Pierre de Grèce (en grec moderne : / Pétros tis Elládas et en danois : Peter af Grækenland og Danmark), prince de Grèce et de Danemark, est né à Paris, en France, le et mort à Londres, au Royaume-Uni, le . Membre de la maison d'Oldenbourg, c'est un prince, un militaire et un anthropologue grec spécialiste du Tibet et de la polyandrie.

Le prince Pierre passe l’essentiel de son enfance dans la région parisienne et ne découvre la Grèce qu’après la restauration de son cousin, le roi Georges II, sur le trône, en 1935. Grâce à sa mère, la princesse Marie Bonaparte, il fréquente très jeune de nombreux intellectuels et côtoie notamment Aristide Briand, Rudolph Loewenstein, Sigmund Freud et Bronislaw Malinowski.

Adulte, Pierre étudie le droit, qui ne le passionne guère, à la Sorbonne et obtient son doctorat en 1934. Il part ensuite étudier l’anthropologie avec Malinowski à la London School of Economics, en 1935-1936. Dans le même temps, le prince noue une relation amoureuse avec une roturière divorcée du nom d’Irène Ovtchinnikova. En 1937, ils partent ensemble pour un long voyage en Asie. Pierre passe ainsi plusieurs mois en Inde, où il étudie différentes populations qui pratiquent la polyandrie avant de se marier avec Irène le . Le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale le conduit cependant à rentrer en Europe avec son épouse et à s’engager dans l’armée hellénique. Officier de liaison, il doit quitter la Grèce après l’invasion de celle-ci par les forces de l’Axe et trouver refuge en Égypte. Il y poursuit le combat aux côtés des Alliés. Il sert alors principalement en Libye et en Italie mais effectue également plusieurs missions en Méditerranée occidentale, en Afrique noire et même en Chine.

À la Libération, les tensions politiques que connaît la Grèce et le refus de la famille royale d’accepter son mariage l'empêchent de rentrer à Athènes. Après un bref séjour à Copenhague, Pierre et son épouse repartent donc pour l’Asie, où ils participent à la branche tibétaine de la troisième expédition danoise en Asie centrale (1950). Ne pouvant pénétrer au Tibet du fait de l’invasion de la région par la Chine, le couple décide de s’installer près de la frontière, à Kalimpong, pour y étudier les réfugiés tibétains. Hormis quelques intermèdes européens et afghan, le séjour de Pierre et d’Irène dans la région dure jusqu’en 1957, année où le gouvernement indien les expulse à cause de leur soutien aux Tibétains.

Ayant récolté un abondant matériel lors de ses deux expéditions, Pierre décide de reprendre ses études afin de préparer un doctorat en anthropologie. Diplômé en 1959, il publie plusieurs articles et ouvrages consacrés au Tibet, à la polyandrie et à l’héritage hellénistique dans les cultures asiatiques modernes. Sa renommée est telle, en Grèce, que son nom est proposé pour la chaire d’anthropologie de l’université d’Athènes. Cependant, une intervention du roi Paul fait avorter le projet et Pierre doit se résoudre à embrasser une carrière dans la finance. Malgré une brève amélioration de ses relations avec la famille royale à la fin des années 1950, Pierre se brouille définitivement avec la couronne à l’avènement de Constantin II. Le prince critique alors ouvertement la politique de son cousin et accuse la reine douairière Frederika d’affaiblir la monarchie. Après la dictature des colonels (1967-1974) et la proclamation de la Troisième République hellénique (1974), le prince se retire au Danemark. Il meurt d’une hémorragie cérébrale pendant un séjour au Royaume-Uni, en 1980.

Famille

vignette|redresse|Le prince Pierre, enfant, aux côtés de sa mère et de sa sœur Eugénie (1912). Pierre de Grèce est le premier enfant, et le seul fils, du prince Georges de Grèce (1869-1957), ancien Haut-commissaire de la Crète autonome, et de son épouse la princesse française Marie Bonaparte (1882-1962).

