Jean Norton Cru, né à Labatie-d'Andaure (Ardèche) le , mort à Bransles (Seine-et-Marne) le , est un écrivain français.
Il est connu pour son essai Témoins, paru en 1929, dans lequel il contrôle la véracité des témoignages publiés par des combattants de la Première Guerre mondiale. Il en donne l'année suivante une version abrégée, Du témoignage.
Biographie Famille Aîné de six enfants« Le contrôle de la véracité des ouvrages traitant de la guerre », sur memoire-ardeche.com, note 2., il naît à Gamon, commune de Labatie-d'Andaure, en Ardèche, le 1879Acte de naissance de Jean Norton Cru, sur archinoe.net, archives départementales de l'Ardèche.. Il est le fils de Jean Pierre Louis Cru (1849-1914), un pasteur protestant d'origine paysanne, et de Catherine Norton (1847-1936), une Anglaise (d'où son second prénomSes parents ont donné à Jean comme second prénom le patronyme de jeune fille de sa mère, à savoir « Norton ». Ainsi, dans son nom complet de Jean Norton Cru, seul « Cru » est son patronyme. Voir la note de Philippe Olivera à ce sujet dans son importante préface à la réédition abrégée de Témoins, Agone, 2022, p. XII, note I.) issue d'une famille de médecins et d'ingénieurs du GloucestershireHélène Vogel, « Jean Norton Cru », in Jean Norton Cru, Du témoignage, Pauvert, 1967, 157..
Enfance De la fin décembre 1883. à 1890, Jean Norton vit en Nouvelle-Calédonie, dans l'île de Maré, où son père est missionnaire. Il ne va pas à l'école. Son éducation scolaire et religieuse est prise en charge par ses parents, surtout par sa mère..
Études et activités d'enseignant De retour en France, son père est nommé à la paroisse de la Pervenche, à Privas. Jean Norton fait une année d'école primaire, puis il suit des études secondaires, en tant qu'interne, au lycée de Tournon. De 1897 à 1899, il est profondément marqué par l'affaire Dreyfus. Il en garde une exigence de la vérité et une défiance vis-à-vis des témoignages qui le conduiront plus tard à écrire TémoinsHélène Vogel, , 159 et 160. Elle cite une lettre de Cru du 5 mars 1931.. Il obtient son baccalauréat en 1899. Durant l'année scolaire 1899-1900, il enseigne au Granville College de Ramsgate, dans le Kent « Williams College - Class of 1942 », sur e-yearbook.com, 30.. De 1900 à 1903, il effectue son service militaire au d'infanterie, à Grenoble. Il le termine comme caporalJean Norton Cru, « Avant-propos », Témoins, Paris, Les Étincelles, 1929, .. Ses parents ont acheté une ferme à Mirmande, dans la Drôme. Il travaille à l'exploitation et participe aux travaux de restauration, tout en préparant son brevet d'instituteur, qu'il obtient. Il enseigne durant un an à LoriolAlain Bihr, « Méthodologie de la critique du témoignage : autour de l’œuvre de Jean Norton Cru », sur revue-interrogations.org, Interrogations, , décembre 2011.. De 1905 à 1908, il enseigne l'anglais à l'école primaire supérieure d'Aubenas (il reçoit son certificat d'aptitude à l'enseignement de l'anglais dans le primaire supérieur en 1906). C'est à Aubenas qu'il épouse Rose Souquet, en 1908Hélène Vogel, , 161..
La même année, il obtient son certificat secondaire d'anglais. Son plus jeune frère Robert Loyalty enseigne pendant un an dans une université privée américaine, le Williams College, à Williamstown, dans le Massachusetts. Sur son conseil, Jean Norton s'y rend. Il va y enseigner la littérature française jusqu'en 1911. Durant l'année scolaire 1911-1912, il enseigne l'anglais au lycée d'Oran« Fichier du personnel du lycée Lamoricière », sur alysgo-apollo.org.. Il est peu satisfait de l'expérience, et sa femme contracte la fièvre typhoïde. Il retourne au Williams College.
