La monnaie de carte est une monnaie de nécessité apparue d'abord au Canada (Nouvelle-France) et devenue moyen de paiement par cours forcé sous le règne de Louis XIV en 1685. Cet instrument financier consisterait en la première tentative de monnaie fiduciaire française et nord-américaine. thumb|Carte à jouer ayant valeur de monnaie (1714), utilisée dans la colonie du Canada lorsque la monnaie métallique vient à manquer, copie attribuée à Henri BeauHenri Beau, André Vachon, Victorin Chabot et André Desrosiers, Rêves d’empire. Le Canada avant 1700, coll. « Les documents de notre histoire », ministère des Approvisionnements et Services Canada, 1982.. Source : Collection nationale de monnaie, musée de la Banque du Canada. D'autres formes de monnaie de carte furent également utilisées en Louisiane française, en Guyane néerlandaise, et en France métropolitaine durant la période révolutionnaire.
Origines de la monnaie de carte En Nouvelle-France, à la fin du , la rareté des pièces de monnaie est criante au Canada, surtout l'hiver, puisque les navires ne peuvent circuler sur le fleuve Saint-Laurent en raison de l'épaisseur de la glace, empêchant la livraison des marchandises.
Le , des pièces de monnaie en argent (15 et 5 sols) et en cuivre (double tournois) pour un montant total de livres, .
En 1674, le roi donne l'ordre qu'en ses colonies tous les comptes, achats et paiements divers devaient être soldés en argent sonnant. Pour comble, en 1684, il envoie des soldats au pays, ordonne de les faire vivre mais oublie leur paie. Jacques de Meulles, intendant de la justice, police et finances en Canada, Acadie, Isle de Terre Neuve et autres pays de la France septentrionale, n'a de fonds pour payer ni les fonctionnaires coloniaux ni les troupes. En juin 1685, il émet donc des notes de crédit d'un nouveau genre.
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Le bon papier étant rare, il réquisitionne les cartes à jouer dans la colonie et, apposant son sceau et sa signature, les émet en différentes coupures en tant que valant pour monnaie ou espèces. Par ordonnance, ces cartes sont reconnues légales et les marchands sont sommés de les accepter. Il écrivit de Québec, le , au ministre secrétaire d’État au département de la Marine :
Ainsi est apparue la « monnaie de carte », cinq ans avant l'émission de papier-monnaie au Massachusetts.
L'historien William John Eccles écrit que .
Fonctionnement vignette|left|upright|Monnaie de carte de 12 livres (c. 1735) émise sur simple carton blanc. .
La première évaluation était par exemple de 4 livres pour une carte entière ; une demi carte valait 2 livres, et le quart de carte, quinze sous.
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On l'échangeait pour des espèces sonnantes dès qu'on pouvait s'en procurer, puis l'on détruisait par le feu la carte ainsi annulée.
Les différentes monnaies de carte Au Canada
Quelques années après cette première expérience, on émet de nouvelles cartes en octobre 1711. La première série est retirée de la circulation et il n’en subsiste apparemment plus car .
Selon P. N. Breton,
vignette| Déclaration du roi de France en 1717 réduisant la valeur de la monnaie de carte. Cette monnaie fut très populaire au pays jusqu'à la déclaration du roi du « ordonnant que la monnaie de carte n'aura plus cours au Canada, sinon pour la moitié des valeurs écrites sur les cartes. La déclaration supprime en outre la monnaie du pays et instaure la monnaie de France ». La monnaie de carte s'était entre-temps dévaluée, du fait de la surabondance d'émission. Cependant, les cartes restèrent en circulation face à la nécessité, jusqu'en 1719. . En effet, .
Le , une nouvelle ordonnance autorise la fabrication d'un montant total de livres en cartes de 24 livres, 12 livres, 6 livres, 1 livre, 20 sols, 15 sols, et 7 sols, 6 deniers. À la différence des cartes à jouer mises en circulation de 1685 à 1714, celles de la deuxième période sont imprimées sur un simple carton blanc, donc sans illustration, et leurs dimensions varient selon leur valeur nominale. On a donc bien affaire à une forme de monnaie fiduciaire, qui hérite sans doute de l'expérience, pourtant désastreuse, de la Banque générale.
Les ordonnances de Bigot Ce système qui équivaut à celui des lettres de crédit ou de change fonctionnait ainsi : .
La province de Québec sous régime britannique De telles émissions perdurèrent sur le territoire canadien, voire au-delà, jusqu'en 1771, et se combinèrent aux ordonnances de paiement et aux lettres de change, qui ne furent pas remboursées par la France après la défaite de 1760« Une nouvelle émission de monnaie de carte », d'après le musée de la monnaie de la Banque du Canada, en ligne..
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Aucune carte des années 1685-1714 n'est pour l'heure parvenue jusqu'à nous.
Contrefaçons et sanctions Selon Powell, les cartes ont été contrefaites presque immédiatement. À la suite de l’ordonnance émise par De Meulles annonçant le rachat de la monnaie de carte, le , la contrefaçon fit l’objet de sanctions sévères.. Les archives canadiennes conservent la trace de nombreuses affaires.
Sigler rapporte que
Le , un chirurgien subit un châtiment et se retrouve en prison :
Par la suite, les responsables locaux demandèrent clémence pour John la Haye, un Irlandais, et un certain John Joublin, un Anglais, parce que leurs contrefaçons étaient bien malhabiles et donc aisément détectables.
En revanche, Louis Mallet et sa femme, Marie Moore, furent, eux, condamnés à la pendaison à Québec, le , pour avoir contrefait de la monnaie de carte.
