Jean-Gabriel Tarde, né le à Sarlat-la-Canéda et mort le à Paris, est un sociologue et psychologue social français, l'un des premiers penseurs de la criminologie moderne. Ses fils, Alfred de Tarde (1880-1925), Paul Tarde (1878-1948) et Guillaume Tarde (1885-1989), poursuivirent un moment son œuvre.
Adversaire de la théorie de Cesare Lombroso sur l'origine biologique du crime, mais surtout le concurrent d'Émile Durkheim lors des premiers débats qui donneront naissance à la sociologie moderne française, il s'est fait connaître notamment par son ouvrage intitulé Les Lois de l'imitation (1890), qui rend compte des comportements sociaux par des tendances psychologiques individuelles. S'il fut un des grands acteurs des débats intellectuels de la seconde moitié du , ses travaux sont tombés dans l'ombre de ceux de l'école durkheimienne. Son œuvre, appréciée de philosophes comme Gilles Deleuze ou Bruno Latour, est aujourd'hui redécouverte et fait l'objet d'une réédition complète dans la collection « Les Empêcheurs de penser en rond » sous la direction d'Éric Alliez.
Biographie
Jeunesse et études Gabriel Tarde naît le , dans une famille de juristes. Si sa scolarité montre un élève brillant, son parcours est compromis par une grave maladie, qui interrompt pour quatre ans sa scolarité ; il profite cependant de ses périodes de convalescence pour lire – notamment Leibniz, qui eut une influence certaine sur sa pensée (voir par exemple « Monadologie et sociologie », 1893). Il suit deux années d'étude en autodidacte et une année de droit à Paris.
Parcours professionnel Il entre au tribunal de Sarlat, où il atteint le titre de juge.
Parallèlement à cette carrière de magistrat, Tarde entre en relation avec l'école criminaliste de Cesare Lombroso, mais très tôt il devient l'un des plus farouches adversaires de ce groupe. Il rejette en effet la théorie de l'origine physique de la criminalité, lui préférant l'aspect sociologique et psychologique.
Ce n'est cependant pas cette polémique qui le rend célèbre, mais plutôt la parution de ses Lois de l'imitation (1890), qui le fait connaître des milieux intellectuels. Il participe alors à la Revue philosophique de France et de l'étranger de Théodule Ribot, ainsi qu'à la Revue internationale de sociologie de René Worms. Nommé par Antonin Dubost chef du Bureau de la statistique criminelle en 1894, ses interprétations détonnent avec le darwinisme social ambiant, et son élection à la chaire de philosophie moderne du Collège de France, deux ans plus tard, laisse ses collaborateurs perplexesCf. l'introduction et les notes de .. Dès lors, sa notoriété égale celle d'Émile Durkheim.
Tarde enseigne au sein de l'École libre des sciences politiques. Il est l'un des premiers enseignants de sociologie de l'établissement.
Gabriel Tarde fait paraître de nombreux ouvrages, et ne se limite pas aux textes sociologiques et philosophiques. Il écrit également des poèmes, des pièces de théâtre, et même un récit utopique (Fragment d'histoire future, 1896). Il reste par ailleurs discret sur le plan politique, notamment au moment de l'affaire Dreyfus.
À partir de 1903, sa santé déjà si fragile se dégrade et Gabriel Tarde meurt à Paris le , remplacé par Henri Bergson à la chaire de philosophie moderne du Collège de France où il professait depuis 1900. En 1902, il y donnait des leçons de criminologie restées inéditesMarc Renneville. La criminalistique : Une leçon inédite de Gabriel Tarde au Collège de France (1902-1903). Cahiers de philosophie de l'université de Caen, Presses universitaires de Caen, 2017, Lectures de Gabriel Tarde, 54, pp. 87-102. , ou encore un cours sur Cournot. En 1909, une statue lui est érigée dans sa ville natale de Sarlat-la-Canéda par le docteur Pierre Sarrazin. Bergson lui dédie pour oraison :
Théorie sociologique
La pensée sociologique de Tarde a été largement éclipsée au profit de celle de l'école durkheimienne. Tarde n'a pas fait école et sa pensée n'a pas connu de postérité considérable. À cela s'ajoute que ses travaux laissaient indéterminée la frontière entre psychologie et sociologie, et manifestaient une tendance à élargir leur champ d'application jusqu'à l'universel, attitude peu conforme à la spécialisation et à la division du travail intellectuel dans la France de l'époque.