La guerre
Il participe à la Première Guerre mondiale. Cette expérience le marque pour le reste de sa vieMarie-Françoise Attard-Maraninchi, « Dire la vérité après la Grande Guerre : le combat de Jean Norton Cru », in François Pernot, Valérie Toureille (dir.), Lendemains de Guerre…, sur books.google.fr, Bruxelles, Peter Lang, 2010, 186, note 7.. Le , il est incorporé dans la territoriale (il a ), au , à Romans. Il est d'abord garde-voies à la gare de Belleville-sur-SaôneHélène Vogel, , 162.. Il arrive au front le . , il accepte d'être versé dans l'armée de réserveAndré Loez, 14-18. Les Refus de la guerre : une histoire des mutins, coll. « Folio histoire », Gallimard, 2010, 86., au d'infanterie. En , il est nommé sergent. Il participe à la bataille de Verdun en Hélène Vogel, , 163. D'après l'interview de Jacques Vernier par Flora Chaduc, il est en seconde ligne, chargé de l'intendance, et ses missions de ravitaillement le conduisent souvent en première ligne. Flora Chaduc, « Jean Norton Cru, un enfant du pays méconnu », sur hebdo-ardeche.fr, 30 juillet 2014. Cf. aussi Charlotte Lacoste et Bruno Védrines, « Pour une critique des témoignages » in Charlotte Lacoste, Bruno Védrines et al., Du témoignage, Autour de Jean Norton Cru in En Jeu, Histoire et mémoires vivantes, n° 6, décembre 2015, p. 9.. En , il passe au d'infanterie. En , il est à nouveau à VerdunHélène Vogel, , 164. Cf. aussi Charlotte Lacoste et Bruno Védrines, « Pour une critique des témoignages » in Charlotte Lacoste, Bruno Védrines et al., Du témoignage, Autour de Jean Norton Cru in En Jeu, Histoire et mémoires vivantes, n° 6, décembre 2015, p. 9..
En , du fait de son bilinguisme, il est détaché à l’arrière comme interprète, à la d'infanterie britanniqueAlain Bihr, article cité. Cru, dans l'avant-propos de Témoins, , dit : , ce qui paraît être une erreur., puis en à la d'infanterie américaine. En décembre, il devient instructeur principal à l'école des interprètes de Biesles. Le , il est nommé adjudantHélène Vogel, , 166 et 167.. Début septembre, il est envoyé en mission aux États-Unis pour y tenir des conférences sur le bien-fondé de l'intervention américaine dans le conflit.
Après-guerre Le , Norton Cru est démobilisé et en , il retourne à Williams College.
En , il se rend en pèlerinage à Verdun. L'année suivante, il commence à lire ou relire méthodiquement tous les témoignages publiés sur la Première Guerre mondialeHélène Vogel, , 171-173.. Il écrit alors Témoins : essai d'analyse et de critique des souvenirs de combattants édités en français de 1915 à 1928, publié en 1929, dans lequel il contrôle la véracité des témoignages publiés par des combattants de la Première Guerre mondiale. En 1930, il en donne une version abrégée, Du témoignage.
En , à Williams College, Jean Norton Cru devient maître de conférences. Songeant à rééditer Témoins, il révise, corrige et enrichit son livre. Mais il s'arrête en , n'ayant accompli qu'un quart de la tâcheHélène Vogel, , 189..
Il prend sa retraite en , et rentre en France en . Il meurt d'une hémorragie cérébrale à , le , à Bransles, en Seine-et-Marne.
Témoins et Du témoignage Le travail de Norton Cru a été de « rassembler les relations des narrateurs qui ont agi et vécu les faits, à l'exclusion des récits des spectateurs, qu'ils soient du quartier-général […] ou dans leur bureau »Jean Norton Cru, Témoins, Introduction générale, 2. La nature de ce livre, Agone, 2022, .. Son but était en effet de « faire un faisceau des témoignages des combattants » en les dissociant « d'avec la masse énorme de littérature de guerre où ils se trouvent noyés »Jean Norton Cru, Témoins, Introduction générale, 3. Le but de ce livre, Agone, 2022, et 23.. C'est pendant la Grande Guerre, dans les tranchées, que Jean Norton Cru, très éprouvé par cette expérience décide qu'il est nécessaire de faire connaître la vérité sur la guerre afin d'honorer les soldats qui en ont été victimesMarie-Françoise Attard-Maraninchi, « Les fondations de Témoins : correspondance et lectures de Jean Norton Cru » in Charlotte Lacoste, Bruno Védrines et al., Du témoignage, Autour de Jean Norton Cru in En Jeu, Histoire et mémoires vivantes, n° 6, décembre 2015, pp. 16-17 et 23. : « Ce livre est né de mes méditations dans la tranchée »Jean Norton Cru, Témoins, éd. Presses Universitaires de Nancy, 2006, p. 6, et lettre du 16 avril 1917 à sa soeur Hélène Vogel, citée par Marie-Françoise Attard-Maraninchi, « Les fondations de Témoins : correspondance et lectures de Jean Norton Cru » in Charlotte Lacoste, Bruno Védrines et al., Du témoignage, Autour de Jean Norton Cru in En Jeu, Histoire et mémoires vivantes, n° 6, décembre 2015, p. 23 et note n° 58..
