Le chlordécone est un insecticide organochloré toxique, écotoxique et persistant. LaNom féminin pour désigner la molécule, nom masculin pour le produit. chlordécone, de formule brute , est la molécule qui entre dans la constitution de ce pesticide.
Cette molécule est commercialisée sous la marque de Kepone aux États-Unis, Merex dans les pays anglophones, ou Képone et Curlone en France.
Présentation et utilisation Le chlordécone est connu pour avoir été utilisé comme substitut à l'insecticide organochloré du lindane, contre le charançon du bananier (Cosmopolites sordidus) dans le monde atlantique francophone (de 1972 à 1993 dans les Antilles françaises) et contre d'autres insectes attaquant les bananiers malgré son interdiction en France depuis 1990.
Il a aussi été utilisé pour de nombreuses autres culturesDolfing, J., Novak, I., Archelas, A., MacArie, H. (2012), Gibbs free energy of formation of chlordecone and potential degradation products: implications for remediation strategies and environmental fate, Environ. Sci. Technol., 46, 8131–8139, . à des concentrations de matière active variant entre 5 et 90 %, en particulier sur le tabac, les arbustes ornementaux, les cultures d'agrumes, et dans les pièges à fourmis et à cafards (blattes) (c'était notamment la matière active de l'insecticide kelevan). Il a été utilisé comme larvicide contre des diptères, et pour un tout autre usage, comme fongicide contre le mildiouCabidoche YM et Lesueur-Jannoyer M (2012), Contamination of Harvested Organs in Root Crops Grown on Chlordecone-Polluted Soils, Pedosphere, 22, 562-571.
C'est aussi le produit spontané de dégradation d'autres insecticides organochlorés. Ainsi le kelevan comme le mirex se dégradent en quelques semaines en chlordécone (). Une étude démontre depuis 1976 au moins que le mirex se dégrade en chlordéconeCarlson D. A., Konyha K. D., Wheeler W. B., Marshall G. P., Zaylskie R. G. (1976), « Mirex in the Environment: its Degradation to Kepone and Related Compounds », Science, 194(4268), .
Considéré comme non biodégradable, le chlordécone a dans l'environnement une demi-vie évaluée, suivant les auteurs, entre 250 et 650 ans dans les solsDécontamination de sols pollués par la Chlordécone Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM), 21 juillet 2015. Cette persistance, associée à une toxicité élevée, ainsi que des pollutions et intoxications l'ont fait interdire dans de nombreux pays, dès 1976 aux États-Unis, puis définitivement dans le monde en 2011, mais après que plusieurs millions de kilogrammes de ce composé ont été produits et dispersés.
Les conséquences de son utilisation jusqu'en 1993 aux Antilles françaises font périodiquement la une des médias français depuis . Selon les données disponibles, il faudra de plusieurs décennies à plusieurs siècles pour en épurer les sols antillais les plus touchésChevallier Marion (2017), Étude de la dégradation biologique et chimique d'un pesticide persistant : la chlordécone, thèse de doctorat en Sciences de la vie et de la santé – Chimie analytique, université de Paris Saclay, résumé.
Le mirexLe mirex était utilisé pour contrôler les fourmis de feu, ainsi que comme ignifugeant et retardateur de flamme (alors vendu sous le nom commercial « Dechlorane ») dans les plastiques, le caoutchouc synthétique, la peinture, certains papiers et appareils électriques de 1959 à 1972. et le chlordécone sont deux insecticides chimiquement très proches, issus de l'. Aucune de ces molécules n'existe naturellement dans l'environnement. Ils n'ont plus été fabriqués ni utilisés aux États-Unis depuis 1978.
Autres dénominations Le chlordécone est nommé Kepone et Merex dans les pays anglophones et vendu en France sous les noms de Képone de 1968 à 1981 puis de Curlone à partir de 1981.
Aspects physicochimiques
Le mirex est un solide cristallin blanc, alors que le chlordécone est blanc cassé ; tous deux sont inodores.