Tarde propose deux notions pour expliquer les mouvements sociaux : l'imitation et l'invention. Chacun imite ce qu'il admire, ce qu'il juge bon et capable de lui servir de modèle, mais agence, de manière originale, par leur mélange, les imitations choisies à plusieurs sources. Ainsi l'Histoire se présente comme une succession de flux imitatifs différents, une succession de modèles aptes à susciter une imitation par un grand nombre d’individus. Pourquoi l'imitation ? Parce que Tarde conçoit les individus comme un grand ensemble de reflets (il reprend l'idée des monades de Leibniz), c'est-à-dire que chacun voit ses semblables et en eux se retrouve lui-même. C'est un jeu de miroirs qui est au cœur de la vie en société. Constamment, on est juge et jugé, soi-même face aux autres et les autres face à nous. Chacun en vient naturellement à faire comme l'autre, pour que lui se reconnaisse en nous et inversement, pour que cette vie en société, en somme, soit cohérente et possible, devienne partage de points communs et non opposition de dissemblances – relation où même la tendance à l’opposition devient point commun : « Deux choses opposées, inverses, contraires, ont pour caractère propre de présenter une différence qui consiste dans leur similitude même, ou, si l'on aime mieux, de présenter une ressemblance qui consiste à différer le plus possible » (L'opposition universelle : essai d'une théorie des contraires, 1897). On comprend dès lors ce qui fait dire à Bruno Latour que Tarde est un précurseur de la théorie de l'acteur-réseau : maillon d'une chaîne sociale ininterrompue, l'individu trouve sa place dans la société à travers les relations d'influence qu'il tisse avec ses semblables.
À la base de l'imitation et de l'invention, qui sont des actes, des processus, Tarde place la croyance et le désir, qui sont des caractères psychologiques individuels : « La croyance et le désir : voilà donc la substance et la force, voilà aussi les deux quantités psychologiques que l'analyse retrouve au fond de toutes les qualités sensationnelles avec lesquelles elles se combinent ; et lorsque l'invention, puis l'imitation, s'en emparent pour les organiser et les employer, ce sont là, pareillement, les vraies quantités sociales » (cf. Les lois de l'imitation (1890)).
Par croyance, Tarde entend désigner le crédit qu'un individu peut porter à un ensemble de représentations, à une personne qui les véhicule, à un système de valeur particulier. C'est la croyance qui permet l'imitation ; et c'est le désir qui permet l'invention, puisque par désir il s'agit d'indiquer le réinvestissement des différentes croyances qui se confrontent, en un mouvement perpétuel, la croyance nourrissant le désir, qui lui-même la nourrit.
Tarde dit encore, dans Essais et mélanges sociologiques : « Ma pensée à cet égard se résume dans le double énoncé suivant, qu'il serait trop long de développer : 1. Au fond des phénomènes internes, quels qu'ils soient, l'analyse poussée à bout ne découvre jamais que trois termes irréductibles, la croyance, le désir, et leur point d'application, le sentir pur, - extrait, par abstraction et hypothèse, de l'amas de propositions et de volitions où il se trouve engagé. 2. Les deux premiers termes sont les formes ou forces innées et constitutives du sujet, les moules où il reçoit les matériaux bruts de la sensation. Ce sont les deux seules catégories auxquelles on n'ait pas songé, probablement parce qu'elles sautaient aux yeux, et les deux seules qui, je crois, méritent ce nom. »
Tarde avance ici l'idée qu'il n'y a pas de contradiction entre présenter les mouvements globaux de la société et placer, à la base d'une réflexion sur celle-ci, un individualisme radical. C'est que la sociologie de Tarde est une microsociologie, en ce sens qu’elle repose sur des mécanismes psychologiques individuels, et laisse donc à l'individu toute son importance, dans le maillage social et transhistorique.
