Prononciation en haut allemand (allemand standard) retranscrite selon la norme API signifie littéralement « esprit du temps ».
Ce terme emprunté à la philosophie allemande désigne , les questions en débat et la sensibilité d'une époqueSelon l'Oxford English Dictionary, .. .
Les expressions équivalentes esprit ou génie, du temps, des temps, de l'époque, du siècle, de l'âge, sont attestées à partir du . Elles expriment la notion que les pensées et les actions des humains dépendent de leur environnement social, qui varie selon le lieu et le temps. Herder les traduit en l'allemand au tournant du . Cette notion s'oppose à la philosophie idéaliste de Kant, qui affirme l'existence d'idées immanentes, et à celle des Lumières qui voit dans les changements un progrès vers la vérité. L'usage en français du terme est une référence aux controverses philosophiques du .
L'idée de déterminisme social que véhiculent ces formules fonde des théories qui visent à en fournir l'explication. Karl Marx développe une théorie d'économie politique, Émile Durkheim en fait le champ d'études de la sociologie, le psychanalyste C. G. Jung élabore le concept dinconscient collectif.
Notion
Ce que l'on entend par , ou « esprit du temps », renvoie à l'idée que des phénomènes collectifs induisent de façon inconsciente non seulement les comportements de la vie quotidienne et les représentations mentales, mais les démarches artistiques et les idées scientifiques. Selon l'universitaire Anne Lieutaud, la locution renvoie à .
Selon Marc Angenot, le est , auquel confère : .
L'« esprit » ou le « génie » décrit cet état de la culture dans une division du temps plus ou moins étendue « siècle », « temps », « âge », « époque ». L'expression préfigure ce qu'on désignera, au , comme culture. Cette notion suppose trois axiomes de portée générale : la diversité des phénomènes dans une période donnée possède une certaine cohérence (son esprit) qui change dans le temps ; cette cohérence se révèle dans un certain nombre de signes du temps, tandis que d'autres phénomènes sont secondaires ou sans pertinence ; l'auteur du discours sur le est capable de voir au-delà de la surface des choses pour identifier correctement les signes.
De ce fait, des auteurs classent le d'une époque comme un idéal-type, au sens où l'entendait le sociologue Max Weber au début du .. Un idéal-type ou type idéelJean-Marie Tremblay, notes de L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme de Weber (1904), . se construit .
Dans le milieu de la psychologie sociale, certains considèrent que les sujets susceptibles de polariser des discussions, c'est-à-dire de produire des opinions aussi opposées que possible, doivent se trouver dans .
Usages Selon l'historien suisse Theo Jung, . Heike Oergel, pour sa part, estime qu'il a dès l'origine un usage en philosophie de l'histoire. Quoi qu'il en soit, et les expressions équivalentes ont dès ses premiers usages un sens controversé, et est entouré de critiques pour son caractère imprécis et de satires jouant sur la multiplicité de sens du mot esprit.
L'expression esprit du temps s'emploie le plus souvent avec une connotation négative.
Premiers usages On trouve dans Le Roi Jean de William Shakespeare, représenté en 1596Acte IV, Sc.2., pour indiquer l'état d'un temps dominé par un changement brusque impliquant, à ce moment, une action rapide. Elle s'appuie sur une conception du temps où se succèdent des tendances opposées, à l'image du mouvement des marées, qui s'impose aux vagues sans les contrôler.. Cette notion d'un mouvement historique qui s'impose à tous se trouve déjà chez Machiavel au ..
