Youra Guller, nom de scène de Georgette Guller, est une pianiste française saluée à son zénith comme l'une des plus grandes pianistes du aux côtés de sa condisciple Guiomar Novaes et de Clara Haskil ainsi que sa cadette Marcelle Meyer. Youra Guller s'éclipse soudainement de la scène parisienne en 1934 pour n'être redécouverte par le public qu'en 1971. Seuls de tardifs enregistrements donnent de rares échos de son légendaire jeu prométhéen.

Biographie Fabrique d'une virtuose (1895-1921) Génie précoce (1895-1914) Née en France de parents juifs (père russe ayant fui l'antisémitisme et mère roumaine morte à sa naissanceMadeleine Santschi, Portrait d'Antonio Pizzuto, Éditions L'Âge d'Homme, janvier 1986, .), Rose Guller est élevée par une bonne juive dans un milieu laïque. Elle se fera connaître initialement sous son second prénom, Georgette, adopté comme prénom d'usage. Le prénom masculin de Youra, diminutif russe de Georges, usuel dans le milieu des Ballets russes et des émigrés russes dans lequel elle a vécu et travaillé à Genève en 1915 et 16, a été conservé pour la scène après la Grande guerreProgramme Petrouchka, Théâtre Mogador, Paris, juillet 1922, , continuera de l'être après son mariage en 1921., avant même qu'elle ne soit célèbre, et finira par être le seul utilisé.

Elle commence à apprendre la musique sur le piano qui lui a été offert à cinq ans et donne un premier récital à six. En 1903, son père l'emmène à Madrid jouer le concerto pour piano 3 de Beethoven, op. 37, accompagnée par l'orchestre de Tomás Bretón, puis la fait auditionner à Berlin par Joseph Joachim, très impressionné. Un an plus tard, à neuf ans, elle est admise au Conservatoire de Paris dans la classe d'Isidor Philipp, qui avait remarqué qu'elle déchiffre à vue. En 1905, elle donne aux Concerts Colonne un concerto pour piano de Saint-Saëns en présence du maître, qui la congratule.

Les leçons de piano qu'elle reçoit en compagnie de Guiomar Novaes dans la classe d'Isidor Philipp l'ennuient Wolfgang Lempfrid, Die Pianistin Youra Guller, dans Historische Aufnahmen, Deutschlandfunk, Cologne, émission diffusée le 20 octobre 1988.. Elle se voit attribuer en 1909 le premier prix du Conservatoire de Paris par un jury où siègent Georges Enesco, Raoul Pugno et le directeur Gabriel Fauré, quasiment sourd, Clara Haskil, autre enfant précoce, obtiendra le second cette année-là et le premier l'année suivante. En 1910, un condisciple de dix-huit ans, Darius Milhaud, écrit pour elle le cinquième et dernier mouvement d'une Suite pour piano (les autres mouvement sont dédiés respectivement à Jean Wiéner, Henri Cliquet, Roger de Fonteney et Celine Lagouarde), créé trois ans plus tard et publié sous la référence "opus 8". Il lui composera d'autres pièces, dont, pour le 21 mars 1919, le quatrième mouvement éponymeDarius Milhaud, Le Printemps : Deuxième cahier, Eschig, Paris, 1921, 7 p. de la suite Le Printemps, mais elle cherche sa voie et va jusqu'à s'essayer au ballet moderne, auquel elle s'initie dans la classe de Nijinski, et au flamenco auprès d'Antonia Mercé y LuqueMartha Argerich, citée dans Olivier Bellamy, Martha Argerich, reine et esclave, Pianiste magazine, Paris, 6 juillet 2011., à laquelle Serge Diaghilev a confié la création de Ballets espagnols.

Révolution musicale et personnelle (1915-1918) En femme indépendante, elle se destine à l'enseignement. Au début de la guerre, elle renonce à se produire au piano pour étudier la méthode pédagogique de Teodor Leszetycki. Elle envisage de jouer en parallèle dans un quatuor de musique de chambre et perfectionne son violon auprès de Ginette Neveu. À la rentrée 1915, elle est embauchée comme professeur au conservatoire de musique de Genève par Ernest Ansermet, à la direction duquel celui-ci a été nommé en octobre. en remplacement de Bernhard Stavenhagen, mort prématurément. En charge à ce titre de l'orchestre cantonal, Ansermet fait organiser en décembre à Paris et à Genève par Serge Diaghilev, comme une contribution à l'effort de guerre, un gala de bienfaisance au bénéfice de la Croix-Rouge et des victimes de guerre russes. Le programme inclut l’Oiseau de feu dont la direction est confiée au jeune compositeur russe en personne, Igor Stravinsky, et la partie piano à Youra Guller.