Sa structure moléculaire est dite bis-homocubane perchlorée comme celles du mirex et du kelevan (vendu sous le nom de Despirol)Figge K et Rehm H (1977), On the behaviour of the insectide « kelevan » and its metabolites in the ecological system « potato field », Journal of Plant Disease and Protection, 84, 385-409.Maier-Bode H., The insecticide « Kelevan », Residue Rev., 1976, 63, 45-76, .Le kelevan est vendu par le producteur américain du Képone (Allied Chemical) au groupe allemand Spieß und Sohn qui , la matière active utilisée contre le doryphore de la pomme de terre, très utilisé en Allemagne de l'Ouest et dans plusieurs pays de l'ex-URSS.Matthieu Fintz (2010) L’autorisation du chlordécone en France, 1968-1981 : Éléments historiques sur l’arrivée du chlordécone en France, Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail (ANSES)<hal-00584031>, deux molécules chimiquement proche du mirex et du dichlorodiphényltrichloroéthane (DDT), classé polluant organique persistant (POP) par la convention de Stockholm, qui interdit sa production et son utilisation dans les pays parties de la Convention, Un guide pour les ONG sur les Polluants Organiques Persistants, sur ipen.org, 30 octobre 2008..
Peu soluble dans l’eau à pH acide et neutre (1–2 mg/l), le chlordécone est néanmoins très fortement hygroscopique dite hydrate de chlordécone, qui lui donne une fonction gem-diol. C'est la forme qu'il prend rapidement dans l'environnement. , il voit sa solubilité s'accroitre quand le pH augmente ( à )Dawson G.W., Weimer W.C. et Shupe S.J. (1979), Kepone - A case study of a persistant material, The American Institute of Chemical Engineers, 190, 366-374..
Avec une pression de vapeur de à , il est peu volatilHarris R.L, Huggett R.J et Slone H.D (1980), Determination of dissolved Kepone by direct addition of XAD-2 resin to water, Anal. Chem., 52(4), 779-780. ; il ne s'oxyde pas ou très lentement tant qu'il n'est pas chauffé entre 450-, ce qui rend son incinération difficile et coûteuse en énergie. Il peut en outre produire des dioxines et furanes en brûlant, impliquant donc des installations agréées pour l'incinération de déchets dangereux à des températures dépassant comme l'ont montré les tests d'incinération cités par Bell et Whitmore de l'EPA en 1978Bell B.A et Whitmore F.C (1978), Kepone incineration test program, United States Environmental Protection Agency, 1-148..
Synthèse Selon les données disponibles en 1978 pour les évaluations de ce produit, la réaction de l’hexachlorocyclopentadiène (précurseur de nombreux autres pesticides organochlorés) avec l’anhydride sulfurique, à chaud et sous pression, catalysée par le pentachlorure d'antimoine, donne un produit qui est hydrolysé en milieu basique puis neutralisé à l’acide : le chlordécone, récupéré par centrifugation ou filtrage puis séché à l’air chaudEpstein S.S (1978), Kepone--hazard evaluation, Sci. Total Environ., 9(1), 1-62..
La chlordécone a aussi été identifiée comme un produit de transformation d'autres pesticides, à l'exemple du merex qui a une formule chimique proche.
Historique
Années 1950 En 1951, les chimistes Gilbert et Giolito synthétisent la chlordécone. Deux brevetsUS Patent 2.616.825 et US Patent 2.616.928. sont déposés l'année suivante ; tous deux assignés à l'entreprise . Le pesticide est commercialisé en 1958 par , au moins sous deux noms commerciaux : Kepone et GC-1189Huff J.E et Gerstner H.B (1978), Kepone: a literature summary, J. Environ. Pathol. Toxicol., 1(4), 377- 395..
Années 1960 Dès 1963, Huber démontre la toxicité du chlordécone, chez la souris de laboratoireHuber J.J (1963), Some physiological effects of the insecticide Kepone in the laboratory mouse. The Ohio State University. et en 1965 il est signalé comme étant aussi reprotoxique chez la souris (« cousin » mammalien de l'humain) et chez la poule.
