La Marine royale française a connu au une évolution décisive en raison de l'affirmation d'un État monarchique fort. Cette transformation ne s'est pas faite sans soubresauts à l'image des efforts ruinés de Richelieu, quelques années après sa mort, lors de la Fronde (1648-1653).

Après les réformes de Colbert, son fils poursuit son travail et l'ordonnance de 1689 vient parachever l'œuvre entreprise à partir des années 1660.

Cette ordonnance fixe pour longtemps les cadres et les principes de gestion de la marine qui ne seront remis en cause qu'en 1765 (ordonnance de Choiseul). Dès lors, la marine est confiée à un corps d'officiers civils appelés officiers de plume. Ce corps est hiérarchisé depuis les écrivains ordinaires jusqu'aux intendants de la marine.

Parmi ces officiers, certains se distinguent soit par leurs services (Bégon, Girardin de Vauvré), soit par leur rôle en matière de réformes (Usson de Bonrepaus), soit enfin par leur position familiale stratégique (Beauharnais, Colbert du Terron).

Élaboration des cadres administratifs sous Louis XIII (1610-43) et Louis XIV (1643-1715)

Henri IV (1589-1610) disposait en 1605 de 70 commissaires de la marine. Ils étaient 50 en 1749 sous Louis XV (1715-1774). À près de cent cinquante ans d’intervalle, la relative constance de ce chiffre pourrait laisser penser que dès le début du , la marine des Bourbons a déjà trouvé une organisation stable. Ce serait faire fi des 133 commissaires de Louis XIII en 1620 ou bien de la remise à plat des effectifs de la marine par l’introduction de la vénalité des charges sous Louis XIV (cent places de commissaires). Ce serait encore oublier que les commissaires du sont placés sous les ordres d’intendants de la marine qui n’existent toujours pas au temps d’Henri IV.

En réalité, la construction administrative de la marine royale a été lente, complexe et mouvementée. Certes, il est possible de constater sur la longue durée une tendance de fond qui, selon l’expression de Michel Vergé-Franceschi, correspond à la « royalisation » de l’institution, et qu’il faut mettre en rapport avec « l’affirmation de l’État absolu » (Joël Cornette). Pour bien appréhender cette évolution, laissons de côté les commissaires et revenons à ces intendants de la marine inexistants au tout début du et si indispensables au . En effet, au temps de Louis XV les intendants constituent la pièce maîtresse du système administratif de la marine, intermédiaires vitaux entre Versailles et les grands ports de guerre. Or, les intendants ne sont pas une création spécifique à la marine, ce qui oblige à se demander pourquoi et comment un tel personnage a pu devenir la pièce essentielle de l’administration maritime.

À l’origine de l’institution des intendants, il y a la volonté monarchique de mieux contrôler le royaume, et c’est sous le règne d’Henri II (1547-1559) qu’ils apparaissent sous une forme embryonnaire (capitaine de justice, superintendant des finances recrutés dans la robe longue)Bernard Barbiche, Les institutions de la monarchie française à l’époque moderne, Paris, PUF, 1999, rééd. 2001, .. Dès lors, la fonction connaît un long processus de transformation avant de trouver, vers 1690, la forme achevée d’intendant de police, justice et finances. Au cours de cette évolution et pour ce qui concerne plus précisément notre sujet, intervient une étape fondamentale sous le règne de Louis XIII avec ce que Bernard Barbiche appelle le « système de la double commission ».

Deux types d’intendants se dégagent alors : ceux de province (hors de notre propos) et ceux chargés de seconder les chefs militaires pour la justice et la logistique. On commence à comprendre par cette distinction entre des fonctions purement territoriales d’un côté, et techniques de l’autre, comment les intendants ont été insérés dans différents corps royaux tels que l’armée d’abord, la marine ensuite.