Il analyse 304 titres, dus à 252 auteursJean Norton Cru, Du témoignage, coll. « Les documents bleus », Paris, Gallimard, 1930, 254.. C'est à l'aide d'une abondante documentation (cartes d'état-major, journaux de marche…) que Norton Cru étudie et critique ce corpus, à la fois à l'aune de son expérience de la réalité du front en tant qu'ancien combattant, et comme enseignant compétent pour en parler avec un regard critiqueBenjamin Gilles, « Interroger les anciens combattants : Norton Cru et la préparation de Témoins » in Philippe Henwood & Paule René-Bazin (dir.), Ecrire en guerre, 1914-1918 (actes du colloque tenu aux Archives nationales les 22-23 janvier 2015), Presses universitaires de Rennes, 2017, pp. 155-162, en ligne: https://books-openedition-org.ville-geneve.idm.oclc.org/pur/152202#bodyftn5 (consulté le 26.08.2023).. Son livre Témoins est composé d'une introduction dans laquelle l'auteur énumère les principales « idées fausses sur la guerre » et les récits des guerres précédant la Grande Guerre, puis d'un dictionnaire organisé par genre (journaux, souvenirs, réflexions, lettres et romans) avec 250 notices traitant chacune d'un auteur. Chaque notice comprend trois parties : une courte biographie de l'auteur, une description bibliographique du témoignage et une analyse critique de la valeur à la fois documentaire et littéraire de ce témoignage. Norton Cru classe ces témoignages en six catégories, en fonction de leur valeur documentaire, Christophe Prochasson, « Les mots pour le dire : Jean-Norton Cru, du témoignage à l'histoire », Revue d'histoire moderne et contemporaine, vol. no 48-4, no. 4, 2001, pp. 160-189.. Il donne la valeur excellente à 29 auteurs, dont Jean Bernier, Georges Bonnet, Jean-Marie Carré, Paul Cazin, Max Deauville, Charles Delvert, Jean Galtier-Boissière, Maurice Genevoix, Eugène-Emmanuel Lemercier, Jacques Meyer, Daniel Mornet, Albert Thierry, Louis Valdo-Barbey, Paul Lintier et Francisque Vial.
Dans son livre, l'auteur bataille Philippe Olivera dans la préface à la réédition abrégée de Témoins, Agone, 2022, p. XIX.
Lorsqu'il soumet son manuscrit aux éditeurs, chacun pose en condition préalable une plus grande clémence à l'égard des écrivains maison. Cru préfère se résoudre à une publication à compte d'auteurHélène Vogel, , 178., en Jean Norton Cru, Du témoignage, 1930, 9.. Le livre suscite de vives réactionsHélène Vogel, , 178-188., car il remet par exemple en cause le caractère véridique et réaliste de romans aussi célèbres que Le Feu, d'Henri Barbusse. Il est aussi très sévère avec les écrits de Roland Dorgelès, et plus encore avec ceux de Jacques Péricard. Il est également très critique envers A l'Ouest, rien de nouveau d'Erich Maria Remarque, publié en 1929, qui a fait l'objet d'une adaptation cinématographique dès 1930. On accuse Jean Norton Cru de vouloir Flora Chaduc, article cité.. Cependant, dans sa recension de Témoins pour le Bulletin de la Société des Professeurs d’Histoire et de Géographie de (n° 63), soit quelques mois après la publication de Témoins, Septime Gorceix (1890-1964)Cf. l'article sur Septime Gorceix in Le dictionnaire en ligne des témoins de la Grande Guerre par le Collectif de Recherche et de Débat International sur la guerre de 1914-1918 (CRID 14-18):https://www.crid1418.org/temoins/2021/04/19/gorceix-septime-1890-1964/, ancien combattant lui aussi, affirme que c'est: « un ouvrage dont l'importance est considérable […] sans précédent dans toute la littérature historique ».
En , paraît chez Gallimard Du témoignage, version abrégée de Témoins (271 pages, au lieu ) où sont recensés 19 titres supplémentaires.