Johann Kaspar Schmidt, dit Max Stirner, né le à Bayreuth et mort le à Berlin, est un philosophe bavarois appartenant aux Jeunes hégéliens, considéré comme un des précurseurs de l'existentialisme et de l'anarchisme individualiste.
Il est l'auteur, en 1844, de L'Unique et sa propriété, livre qui connaît un grand retentissement à sa sortie, avant de tomber assez vite dans l'oubli.
Sa philosophie est un réquisitoire contre le libéralisme et de manière générale, contre toutes les puissances supérieures auxquelles on aliène son « Moi ». Stirner vise principalement l'Esprit hégélien, l'Homme feuerbachien et la révolution socialiste ou bourgeoise. Stirner exhorte chacun à s'approprier ce qui est en son pouvoir et de refuser d'obéir à une quelconque morale ou idéal.
Biographie On doit le peu que l'on connaît de sa vie au travail considérable du penseur et écrivain anarchiste allemand d'origine écossaise John Henry Mackay.
thumb|Maison natale de Max Stirner à Bayreuth.
Johann Kaspar Schmidt naît le à Bayreuth, en royaume de Bavière. Son père, Albert Christian Heinrich Schmidt, sculpteur de flûtes, meurt six mois après sa naissance, le ; il souffrait de tuberculose. Sa mère se remarie avec un pharmacien et ils s'installent à Kulm. Son nom de plume, Stirner, lui vient du sobriquet que lui donnaient ses camarades de classe en référence à son large front (Stirn en allemand).
Études cadre|Max Stirner par Félix Valloton dans La revue blanche. Tome XXI, Janvier, Février, Mars, Avril 1900.(Éditions de la revue blanche) Paris, 1900, p. 75 Après son parcours scolaire, il commence des études universitaires à Berlin, puis à Erlangen (1828/1829), à Königsberg en 1829 puis de nouveau Berlin. Il étudie la philologie, la philosophie et la théologie. Il suit les cours de Marheineke, Schleiermacher et surtout de Hegel, en philosophie de la religion notamment. Ses études seront compliquées par la folie de sa mère dont il devra s'occuper. Ainsi, en 1834, après huit ans d'études (qu'il aurait pu faire en deux fois moins de temps), il obtient la facultas docendi limitée. Il est habilité à enseigner les langues anciennes, l'allemand, l'histoire, la philosophie et l'instruction religieuse.
Le , il entre comme professeur dans une institution de jeunes filles à Berlin.
Famille En 1837, il épouse la fille illégitime de la sage-femme qui le loge, Agnès Butz. Celle-ci, d'origine modeste et peu cultivée, meurt en couches en 1838. Le , alors âgé de trente-sept ans, il épouse Marie Wilhemine Dähnhardt, jeune féministe faisant partie comme lui des « Freien », suffragette avant l'heure ayant hérité de son père. En 1845, il tente d'ouvrir une crèmerie à Berlin avec la dot de sa femme, mais l'entreprise fait faillite et il se retrouve couvert de dettes. Après une séparation à l'amiable en 1846, ils divorcent au début 1847L'individualisme anarchiste. Max Stirner Par Victor Basch · Bibliothèque générale des Sciences sociales, Paris, éditions Félix Alcan, 1904.
Freien Vers la fin 1841, il commence à fréquenter les Freien ou « hommes libres », groupe constitué autour de Bruno Bauer, qui se réunissait à Berlin dans des établissements de boisson, notamment le bar à vin Hippel sur Friedrichstraße. Les Freien critiquaient la religion révélée, la politique de l'époque, et débattaient vivement toute la nuit. Stirner y côtoie Bruno Bauer, Ludwig Buhl, Karl Nauwerck, Arnold Ruge, Otto Wigand, son futur éditeur, et le jeune Friedrich Engels. Si Karl Marx a fait partie de ce club, il l'a quitté avant l'arrivée de Stirner. Il semble que, bien qu'ils se soient connus de réputation, ils ne se soient jamais rencontrés. Par contre, Engels et Stirner semblent s'être bien connus : Engels écrit qu'ils étaient « bons amis ». Le seul portrait de Stirner est de la main d'Engels, les portraits ultérieurs ayant été effectués après la mort de Stirner d'après celui d'Engels. Stirner est un membre effacé des Freien : il participe peu aux échanges et débats, se contentant souvent d'observer avec distance tout en fumant un cigare, seul luxe de sa vie chiche. Il ne participe à la discussion que très tard dans la nuit ou lorsqu'on le défie.