Il faut donc bien envisager l’introduction des intendants dans la marine comme étant l’une des conséquences multiples de « l’affirmation de l’État absolu » dans le but de mettre fin au caractère féodal de l’institution : au début du en effet, l’Amiral de France n’a d’autorité que sur les côtes du ressort du Parlement de Paris (grossièrement la Normandie et la Picardie). Cette royalisation de la marine commence avec le cardinal de Richelieu (1585-1642) mais demeure inachevée et même ruinée après le brutal fléchissement de l’autorité monarchique lors de la Fronde. Colbert (1619-1683) s'est attaché quant à lui, à restaurer la marine royale et à lui donner des cadres modernes et centralisés.

La pensée et l'action unificatrices de Richelieu

thumb|Armand-Jean du Plessis, duc de Richelieu, principal ministre de Louis XIII de 1624 à 1642.

Lorsque Richelieu parvient aux affaires (1624), la situation maritime du point de vue politique est défavorable. La Rochelle, protestante, soutenue par l'Angleterre, fomente des troubles ce qui conduit au siège de la ville en 1628. En outre, la plupart des marins sont également de religion réformée (les de Dieppe, les Gabaret de La Rochelle). Autrement dit, la marine échappe au contrôle royal.

L'ambition de Richelieu est donc de donner davantage de moyens à la monarchie. Pour ce faire, il va commencer par unifier les charges ayant autorité et pouvoir sur la marine. En effet, la situation est pour le moins complexe: l'amiral de France doit compter sur les prérogatives des Amiraux de Bretagne, de Guyenne et de Provence d'une part, mais aussi sur celles du général des Galères. On distingue plusieurs étapes dans l'action cardinalice:

Le roi crée pour lui la charge d'une grande maîtrise et surintendance générale de la navigation et commerce de France (juillet, août, et ). Cette création permet de supprimer l'amirauté de France (). Au mois de mars suivant, il prend le titre de Grand maître, chef et surintendant général des mers, navigation et commerce. Il s'attache ensuite à résoudre le problème posé par l'existence des Amirautés des autres provinces: Dès 1626, il obtient la démission du duc de Montmorency, Amiral de Guyenne, qui reçoit en guise de dédommagement tournois. En 1629, il obtient le même résultat auprès du duc de Guise, Gouverneur et Amiral de Provence, moyennant . seule la Bretagne marque son refus par l'intermédiaire de ses États. Le gouvernement de Bretagne, donc l'Amirauté, est alors retiré au duc de Vendôme (1626). La Bretagne offre donc le cas particulier d'être indépendante. Richelieu n'a d'autorité en matière maritime qu'en tant que gouverneur et non en tant que Grand maître, chef et surintendant général des mers, navigation et commerce.

Entre 1626 et 1629, Richelieu a donc concentré toutes les charges féodales et royales entre ses mains. En considérant la date de son accession au pouvoir (1624), il est possible de conclure que la marine fut l'une de ses priorités. Sa volonté politique marque l'affirmation de la puissance française dans les opérations militaires navales des années 1630.

Pour mener à bien sa politique, Richelieu a orienté son action dans plusieurs directions.

En matière d'encadrement, il crée les chefs d'escadre (1626) et les intendants des armées navales (1627). Les premiers ont en charge le commandement militaire des opérations, les seconds ont la charge financière des escadres. L'ensemble est codifié par le règlement du . Ce moment est décisif puisqu'apparaît la distinction entre les militaires d'un côté (chefs d'escadre, capitaines), et les administrateurs civils de l'autre (intendants, commissaires).

Richelieu a également été le premier à vouloir former de jeunes gens en matière de navigation en créant Seize gentilshommes (). L'année suivante, il fonde les Gardes du grand-maître (1627-1669)Sur ce point, consulter : Michel Vergé-Franceschi, Marine et éducation sous l'Ancien Régime, Paris, éd. du CNRS, 1991..

Le cardinal s'intéresse également au développement outre-mer et confie la mise en valeur de la Nouvelle-France à une compagnie commerciale (Compagnie de Nouvelle-France dite Compagnie des Cent-Associés, ).