Vers le milieu du l'expression esprit du siècleAttestée dans . désigne ce qui est admis en général, ce qui est habituel. À cette époque, qui est celle de la préciosité, les beaux esprits sont très conscients du changement des mœurs depuis le siècle précédent. Il faut . Le siècle désigne la société aristocratique et marchande, par opposition à l'Église ; aussi l'« esprit du siècle » s'oppose aux commandements en principe intemporel des Églises, tant catholiques que réformées ; l'opposition, manifeste dans , subsiste dans les du père Deschamps en 1769.. Cependant, en 1707, l'abbé de Lubières critique les mœurs du temps dans son Esprit du siècle sans en exclure les ecclésiastiques.. Quatre génies constituent cet esprit du siècle. La religion, constituée en des siècles d'un autre esprit, n'en est pas exempte. L'auteur meurt la même année, âgé de 31 ans ()..
Trois aspects de cette notion d'« esprit du siècle » vont subsister au moins jusqu'à la fin du siècle suivant : premièrement, l'idée que la société influence l'activité humaine ; deuxièmement, que cette notion se concentre sur la culture ; troisièmement, que cet « esprit du temps » construit l'identité.
Au , le terme esprit, désigne, selon les premières acceptions des douze que recense Furetière, une ou . Appliqué à une personne, esprit est synonyme de style et de génie.. En 1746 sort à Amsterdam une compilation intitulée L'esprit du Siècle (attribuée au marquis de Saint-Hilaire) de pensées empruntées aux « grands esprits » de l'époque.
Esprit désigne en même temps l'essence des choses (comme dans l'expression « esprit de vin ») et les causes profondes qui font agir choses et gens. C'est ainsi qu'. Montesquieu publie en 1748, De l'esprit des lois. Selon lui, le fondement des lois est l'activité sociale.
Époque des Lumières Hume élabore alors un esprit de son temps qui coïncide avec l'idée de progrès vers la vérité qui domine la philosophie des Lumières. . En 1769, un moine français, Léger-Marie Deschamps, publie sa Lettre sur l'esprit du siècle, un opuscule dans lequel il s'oppose à ces idées au nom de la religion catholique..
En 1757, Diderot écrit .. L'année suivante, Helvétius reprend à son tour l'expression dans un ouvrage consacré au goût littéraire..
vignette|redresse|Johann Gottfried von Herder, à l'origine de l'expression . La même année, dans son essai d'esthétique Kritische Wälder, Herder traduit par le latin du philologue Christian Adolf Klotz. Cet « esprit du temps » se combine, dit-il, à l'« esprit national » () pour produire les styles de pensée dans différents lieux et époques..
En 1774, dans son essai Une autre philosophie de l’histoire (), Herder oppose l'« esprit du temps » et l'« esprit national », variables, contingents, à l'idée du progrès des idées vers la vérité, que défendent Hume, Voltaire ou Kant..
À partir de cette période, la notion de connaît, pour une centaine d'années, sa phase d'usage maximal.
Époque des révolutions De la Révolution française à la fin du , les tensions politiques font du mot un marqueur politique, dont l'usage fluctue avec les évènements.
En 1804–1805, le philosophe allemand Johann Gottlieb Fichte enseigne à Berlin que forment la coutume (), .
En 1807, dans sa Phénoménologie de l'Esprit, Hegel désigne par (« esprit des temps ») un climat intellectuel qui oriente inconsciemment la pensée, que le philosophe doit considérer avec autant de distance critique que possible.
Très progressivement, la philosophie de l'histoire s'émancipe de la théologie et entreprend d'assigner rationnellement un sens aux événements, qui convienne à l'histoire des idées et des modes de vie. Ces auteurs fondent leur raisonnement sur le principe d'une vérité abstraite, indépendante à la fois de l'idée de divinité et des circonstances. Alors que les élites bourgeoises mettent en place puis consolident le mouvement de la révolution industrielle, une partie d'entre elles remet en cause cette vision idéaliste. Dès les années 1830, les Jeunes hégéliens (ou « hégéliens de gauche ») jettent les premières bases de ce qu'on appellera plus tard le Socialisme.
Dans le courant des années 1840, Karl Marx se dégage de cette mouvance. Selon lui, ce n'est pas un quelconque éthéré, abstrait, provenant seulement du monde des idées, qui détermine les mœurs des humains mais les modes de production. Il estime que et que . En 1857, dans sa Critique de l’Économie politique, il est encore plus explicite : .