Écrits Il commence sa carrière littéraire par des recensions d'œuvres, notamment de Bruno Bauer, et par des écrits de soutien aux thèses des jeunes hégéliens. Entre 1841 et 1843, il publie divers articles qui le situent dans la droite ligne des jeunes hégéliens, notamment Art et Religion, Le faux principe de notre éducation, et un article sur Les Mystères de Paris d'Eugène Sue.
Stirner dédiera son livre L'Unique et sa propriété à « ma bien-aimée Marie Dähnhardt ». Le livre paraît en octobre 1844 avec le millésime 1845. Il est immédiatement censuré, censure levée au bout de deux jours, le livre étant considéré comme « trop absurde pour être dangereux ». L'Unique et sa propriété a un impact important sur la pensée de 1845, il émeut les hommes cultivés en s'attaquant aux idoles et aux fondements de la société ; il suscite de vives polémiques et fournit des arguments contre le communisme et Proudhon ainsi que contre la philosophie de Ludwig Feuerbach. Il tombe ensuite dans l'oubli pendant un demi-siècle, même si on peut envisager une réception clandestine de l'ouvrage.
Juste avant la sortie de son livre, Stirner quitte son poste de professeur. En 1845, il répond aux critiques de son livre dans un article du journal de l'éditeur Wigand intitulé Les critiques de Stirner. La même année, il écrit une traduction du Dictionnaire d'économie politique de Jean-Baptiste Say, puis en 1846 une traduction de la Richesse des nations d'Adam Smith.
En 1848, il est à Berlin mais ne participe pas à la révolution de Mars. Il publie ensuite, en 1851 pour l'éditeur Deutsche Verlags-Anstalt, une compilation en plusieurs volumes de différents textes intitulée Histoire de la Réaction. Il cite et traduit notamment des théories d'Edmund Burke et d'Auguste Comte, comme deux vues opposées sur les révolutions. Ce livre est, selon John Henri Mackay, immédiatement interdit ("banni") en AutricheJohn Henry Mackay, "Max Stirner. His Life and His Work".
vignette|Max Stirner: Page de titre de Geschichte der Reaction. Berlin 1852
Tombé dans la misère, il est poursuivi par ses créanciers, et deux fois il est emprisonné pour dettes.
Décès thumb|Tombe de Max Stirner à Berlin.
Il meurt le à Berlin de l'infection causée par un anthrax mal soigné. Parmi les jeunes hégéliens, seuls Bruno Bauer et Ludwig Buhl furent présents à son enterrement au Friedhof II der Sophiengemeinde dans le quartier de Spandauer Vorstadt désormais intégré au quartier de Berlin-Mitte.
Œuvres L'Unique et sa propriété, 1844 ; texte en ligne sur Gallica Le faux principe de notre éducation, article, 1842 ; Art et religion, 1842 Quelques remarques provisoires concernant l'État fondé sur l'amour, 1844 Les mystères de Paris (article à propos du roman d'Eugène Sue), 1843 De l'éducation : Le faux principe de notre éducation, suivi par Les lois de l'école, (introduction de Jean Barrué), Spartacus, René Lefeuvre, Paris, 1974. Œuvres complètes : L'Unique et sa propriété et autres essais, Éditions L'Âge d'Homme , 2012
L'Unique et sa propriété
L'Unique et sa propriété (en allemand Der Einzige und sein Eigentum) est l'ouvrage principal de Max Stirner. Il est publié en avec le millésime 1845.
Dans la forme, le livre est déroutant. Si au premier abord, il semble ne pas avoir de plan et aborder divers sujets au hasard des pages, en y regardant bien, on retrouve les mêmes thèmes repris au fur et à mesure du livre et de plus en plus approfondis.
Stirner utilise beaucoup le langage, notamment pour argumenter et appuyer ses affirmations. Il a souvent recours à l'homonymie, à l'étymologie, aux jeux de mots ; tantôt il montre que le sens d'un mot a été altéré par le christianisme (comme le fera Nietzsche dans la Généalogie de la morale notamment), tantôt il restitue le sens ancien d'un mot pour soutenir son point de vue.
