Les Aventures de Joseph Andrews et du pasteur Abraham Adams, dit Joseph Andrews ( en anglais), est le premier roman écrit par Henry Fielding et aussi l'un de ses deux grands chefs-d’œuvre, le second étant Histoire de Tom Jones, enfant trouvé (1749). Publié en 1742 et qualifié par l'auteur de « roman sentimental comique » (), cet ouvrage, d'abord parodique, raconte les aventures d’un honnête domestique revenant de Londres accompagné par son ami et mentor, le pasteur Abraham Adams.
Le roman est à la croisée de deux esthétiques littéraires du , le drame héroïque et le néoclassicisme aristocratique des , ceux d'Alexander Pope et de Jonathan Swift, et la fiction populaire d'auteurs comme Daniel Defoe et Samuel Richardson. Cependant, ses sources d’inspiration remontent jusqu'à Cervantes, le sous-titre du roman, , apparaissant comme une reconnaissance de dette envers Don Quichotte, présenté comme modèle et servant sans doute de bouclier pour Fielding conscient de son rôle innovateur en Angleterre. De fait, comme le chef-d'œuvre espagnol, Joseph Andrews distille un humour fondé sur une approche ironique permanente et imite même la narration en apparence décousue et remplie de digressions de Cervantes. De plus, ses personnages principaux appartiennent à des classes sociales inférieures rappelant les héros du genre picaresque.
Au départ, Joseph Andrews a été conçu comme une réponse au Pamela de Richardson qui avait été publié en 1741, roman à grand succès narrant l'histoire d'une servante résistant avec vaillance aux avances de son maître qui, après s'être moralement réformé, l'épouse et la rend heureuse. Fielding, d'ailleurs mystifié par la paternité du livre qu'il attribuait à Colley Cibber, s'il en a admiré les analyses psychologiques fines et approfondies, s'est agacé de son sentimentalisme et de son didactisme appuyés. Se décidant à la parodie, très habituelle à son époque, il publia d'abord Shamela en 1741 sous le nom de Mr Conny KeyberFielding n'a jamais reconnu la paternité de cet ouvrage., composé comme sa cible sous la forme épistolaire et prétendant dévoiler la véritable nature de l’héroïne, perverse, lascive et intrigante, puis Joseph Andrews l'année suivante, beaucoup plus ambitieux.
Aussi l'élément parodique tient-il une grande place dans le roman ; cependant, par ses multiples facettes, Joseph Andrews devient rapidement une œuvre autonome beaucoup plus ambitieuse, une fiction protéiforme à la fois parabolique, éthique, satirique, comique, humoristique et pseudo-épique que noue une puissante vision centrale. De plus, la préface et certains chapitres introductifs présentent un appareil critique d'envergure qui en fait un véritable manifeste littéraire.
Genèse du roman Paméla ou la Vertu récompensée est un roman remarqué pour sa minutieuse investigation psychologique et par son mode original de présentation, la correspondance de la jeune héroïne qui s'adresse à sa mère et consigne scrupuleusement ses moindres émotions ou réactions aux petits événements de sa vie quotidienne. Ce genre, nouveau en Angleterre, s'est peut-être inspiré du Manon Lescaut (1728-1732) de l'abbé Prévost, avant de trouver sa plénitude chez Jean-Jacques Rousseau dans Julie ou la Nouvelle Héloïse (1761) ou Pierre Choderlos de Laclos dans Les Liaisons dangereuses (1782).
thumb|upright=1.2|Joseph et la femme de Putiphar, de Bartolome Esteban Murillo.|alt=Femme presque allongée sur sa couche, homme debout à l'air offensé, riches draperies, personnages en pleine lumière. Fielding n'était pas au rang des admirateurs inconditionnels de Samuel Richardson, n'appréciant pas l'excès de sentimentalisme déployé dans le roman, ce qui l'a incité à une réplique cinglante en la publication dès 1741 de Shamela () dont le titre suffit par sa ressemblance euphonique et son ironie sémantique signifie « honte ». à révéler la nature : Shamela, fille d'un voleur et d'une « garce aux oranges » (), c'est-à-dire d'une prostituée vendant des oranges pendant les représentations des opéras ballades, se laisse courtiser par Squire Booby, puis prend un amant en la personne du pasteur Williams. et entend .,.
Joseph Andrews est une récidive à peine moins évidente mais plus subtile, le héros portant le patronyme de Pamela et luttant lui aussi, tel son homonyme biblique, l'esclave Joseph, fils de Jacob, en butte aux avances de l'épouse de Potiphar, pour préserver sa vertu des assiduités pressantes de Lady Booby, déjà rencontrée dans Shamela. Le but de Fielding est de railler, outre le sentimentalisme appuyé, le didactisme ouvertement et pompeusement moralisateur affiché par le sous-titre (« ou la vertu récompensée »), de dénoncer aussi ce qui lui semble être l'hypocrisie benoîte de la protagoniste, masque de pudeur recouvrant une ambition opportuniste de réussite sociale, pose pharisaïque en somme, typique d'une éthique petite bourgeoise bornée. Il entend également relever le topos servant de base à l'action, le thème de la vertu menacée par un monde corrompu, tel que l'exploiteront Voltaire avec moquerie dans Candide (1759) ou encore Sterne dans Voyage sentimental (1768), où ne règnent que pour mieux être combattus, le pathétique et le mélodramatique qu'exploite Richardson sans vergogne..