Par son père, Pierre est donc le petit-fils du roi Georges de Grèce (1845-1913) tandis que, par sa mère, il descend du prince Roland Bonaparte (1858-1924), géographe et botaniste de renom. Lié à la plupart des familles royales européennes à travers son arrière-grand-père paternel, le roi Christian IX de Danemark (1818-1906), surnommé le « Beau-père de l'Europe », Pierre est également l'arrière-petit-neveu de l'empereur des Français Napoléon (1769-1821).

Le , Pierre s'unit civilement, à Madras, en Inde, à la roturière russe Irène Aleksandrovna Ovtchinnikova (1904-1990)On trouve plusieurs variantes pour le prénom (Irène ou Irina), le nom (Ovtchinnikova, Outchinnikova ou Ovtchinnikowa) et la date de naissance (1900 ou 1904) de la jeune femme., fille de l'orfèvre des Romanov Alexandre Ovtchinnikov et de son épouse, Lydia Jouriary.

Conclu sans l'autorisation du roi Georges II de Grèce, le mariage de Pierre et d'Irène est une union inégale qui prive le prince de ses droits dynastiques grecs et danois. Malgré les protestations de sa famille, Pierre confirme sa décision d'épouser Irène en se mariant religieusement avec elle dans une église orthodoxe de Jérusalem, en Palestine mandataire, le .

De ce mariage, qui se termine par une séparation officieuse, ne naît aucun enfant.

Biographie Une jeunesse dorée Premières années

vignette|redresse|gauche|Le prince Georges de Grèce, père de Pierre (vers 1900). Pierre de Grèce passe la majeure partie de son enfance et de son adolescence en France, entre Saint-Cloud et l’avenue d’Iéna, à Paris, où sa mère et son grand-père maternel, le prince Roland Bonaparte, possèdent plusieurs résidences. Les liens de l’enfant avec la Grèce sont par contre beaucoup plus distants. La Première Guerre mondiale, avec ses conséquences néfastes sur la famille royale hellènePendant la Grande guerre, le roi Constantin mène une politique neutraliste qui ne tarde pas à lui aliéner les Alliés et une partie de la classe politique grecque. Fervent partisan de l’Entente, le Premier ministre Elefthérios Venizélos finit en effet par rompre avec le souverain et met en place son propre gouvernement à Thessalonique. Finalement, en 1917, le roi et la plupart des membres de sa famille doivent quitter la Grèce et partir en exil. Pour plus de détails sur cette question, voir l’article « Grèce dans la Première Guerre mondiale »., et surtout la proclamation de la république à Athènes, en 1924, éloignent pour longtemps le jeune prince de sa patrie. Entre 1912 et 1936, il ne revoit ainsi jamais la Grèce. Le prince Pierre connaît finalement bien mieux le Danemark, pays de son arrière-grand-père paternel, le roi Christian IX. Pendant de nombreuses années, il se rend en effet, chaque été, avec sa famille, au château de Bernstorff, à Gentofte, chez son grand-oncle, le prince Valdemar. Ce dernier entretient en effet, depuis 1883, une relation amoureuse avec le père de Pierre, et l’enfant et sa sœur Eugénie l’appellent affectueusement (« Papa deux »).

Avec leur progéniture, Georges de Grèce et Marie Bonaparte se montrent à la fois chaleureux et distants. L’arrière-petite-nièce de Napoléon a perdu sa mère, Marie-Félix Blanc, à sa naissance et ses relations avec son propre père, Roland Bonaparte, n’ont jamais été faciles. Elle a donc parfois du mal à savoir comment se comporter avec ses enfants et se montre avec Pierre tantôt lointaine, tantôt étouffante. À l’adolescence, les relations du jeune homme et de sa mère sont par ailleurs compliquées par un profond désir incestueux mutuelD'après Poul Pedersen, ce complexe d'Œdipe mal réglé aurait ensuite largement influé sur les sujets d'études du prince et notamment sur son intérêt pour le mariage polyandrique ., que seuls les conseils de Sigmund Freud parviennent à réprimer. Quant au prince Georges, il adore son fils, pour lequel il fait preuve d’une grande indulgence, mais ne s'en occupe guère.