La « musique pour après-demain »O. Wend, Tribune de Genève, 21 décembre 1915. des Ballets russes soulève enthousiasme et perplexité et Stravinsky est ravi de son interprète. Il la sollicite à l'excès, compromettant le travail de celle-ci au conservatoire. Fatigue ou neurasthénie, l'expérience d'enseignante tourne à l'échec mais Genève est l'occasion pour la jeune femme, encore mineure, de s'essayer à une autre vie. Elle rencontre son futur fiancé, Jean Piaget, fils d'universitaire et étudiant en malacologie. Elle rencontre aussi son futur mari, un jeune juriste russe diplômé de l'université de Genève, Jacques Schiffrin, fils exilé d'un magnat du pétrole.

Elle retourne à Paris en 1916, où Darius Milhaud, en partance pour Rio, l'introduit auprès de Jean Cocteau, attraction centrale du groupe des Six. Elle fréquente également Gabriel Pierné, directeur des Concerts Colonne et, à l'opposé, Florent Schmitt. Admirée pour son jeu expressif tout autant que sa cadette Yvonne Lefébure, l'espoir du moment, elle est invitée par Pablo Casals aussi bien que par Jacques Thibaud à jouer dans leurs concerts de musique de chambre.

Succès professionnels et désordres sentimentaux (1919-1921) Le , elle fête la victoire en donnant un récital à La Chaux-de-Fonds, principale ville de la République de Neuchâtel, où elle a rejoint Jacques Schiffrin. Ils sont reçus dans une association d'intellectuels juifs, le Nouveau Cercle, par lequel elle rencontre les artistes suisses, entre autres les fondateurs du purisme, Amédée Ozenfant et Charles-Édouard Jeanneret. Youra Guller fera également à cette occasion la rencontre du peintre Charles Humbert; les deux se voueront une admiration artistique réciproque. Le , elle est de retour pour un concert où elle joue Schumann et Chopin au profit de la Croix-Bleue, association calviniste de lutte contre l'alcoolisme. Le reste de l'année est consacré à de petits récitals donnés à travers la Suisse romande, Lausanne, Vevey, Bex, Genève... Elle est épuisée physiquement et moralement et le Jacques Schiffrin perd son père, ruiné par la Révolution de 1917. Revenue à La Chaux-de-Fonds jouer Mendelssohn le , le 19 elle accompagne au piano le violon de Joseph Szigeti dans trois sonates de Beethoven. Ensemble, les deux virtuoses en donneront l'intégrale. Une semaine plus tard, elle est de retour à Paris pour assister avec quatre autres condisciples son maître Isidor Philipp dans une leçon publique qu'il donne au Conservatoire.

À Paris, Jacques Schiffrin étant parti en pour un long voyage dans une Italie en grève agitée par les squadristes, elle retrouve Jean Piaget, qui est venu, après avoir accompli une brève psychanalyse auprès de Sabina Spielrein, étudier dans le laboratoire de psychométrie d'Alfred Binet. Ils se fiancent.. Elle triomphe cette même année devant le public parisien dans une interprétation du concerto , K467, de Mozart. Elle a vingt cinq ans.

Le , elle présente Salle Érard, rue de La Michodière, les Mouvements perpétuels déjà célèbres de Francis Poulenc entre des mazurkas de Chopin et des Rhapsodies hongroises de LisztLe Guide du concert, , Paris, 14 mai 1921.. L'été, elle fait partie des artistes en vue invités sur la CôteG. Guller, Lettre à Robert Brussel, Beaulieu-sur-Mer, 3 août 1921, inédit par les mécènes de l'aristocratie mais son mariage avec Jean Piaget, appelé à l'Institut Jean-Jacques-Rousseau de l'université de Genève, ne se fait pas. C'est très vraisemblablement là, à Menton, qu'en août elle retrouve Isidor Philipp. Son ancien professeur demande pour elle à Ferruccio Busoni des recommandations auprès de quatre formations italiennes prestigieuses, l'Associazione degli Amici della Musicala, la , le Philharmonique de Florence, l'Académie royale de musique de RomeFriedrich Schnapp, Katalog der im Nachlaß vorhandeden Musik-Manuskripte Ferruccio Busonis, 1873-1924., II 3881, fonds Busoni, Bibliothèque d'État, Berlin, 1928, cité dans .. Surmené et malade, le grand musicien se désole de ne pas trouver le temps de répondre aux courriersF. Busoni, Lettre à Isidor Philipp, Berlin, 3 décembre 1921, dans : Friedrich Schnapp, Katalog der im Nachlaß vorhandeden Musik-Manuskripte Ferruccio Busonis, 1873-1924., 962a+b, fonds Busoni, Bibliothèque d'État, Berlin, 1928, dans . de la « benedetta »Ferruccio Busoni, Lettre à Isidor Philipp, Berlin, 24 juin 1922, du fonds Busoni, Bibliothèque du Congrès, Washington, dans . à la recherche d'une situation stable et met six mois de plus pour rédiger une simple circulaire de recommandation , si bien qu'à la fin de l'année, elle retourne se produire à NeuchâtelFeuille d'avis de Neuchâtel et du vignoble neuchâtelois , , Neuchâtel, 12 décembre 1922..