Le livre a d'abord paru le , puis dans une version révisée le ; la troisième édition du porte le nom de Henry Fielding sur la page-titre et précise que les illustrations sont dues à J. HulettJanine Barchas, Graphic Design, Print Culture, and the Eighteenth-Century Novel, Cambridge, Cambridge University Press, 5 juin 2003, 296 pages, . ; une quatrième version, elle aussi révisée, paraît le ; enfin, une dernière du vivant de l'auteur voit le jour le .
Intrigue Le roman comporte quatre livres correspondant aux différentes étapes de son intrigue qui conduit Joseph Andrews, le héros, de la campagne à la ville, puis sur la route en compagnie du pasteur Abraham Adams, enfin leur retour en leur paroisse rurale et le dénouement heureux que marquent plusieurs coïncidences et révélations, sources d'une succession rapide de bouleversements. Campagne ou ville : un jeune homme bien attirant thumb|upright=1.2|Lady Booby et Joseph.|alt=Dessin, femme assise à un bureau tournée la main tendue vers un jeune homme en retrait vu de dos. Joseph Andrews, jeune homme de belle allure en la maisonnée de Sir Thomas Booby, a attisé le regard concupiscent de Lady Booby, l'épouse du maître. Il a également été remarqué par le pasteur de la paroisse, Mr Abraham Adams, qui entend faire fructifier le potentiel intellectuel et moral qu'il a décelé en lui. Cependant, avant qu'il n'ait eu le temps de lui dispenser ne serait-ce qu'un cours de latin, les Booby quittent la province pour Londres et emmènent Joseph avec eux.
En la capitale, Joseph se retrouve au milieu d'une foule de valets de ville très avertis des choses du monde, mais malgré leurs mœurs dévoyées et les insinuations libidineuses de Lady Booby, il préserve non sans mal sa totale intégrité. Au bout d'une année environ, Sir Thomas meurt, ce qui laisse le champ libre à sa veuve pour poursuivre et intensifier ses assiduités amoureuses envers lui, que sa naïveté première l'empêche d'ailleurs de comprendre et auxquelles il est bien en peine de répondre. Dans une lettre à sa sœur Pamela, il laisse entendre qu'il lui paraît impossible qu'une femme d'un tel rang social puisse en aucune façon s'intéresser à un vulgaire serviteur. Mais bientôt, c'est une autre invitation séductrice qui lui est faite, cette fois émanant de Mrs Slipslop, la gouvernante de la maisonnée, déjà d'un certain âge et d'une laideur caractérisée.
Lady Booby envoie chercher Joseph et tente une fois de plus de le séduire, mais rien n'y fait : furieuse de sa résistance, elle se résout à mettre un terme à son engagement. Assaillie bientôt par l'insidieuse maladie de l'indécision, elle est torturée par le doute, car il n'est pas trop tard pour faire machine arrière et garder auprès d'elle ce jeune homme si attirant ; mais non, les gages sont finalement versés, les lettres de recommandation remises par cet avare de régisseur qu'est Peter Pounce. Le valet renvoyé commence à se poser lui aussi des questions : son ancienne maîtresse jouirait-elle de toute sa santé mentale ? Ne serait-elle pas affligée d'une tendance à la lascivité ? De toute façon, il se sent soulagé d'avoir échappé à tant d'empressement et d'avoir recouvré sa liberté.
L'errance de la route et ses aléas Il se met donc en route pour rejoindre la paroisse de sa province et se réjouit d'avance d'y retrouver sa petite fiancée, la laitière Fanny Goodwill, qui est analphabète mais qu'il aime d'amour tendre. Laissé pour mort et rencontre de qui on n'attendait pas thumb|upright=1.7|Sur la route : cavalier, voiture et diligence en Angleterre (première moitié du ).|alt=Tableau : nuit nuageuse assez sombre, diligence en direction du lecteur, deux véhicules en sens inverse. Lors de sa première nuit en chemin, il tombe sur deux voyous qui se jettent sur lui, lui dérobent ses précieuses possessions et le laissent pour mort, nu dans un fossé. Voici la diligence qui approche, bondée de passagers veules et hypocrites qui, ne pensant qu'à leurs petits soucis, n'admettent Joseph à bord qu'après avoir entendu un voyageur juriste leur expliquer que vu l'état du jeune homme, ils risquent d'être poursuivis pour non assistance à personne en danger s'il lui advenait de décéder. On emmène le mourant dans une auberge où une douce femme de chambre, Betty, prend soin de lui et le ramène à la vie malgré l'avis d'un docteur ayant jugé ses blessures fatales.
De fait, dès le lendemain, le fâcheux pronostic médical se voit contredit par la vigueur retrouvée du jeune homme, capable de recevoir la visite d'un homme d'église, Mr Barnabas, et de profiter de la pingre hospitalité de Mrs Tow-wouse, l'épouse de l'aubergiste. Se présente un autre membre du clergé et quelle n'est pas la joie du convalescent lorsqu'il reconnaît Mr Abraham Adams, en chemin pour Londres où il espère vendre à un éditeur les nombreux volumes de ses sermons. Ce gentil pasteur lui procure plusieurs repas conséquents, mais ayant vite épuisé sa maigre réserve de shillings et de pence, il tente sans succès, quitte à laisser ses précieux volumes en gages, de négocier un prêt avec Mr Tow-wouse. Cependant, Mr Barnabas apprenant qu'il s'agit d'un collègue en religion, lui procure une entrevue avec un libraire de sa connaissance qui, s'il accepte de le représenter dans le monde de l'édition londonien, explique qu'il n'a pas intérêt à commercialiser des sermons ; la discussion s'éternise sans plus de résultats lorsque éclate soudain un vrai charivari à l'autre bout de l'auberge où Betty, repoussée par Joseph, s'est retrouvée dans la couche de Mr Tow-wouse en personne.