur du trajet peut être augmentée, mais pour une consommation d'énergie optimisée. Les entomologistes considèrent maintenant que ces comportements de vol sont aussi sophistiqués que ceux des oiseaux migrateurs.

Différents insectes migrateurs utilisent le champ magnétique terrestre pour s'orienter. Les bogongs (Agrotis infusa), des papillons australiens et néo-zélandais qui migrent sur plusieurs centaines de kilomètres pour aller passer les mois d'été dans les Alpes australiennesBioOne, se guident vers cette destination qu'ils ne connaissent pas grâce au champ magnétique et aux étoiles du ciel nocturne austral ; ils sont capables de ne s'orienter que grâce au champ ou grâce aux étoiles, ce qui fait de ce papillon le premier invertébré connu pour pratiquer une navigation astronomique pour ses voyages au long cours...

Flux de biomasse et de nutriments Les migrations constituent sur le long terme d'importants flux de biomasse (), qui ont sur les écosystèmes des impacts directs (flux et afflux de prédateurs, de proies et de concurrents) et indirects (flux de nutriments, d'énergie inter-écosystèmesMartin-Creuzburg, D., Kowarik, C., & Straile, D. (2017). Cross-ecosystem fluxes: Export of polyunsaturated fatty acids from aquatic to terrestrial ecosystems via emerging insects. Science of The Total Environment, 577, 174-182 (résumé). et transfrontières, parfois transcontinentaux ; flux de parasites et de microbes, éventuellement pathogènes).

Ces flux sont aussi des flux de transferts horizontaux et verticaux de nutriments, parfois sur de grandes distances d’un écosystème terrestre ou aquatique à un autre, notamment dans le cas d’insectes déprédateurs. Des estimations quantitatives des flux d'azote et de phosphore associés ont été faites pour quelque écosystèmes. Elles suggèrent des transferts importants de nutriments (dépassant l'apport annuel actuel des dépôts atmosphériques (naturels et anthropiques), notamment pour le phosphore. Ces transferts et leur importance ont probablement beaucoup diminué depuis l'ère préindustrielle, surtout pour l'azote, d'une part parce que dans la plupart des zones agricoles la biomasse des insectes s'est effondrée, et d'autre part car la part de l'influence anthropique est maintenant prédominante (anthropocène) pour cet élémentGalloway, J. N., (2004) Nitrogen cycles: past, present, and future. Biogeochemistry 70:153–226..