Pour Tarde, l'imitation opère selon deux lois fondamentales : d’abord, croyance et désir sont des spécificités psychologiques individuelles, c'est-à-dire que leur propagation, à travers l'imitation, se fait de l’intérieur vers l’extérieur, de la pensée aux actes ; ensuite, le mouvement se fait des élites vers le peuple, d’individus supposés en haut de la hiérarchie sociale (savants, artistes, éminences spécialistes), vers le bas de la société, classes supposées inférieures (ouvriers, individus non qualifiés).
Tarde compare ce processus à une « sorte de château d'eau social d'où la cascade continue de l'imitation doit descendre ». Et si l’élite d’une société, au sommet du « château d'eau », ne propose plus de nouveauté et reste sur ses anciennes « inventions », entendues au sens de Tarde, devenues croyances, traditions pour les « imitants » des classes populaires, alors « on peut dire que sa grande œuvre est faite et son déclin avancé » .
« Le lien social a donc trois composantes : l'imitation, l'opposition et l'adaptation », ainsi que le résume Denis Touret. Il s’agit de dire ici que le processus imitation - invention est un processus problématique : les flux imitatifs sont contradictoires, et leur accord, qui correspond à une relative stabilité de la société, ne se fait pas sans qu'il y ait lutte, résistance des modèles anciens aux modèles nouveaux. Mais il y a adaptation : de la lutte entre flux imitatifs différents, il ne résulte pas de victoire radicale de l’un sur l’autre, mais un compromis, un mélange, qui est lui, pleinement nouveau – jusqu’à ce qu’un nouveau modèle vienne le concurrencer…
Tarde conçoit donc une explication de la société qu'il place en regard d'une explication universelle: développant son raisonnement dans une perspective diachronique, il fait de l'imitation le moteur de l'Histoire, plus encore qu'un simple mécanisme social. L'intervention des monades leibniziennes est symptomatique d'un essentialisme historique, qui sacre la permanence plutôt que la différence: quand Tarde fait de l'invention et de la différence les moteurs du changement dans les sociétés humaines, il assure en filigrane la permanence infinie des mouvements d'imitation, de répétition et d'opposition. Le progrès est, dans sa théorie, un accident historique et temporaire, et l'individu est l'objet de ses croyances et de ses désirs, plutôt que le maître de ses actes: la théorie générale de Tarde tente donc de concilier l'immanence du plan social, et la transcendance monadologique - une posture paradoxale qui aura, elle aussi sans doute, contribué à l'insuccès historique de Tarde.
Presse et influence En permettant de lire le dispositif journalistique de son époque comme un système dans lequel les "publicistes" (journalistes, hommes politiques, notables…) imposent certains thèmes au public, Gabriel Tarde préfigure certaines analyses qui seront reprises plus tard, par exemple celle de l'agenda setting, proposées par les universitaires américains Donald Shaw et Maxwell McCombs dans les années 1970, ou par le sociologue français Patrick Champagne.
Les lois de l'imitation Tarde fait de l'imitation le fondement du lien social, celle-ci couvrant tous les aspects de la vie sociale (religieux, politique, juridique, scientifique, économique, linguistique et culturel). Il y a d’abord des innovations ou des découvertes, qui peuvent n'être qu’un perfectionnement, si faible soit-il, d'innovations réalisées auparavant. Ces « initiatives rénovatrices » se propagent ensuite par imitation et répétition, s'étendent d'un milieu social vers un autre, d’un village à un autre, d'un pays à un autre. Les civilisations conquérantes imitent ainsi les civilisations conquises et vice-versa.