En 1860, le philosophe et sociologue anglais Herbert Spencer, répondant à la théorie du grand homme de Thomas Carlyle (1840), affirme que même les personnes exerçant une certaine primauté sont les produits de leur société et que leurs actions résultent des conditions sociales en cours avant même leur naissance Sidney Hook, The Hero in History, New York: Humanities Press, 1950, p. 67Donelson R. Forsyth, Group dynamics, New York, Wadsworth, 2009. Chapitre 9..
Dans le dernier quart du , et les expressions équivalentes disparaissent chez les intellectuels.
Époque moderne En 1883, le philosophe allemand Wilhelm Dilthey publie son Introduction aux sciences de l'esprit. Après lui, la description des mœurs, des idées et de leur évolution, et leur explication rationnelle constituent le programme de la sociologie, de la psychologie sociale et des sciences humaines.
En 1895, Émile Durkheim formule le concept de fait social pour exprimer l'idée que certains phénomènes sont suffisamment fréquents et réguliers pour que l'on admette qu'ils exercent une influence notable sur les individus sans que ceux-ci en aient nécessairement conscienceÉmile Durkheim, Les Règles de la méthode sociologique, 1895. PUF, 2013..
Au début du , , spécialiste allemand de Shakespeare, s'opposant aux théories esthétiques courantes qui font de l'artiste l'expression la plus précise de l'esprit du temps, tente une approche positiviste du goût littéraire. Ceux qui parlent d'esprit du temps ne considèrent que la classe la plus en vue ; au contraire, Shücking remarque que le goût est divers, et qu'.
Après la Seconde Guerre mondiale En 1954, dans son Histoire de la pensée économique l'économiste Joseph Schumpeter, définit la « sociologie du » , comme une
En 1973, le philosophe et historien des sciences Alexandre Koyré considère que ce que l'on appelle renvoie à une subtile articulation entre conformisme aux idées reçues et émergence d'idées nouvelles : .
À la fin du , la propagation des idées fait l'objet de nouvelles recherches sous l'influence des sciences cognitives, souvent dans une perspective darwinienne, dans laquelle elles se répandent d'un individu à l'autre en se modifiant légèrement, les plus adaptées à l'état des sociétés humaines devenant dominantes.
Les esprits des époques Au début du , Max Weber intègre le terme esprit (Geist) au vocabulaire des sciences sociales, en publiant L'Éthique protestante et l'Esprit du capitalisme. De nombreux auteurs vont utiliser des expressions similaires pour commenter les tendances d'une époque, et particulièrement, celles du moment, sans élaborer sur la notion d'« esprit du temps ».
Durant les années 1930, l'autrichien Hermann Broch, exilé aux États-Unis, a abordé le de l'époque selon une tradition proche de la psychologie des foules. ; pour s'en affranchir, il faut . Cette conversion peut advenir par , qu'exprimera un nouveau mythe, dont il voit la résurgence dans l'œuvre de James Joyce ou de Thomas Mann. Ce , répond à .
vignette|redresse|Edgar Morin. En 1962, le Français Edgar Morin publie L'esprit du temps, essai sur la culture de masse. Dans son compte-rendu du livre, Alain Touraine note qu'. Quant à l'« Esprit du temps », il souligne qu'il est . En effet, .
Les sociologues Luc Boltanski et Ève Chiapello publient Le nouvel esprit du capitalisme en 1999. ; le philosophe finlandais Pekka Himanen, L'Éthique hacker et l'esprit de l'ère de l'information en 2001..
À la fin du , l'expression « esprit du temps » reste évocatrice en France . Les auteurs étudient l'« esprit » d'époques passées : du siècle des Lumières., des années 1970.
Marc Angenot relève que si l'usage du mot a impliqué jadis une connotation , au , .