L'Unique et sa propriété s'ouvre et se termine par « J'ai basé ma cause sur rien » (en allemand : « Ich hab' Mein Sach' auf Nichts gestellt »), une expression tirée du poème Vanitas! Vanitatum Vanitas! de Goethe.
vignette|Page de titre de L'Unique et sa propriété - Max Stirner. Der Einzige und sein Eigenthum, Leipzig, octobre, 1844
Le livre est divisé en deux parties (« L'homme » et « Moi »), et il se termine par une conclusion dénommée « L'Unique » et par la même phrase qui débute l'ouvrage:
Dans la première partie, il analyse les diverses formes de soumission que subit « l'individu ».
Stirner proclame que les religions et les idéologies se fondent avant tout sur des superstitions. Ainsi, la religion"Les esprits hiérarchiques de nos jours voudraient faire de tout une "Religion", nous avons déjà une "religion de la liberté", une "religion de l’Égalité", etc., et ils sont en train de faire une "cause sacrée" de toutes les idées; nous entendrons un jour parler d'une religion de la Bourgeoisie, de la Politique, de la Publicité, de la Liberté de la presse, de la Cour d'assises, etc." L'Unique et sa propriété, p.79, le nationalisme, l'étatisme, le libéralismeLa critique de Max Stirner sur le libéralisme est encore d'actualité aujourd'hui. L'Unique et sa propriété est un ouvrage important pour qui veut comprendre le libéralisme (une philosophie du Droit). Sans être pourtant réactionnaire ou traditionaliste, l'auteur refuse d'accorder du crédit à la Révolution française. Le rebelle Stirner s'inscrit parmi les détracteurs du libéralisme (voir article Antilibéralisme)., le socialisme, le communisme, l'humanisme et même à certains égards la vérité et la liberté sont dénoncés comme des superstitions, des idées sans existence ni réalité auxquelles on se soumet contre son intérêt.
Stirner, comme le dit Camus, « fait place nette », et le Dieu chrétien, l'Esprit hégélien, l'État, l'Homme de Feuerbach et des humanistes sont ainsi dénoncés comme autant de fantômes, comme des idées sans corps ni vie, toujours distincts de l'Unique, comme des idoles s'opposant à la suprématie de l'Unique. Stirner se dresse contre toutes les doctrines, tous les dogmes qui exigent le sacrifice de l'individu à une cause prétendue supérieure à lui-même.
La croyance en Dieu, ou en l'Homme telle que l'entend Feuerbach, peut être comparée à la croyance aux fantômes, aux esprits. Stirner joue d'ailleurs sur le mot esprit et raille Hegel qui faisait de l'affirmation chrétienne « Dieu est esprit » une vérité philosophique.
Il énumère les différents coupables de la soumission de l’homme, au premier rang desquels il range l’État, qui brime l'homme, même quand il se réclame des droits de l’homme. L’État a pour objectif de fonder une société médiocre, raisonnable. L’autorité de l'État est impersonnelle, hypocrite, diluée, ce qui la rend insaisissable et encore plus insupportable. La société institue, quant à elle, une dépendance entre les hommes, en organisant le travail : elle aussi, ce « nouveau maître », ce « nouveau fantôme », aliène l’homme. Dans sa polémique, il s'attaque aux « insurrections théologiques » qu'il voit dans la philosophie des hégéliens de gauche (Bruno Bauer, Feuerbach) à laquelle il appartient ainsi que dans le socialisme naissant (Proudhon, Wilhelm Weitling). De même que les anciens, par les rites de purification et dans le christianisme, ont œuvré à idéaliser le réel, les modernes veulent réaliser l'idéal, l'incarnation. Et les modernes des modernes, les laïcs, après que le protestantisme eut intériorisé la morale qui était extérieure dans le christianisme (l'Église), veulent supprimer Dieu et conserver la morale sous une autre forme, et ainsi perpétuer une domination, une aliénation ; nos athées, dit Stirner, sont vraiment des gens pieux. Le communisme, par exemple, est considéré comme une forme moderne de christianisme, une utopie faite de morale chrétienne.