Comme tous les enfants princiers de leur génération, Pierre et sa sœur Eugénie sont également confiés au soin de domestiques et leur nurse anglaise, Violet Croisdale (surnommée tendrement « Croisy »), joue un rôle important, mais pas toujours positif, dans leur éducation. Une fois devenus adultes, les deux jeunes gens accusent d’ailleurs leur gouvernante de les avoir écrasés et exigent de Marie Bonaparte qu’elle l’éloigne définitivement de leur famille.

Formation scolaire et militaire À Paris, le prince Pierre reçoit une éducation libérale, largement supervisée par sa mère. D’abord confié aux soins d’un précepteur suisse, Henri Hoesli, l’enfant étudie ensuite au lycée public Janson-de-SaillyDans cet établissement prestigieux, Pierre compte, parmi ses compagnons, Claude Lévi-Strauss et Mohammad Zaher Shah ., ce qui n’est guère coutumier, dans son milieu. Seule sa formation religieuse est assurée par son père, orthodoxe strict et fervent.

vignette|redresse|Sigmund Freud, le maître à penser de la princesse Marie (1922). Le prince a la chance de grandir dans un milieu cultivé, où il côtoie de nombreuses personnalités brillantes. Il a ainsi tout juste quatre ans quand on lui présente l’écrivain Rudyard Kipling, auteur du Livre de la jungle. Plus tard, il devient un familier du président du Conseil Aristide Briand, qui est longtemps l’amant de sa mère, de Sigmund Freud, qu’il rencontre pour la première fois en 1926 et qui tient une place très importante dans la vie de la famille princière, ou encore de Rudolph Loewenstein, un autre amant de sa mère.

En , le prince Pierre passe avec succès son baccalauréat et fait savoir à ses parents qu’il voudrait partir continuer ses études à Cambridge, en Angleterre. Cependant, son père refuse qu’il quitte la France et sa mère le dissuade fortement d’insister. Pierre passe donc un second baccalauréat à Paris, en 1926, puis décide de s’orienter vers une carrière dans la chimie. Perturbé par l’absence de sa mère, qui suit alors une analyse avec Freud à Vienne, et par ses relations difficiles avec le prince Georges, il rate toutefois son examen d’entrée à l’école qu’il désirait intégrer. Après cet échec, Pierre opte donc pour l’étude du droit mais découvre aussi la psychanalyse avec sa mère. En , il prend ainsi part au Congrès psychanalytique international qui se tient à Oxford et qui réunit les grands noms de cette nouvelle discipline.

En 1932, Pierre rate ses examens de droit. Très déçu par ses mauvais résultats, il choisit d’abandonner pour un temps l’université et de gagner le Danemark pour y effectuer son service militaire dans le cadre de la garde royale. Pendant son séjour dans le royaume scandinave, il prend la décision de devenir ethnologue et exprime une nouvelle fois à sa mère son désir de partir étudier à Londres et à Berlin. C’est cependant en France que le prince Pierre vient reprendre ses études après son séjour danois. En 1934, il obtient finalement, à la Sorbonne, un doctorat en droit dont le thème est Les Coopératives agricoles danoises et le marché extérieur. Sa thèse est d’ailleurs publiée en français en 1935, puis en danois l’année suivanteVoir les publications du prince..

Toujours désireux de compléter son éducation, Pierre obtient enfin l’autorisation de se rendre au Royaume-Uni pour y étudier l’anthropologie. Il s'inscrit alors à la , où il suit le séminaire de Bronislaw Malinowski durant l'année 1935-1936. Comme beaucoup d’autres intellectuels, Malinowski est un ami proche de Marie Bonaparte et Pierre le connaît depuis 1932. Le scientifique a d’ailleurs largement encouragé le prince à persévérer dans son désir de devenir ethnologue et c’est lui qui lui a conseillé de venir étudier à Londres plutôt qu’à Oxford.

Vie sentimentale vignette|redresse|gauche|Rudolph Loewenstein, analyste du prince Pierre.