Enfin, le rapprochement diplomatique avec la Suède, permet à la France de se procurer des fournitures navales qui lui faisaient défaut (traité de Bärwald, ) comme des agrès, des mâts, des canons, du cuivre et du chanvre en échange d'un million de livres par an.

Les réformes de Colbert right|thumb|Jean-Baptiste Colbert (1619-1683) prend en main les destinées de la marine royale de 1661 à sa mort. Tableau de Claude Lefèbvre, 1666 (Versailles, musée national du château et des Trianons). Colbert devient secrétaire d'État de la marine en 1669, mais en réalité il s'occupait des affaires relatives à ce sujet bien avant l'obtention de sa charge officielle :

L'influence de Colbert est donc officieuse dans les années 1660. Son accession officielle à la direction des affaires maritimes se fait en plusieurs temps:

D'abord, il achète la charge de secrétaire d'État de la Maison du roi (). Puis, un règlement du suivant, attribue à sa charge la marine, les galères, la compagnie des Indes, le commerce intérieur (« du dedans ») et extérieur (« du dehors »). De jure, il devient secrétaire d'État de la marine. la mort du duc de Beaufort, Grand-maître de la navigation, au siège de Candie () rend la place vacante ce qui permet de la supprimer (). Les héritiers du duc reçoivent en dédommagement tournois..

Colbert a dorénavant les mains libres même si la charge d'amiral de France est rétablie (également le ). En effet, celle-ci est confiée au petit comte de Vermandois, âgé de deux ans, fils naturel de Louis XIV et de mademoiselle de la Vallière. Et lorsqu'il meurt à son tour (1683), elle est de nouveau transmise à un enfant, né des amours avec la marquise de Montespan, le comte de Toulouse (cinq ans)..

Fort de l'appui du roi, Colbert entreprend de nombreuses réformes. Il s'appuie sur ce qu'avait créé Richelieu pour le transformer, dans le sens d'une rationalisation des structures, des effectifs et des moyens. Colbert sait aussi créer quand il s'agit de moderniser l'administration centrale (apparition de bureaux ministériels) et de recruter des matelots (système des classes).

Les transformations apportées concernent le redéploiement des intendants. Cette fonction, autrefois attachée à une escadre, se stabilise. Après la mise en place d'un intendant du Levant (1659), Colbert crée une intendance du Ponant (1666) destinée à soutenir le développement de l'arsenal qu'il fait construire à Rochefort. Mais cette organisation administrative littorale (Atlantique d'un côté, Méditerranée de l'autre) laisse vite la place à une organisation portuaire. L'intendance du Levant comptait déjà deux intendants: l'un à Toulon (pour la marine, c'est-à-dire les navires à voiles), et l'autre à Marseille (intendant général des galères, pour les navires à rames). Puis s'y ajoutent l'intendance de Rochefort (1669), de Brest (1674), du Havre (1680) et de Dunkerque (1683). Quelques intendants spéciaux sont créés pour des ressources stratégiques : 1683 : l'intendant général des classes (pour l'enrôlement des matelots sur les navires du roi) qui devient en 1692 intendant des classes ; 1687 : l'intendant des bois pour la marine (pour la construction navale) ; 1687 : l'intendant des poudres et salpêtres (munitions pour l'artillerie); supprimé en 1707.

L'ensemble de ces ports rassemble le personnel d'administration, hiérarchisé en intendants, commissaires et écrivains. Leurs attributions sont larges: construction et entretien des navires, armement des flottes, levée des équipages, gestion des finances et des soldes, adjudications de marchés, etc.

La nouveauté dans l'œuvre de Colbert réside dans l'institution de bureaux centraux à Versailles. Face à la complexité des affaires et à la volonté du ministre de gérer tout ce qui touchait à la marine, au commerce et aux colonies, le secrétaire d'État s'est donc entouré de bureaux ministériels ayant chacun une spécialité et à leurs tête un premier commis.