Le , l'avocat et aventurier Claude Le Beau est condamné par contumace à la pendaison pour . On exécute ce jugement, par effigie, dès le lendemain.
Une étude des délits reliés à la contrefaçon de cartes nous donne des statistiques et relate le cas d'un soldat faussaire :
Un autre, encore : Nicolas Payet dit Jolibois, soldat de la compagnie du Sieur de Lacorne, âgé de 29 ans, originaire de Paris, est trouvé coupable d'avoir fabriqué de fausses cartes et condamné à avoir le poing coupé puis à être pendu ; il réussit à s'évader des prisons de Québec avant son exécution.
En Louisiane
En 1717, John Law lance, à Paris, la Banque générale dont les actifs reposent sur les revenus potentiels de la Louisiane via la Compagnie du Mississippi. La banqueroute de 1720 entraîne une famine monétaire qui va durer près de deux ans. En , des cartes à jouer commencent à circuler, ainsi que des bons, valant espèces.
Par ailleurs, le commerce avec la métropole étant déficitaire, les espèces métalliques diffusées par l'État dans sa colonie de Louisiane repassait tout de suite en France. Paris autorise donc en 1736 et 1737 deux émissions de monnaie de carte pour un total de livres. Ainsi on reprenait une formule qui avait réussi au Canada. . En 1746, Maurepas ordonne une banqueroute légalisée par déclaration du roi : tout papier est converti en lettres de change à la déduction de 60 % de sa valeur nominale.
En 1758, le commissaire général de la Marine Vincent-Gaspard de Rochemore, ordonnateur de Louisiane, exige par un arrêt que la production de monnaie de carte soit suspendue, mais en vainJohn Garretson Clark, New Orleans, 1718-1812: An Economic History, Baton Rouge: Louisiana State University Press, 1970 .. L'usage perdure jusque dans les années 1760.
Pays des Illinois (Haute-Louisiane) Dans les années 1740, le personnel militaire français du Fort de Chartres situé en Pays des Illinois (Haute-Louisiane) se met à utiliser de la monnaie de carte, sans l'accord de Paris. S'inspirant de l'expérience canadienne, elle est baptisée « solde de troupes » et sert effectivement à régler le salaire des soldats en poste dans le fort alors que la loi prévoyait expressément le paiement en espèces métalliques. Même après la prise du fort par les Britanniques en 1763, les cartes continuèrent à servir comme monnaie.
En Guyane néerlandaise
À partir de 1761, le gouverneur colonial de la Guyane néerlandaise convertit des cartes à jouer en instrument monétaire. Ces cartes sont dans un premier temps découpées dans un format circulaire de de diamètre. Par la suite, le format rectangulaire l'emporte, certaines sont toutefois écornées, voire de forme hexagonale. Elles comportent un timbre sec aux armes royales, une signature, un numéro de série et la valeur. Celle-ci fut d'abord de 1, 2½ ou 10 florins, puis fut élevée jusqu'à 100 florins du fait de l'inflation car au moment où elles repassaient aux Pays-Bas pour y être changées en espèces, elles perdaient 75 % de leur valeur. Elles furent utilisées jusqu'en 1828, et disparurent au moment de introduction des premiers billets de banque imprimées par les autorités néerlandaises.
En France (1790-1793) vignette| Deux bons de confiance émis par la ville de Saint-Maixent-l'École : à gauche, le 7 de cœur vaut pour 3 sols, à droite, la reine de carreaux affiche 15 sols. Au moment de la création de l'assignat en 1790, plus de communes décident de faire face à la pénurie monétaire en imprimant sur des cartes à jouer la mention « Bon de confiance » : cette monnaie de nécessité a coexisté avec de nombreux autres outils de paiement d'urgence (jetons en bronze, en carton, en porcelaine, etc.), le temps que les institutions monétaire révolutionnaires fabriquent des assignats en quantité suffisante. Les valeurs étaient très faibles (moins d'une livre tournois) et servaient donc aux échanges courants. L'économiste français Florin Aftalion émet l'hypothèse que la fabrication en fut suspendue du fait de la contrefaçon mais aussi de la surproduction. D'autre part, le principal émetteur, la Maison de secours (Paris), laisse bientôt apparaître un déficit de plus de 2 millionsF. Aftalion, Économie de la Révolution française, 1987, Plon, réédition, PUF collection « Quadriges », puis en 2008, aux Belles Lettres.. Le retrait de la circulation de ces bons est prononcé à la mi-1793 et l'usage en est interdit sous peine de mort.
Une invention remarquée L'idée de la monnaie de papier et de la monnaie de carte fit l'objet d'analyses par plusieurs spécialistes ; certaines affirmations sont aujourd'hui remises en cause.
Bibliographie Monnaie de carte : arrêts, déclarations et ordonnances, Archives nationales d'outre-mer (France). « Les monnaies de cartes de la Nouvelle-France » dans Monnaie magazine, . P. N. Breton, Histoire illustrée des monnaies et jetons du Canada, donnant l'histoire, la gravure, le degré de rareté et la valeur approximative de toutes les monnaies et jetons du Canada..., 1894.
Emmanuel Bernier, "La pénétration de la monnaie de carte dans l'espace laurentien sous le Régime français (1685-1743)", mémoire de maîtrise (histoire), Université Laval, 2020, 125 p.
Références
Voir aussi Billet de monnoye Dollar continental Monnaie fiduciaire Monnaie de nécessité Monnaie de siège, en particulier le siège de Leyde et sa monnaie de papier.
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