En 1966, sa production commerciale progresse néanmoins, aux États-Unis par Allied Chemical Company et LifeSciences Product Company (LSPC) à Hopewell, en VirginieTreatment of chlordecone (Kepone) toxicity with cholestyramine. Results of a controlled clinical trial, sur ncbi.nlm.nih.gov, N. Engl. J. Med., 1978;298(5):243-8Philip S Guzelian, Treatment of Chlordecone (Kepone) Poisoning with Cholestyramine, dans Plans for Clinical and Epidemiologic Follow-up After Area-wide Chemical Contamination: Proceedings of an International Workshop, Washington, D.C., 17-19 mars 1980 (National Academies: Luigi Dardanoni, Robert W. Miller, éds.).. En raison du laxisme de la direction de l'entreprise LSPC, une centaine d'ouvriers sont gravement intoxiqués par le chlordécone, scandale qui commence à être connu en 1975Proctor and Hughes' Chemical Hazards of the Workplace, John Wiley & Sons, 2004, , aggravé par le fait que durant les années 1960 et 1970 l'usine a aussi gravement pollué l'eau, les sédiments et la faune de la James River. Dans l’air le taux de chlordécone y dépassait dans certaines zones de l'usine, soit trois mille fois le seuil légal de . Ce scandale attire l'attention du pays et de l'Organisation mondiale de la santé sur ses effets toxiques pour les humains et la faune (aquatique notamment)Robert L. Metcalf, Insect Contro in Ullmann's Encyclopedia of Industrial Chemistry, Wiley-VCH, Wienheim, 2002, . Ce sera l'origine de l'interdiction du produit aux États-Unis.
Le , alors que la France connaît les évènements de mai 1968), le Comité d'études des produits antiparasitaires à usage agricole étudie deux demandes déposées par la société SOPHA basée à Fort-de-France (Martinique), concernant d'une part le mirex (contre la fourmi-manioc) et d'autre part le Képone (alors défini comme et présenté comme visant à détruire les ; le compte-rendu archivé de cette réunion mentionne pour le mirex et le Képone qu'. Aucune autorisation de vente n'est alors délivrée, mais ces deux molécules sont mises à l'étude, l'IFAC ayant d'ailleurs dès mis en place un essai en Martinique alors que des études étaient déjà en cours au Cameroun par l’IFAC depuis 4 ans (depuis 1964). Le , la Commission des toxiques examine le « chlordécone » (défini comme « decachloro-octahydro-1,2,4-metheno-2H cyclobuta (cd) pentalène-2-one ») mais sur la base d'un résumé constitué de trois pages non signées, jugé incomplet ce qui justifie un ajournement de l'étude et de l'avis de la commission. Le puis le , une nouvelle demande d'homologation est déposée pour le « Kepone G » et le « Kepone P », cette fois par la Société d'exploitation de produits pour les industries chimiques (Seppic), à nouveau considérées comme « demandes non en règle » par le Comité d’études des produits antiparasitaires à usage agricole qui répète que le chlordécone en tant que substance nouvelle doit d'abord être soumise à l’examen de la Commission des toxiques.
Années 1970 Le , Jacques Chirac, alors ministre de l’Agriculture et de l’Aménagement rural, délivre une autorisation de mise sur le marché (AMM) provisoire pour le chlordécone sous la dénomination commerciale de KéponeChlordécone : Chronologie d'un empoisonnement, sur latribunedesantilles.net.
En 1975 le produit est interdit aux États-Unis après l'accident de HopewellKepone, Occupational and Environmental Hepatotoxicity, Keith G. Tolman, Anthony S. Dalpiaz, in Drug-Induced Liver Disease (Third Edition), "It was banned in the United States in 1975", sciencedirect.com, 2013. La question de l'élimination du chlordécone s'est posée très tôt aux États-Unis qui envisageaient déjà en 1978 d'envoyer à l'incinération 80 bidons de Képone au Royaume-Uni. La toxicité du produit était alors connue sous trois angles : cancérogénèse, risques de stérilité masculine et écotoxicité..