Jacques Schiffrin finit par revenir au cours de cette année 1921 à Paris chez elle et l'épouse. Dès l'année suivante, il fonde les éditions de la Pléiade et prépare la publication, sous le nom d'André Gide, de la version que ce dernier a bien voulu élaborer à partir de son brouillon de traduction de La Dame de pique de Pouchkine.

Gloire des années vingt (1922-1934) Naissance d'une star (1922-1923) Les Années folles sont pour la jeune parisienne celles de son engagement au service d'une modernité musicale bouleversée par le jazz, que Louis Mitchell, « le roi du bruit », a révélé au public de l'Alhambra, le Denis Martin et Olivier Roueff, La France du jazz Musique, modernité et identité dans la première moitié du , , Parenthèses, Marseille, 2002., et que la tournée de février et du lieutenant James Reese Europe a popularisé. Jean Cocteau ouvre la première « boîte », Le Bœuf sur le toit. Elle s'y montre avec le tout-Paris. Elle joue Ravel et Poulenc.

Le , elle accompagne la violoniste Yvonne Astruc dans une sonate pour piano et violon de Georges Enesco, Nadia Boulanger passant à l'orgue en première partie.. Son récital du (concerto de Friedemann Bach, Carnaval de Schumann, Chopin, danses de Brahms, Albeniz et Granados), suivi d'un autre le lendemain (concerto en ut majeur de Mozart sous la direction de Philippe Gaubert), est une consécration que confirme sa participation le 25 au récital Mozart-Chopin de la cantatrice Olénine d'Alheim (sonate pour piano, prélude, Quatrième ballade, quatre mazurkas). C'est à elle qu'Igor Stravinsky s'adresse de nouveau pour les reprises de Petrouchka, partition de piano d'une difficulté technique extrême, le à l'Opéra et le au théâtre Mogador. Elle vit au cœur des Ballets russes de son adolescence, fréquentant Sergueï Prokofiev, revenu les rejoindre en avril, et Pablo Picasso, ami de Stravinsky marié à une ballerine de Diaghilev, Olga Khokhlova…

Pour toute la saison 1922-1923, elle est la soliste, au côté de Joseph Szigeti, d'Ernest Ansermet dans l'Orchestre de la Suisse romandeFeuille d'avis de Neuchâtel et du vignoble neuchâtelois , , Neuchâtel, .Feuille d'avis de Neuchâtel et du vignoble neuchâtelois , , Neuchâtel, 7 mars 1923.. Comme en 1915, elle assume simultanément un enseignement au Conservatoire de GenèveLe Figaro, . année . série , , col. 5, Paris, 7 février 1923.. Son jeu sensationnel et épuré, sans concession au divertissement, ne fait pas l'unanimité et la compétition féroce entre virtuoses a tôt fait de la réduire à une image de séduction féminine. C'est ainsi qu'avec la condescendance du machiste ordinaire un Ferruccio Busoni évoque la torture, apparemment moins pour ses oreilles que pour ses yeux, quand en décembre il auditionne sur une pièce d'Albéniz cette « vierge aux épines de fer »F. Busoni, Lettre à Isidor Philipp, Berlin, 19 décembre 1922, dans Friedrich Schnapp, Katalog der im Nachlaß vorhandeden Musik-Manuskripte Ferruccio Busonis, 1873-1924., 977a+b, fonds Busoni, Bibliothèque d'État, Berlin, 1928, dans ..