Le mot , littéralement l'« être-là » en allemand, est l'infinitif substantivé du verbe allemand , qui signifie, dans la tradition philosophique, « être présent ». Comme substantif, le mot apparait au avec le sens de « présence », et est employé depuis le dans sa traduction française en substitution au terme « existence ».. Avec le philosophe allemand Martin Heidegger, ce terme devient, à partir de son maître ouvrage Être et Temps (), un concept majeur au moyen duquel l'auteur cherche à distinguer la manière d'être spécifique de l'« être humain », qui n'est pas celle des choses ordinairesLe terme de Dasein apparaît pour la première fois dans le dernier cours donné à Fribourg, l'été 1923, intitulé Herméneutique de la facticité alors que jusque là Heidegger ne parlait que de la vie dans sa facticité note Françoise Dastur-.. Ainsi le est cet étant particulier et paradoxal, à qui son propre être importe, qui est confronté à la possibilité constante de sa mortJean Grondin note que le n'est plus un « », mais « » si bien que c'est le moribundis qui donne sens au sum, à l'être que je suis ., en a conscience, vit en relation étroite avec ses semblables et qui, tout en étant enfermé dans sa solitude, « est toujours au monde », auprès des choses.

Présentation générale Le terme apparaît pour la première fois au paragraphe 9 de Être et Temps (SZ )les références renvoyant à Être et Temps sont toujours données, sous la forme (SZ p) par rapport à la pagination du texte allemand toujours signalées dans les traductions françaises. Le principe de la traduction est de laisser non-traduit, lorsque Dasein qualifie sans ambiguïté le « mode d’être » de l’« être humain », et de le traduire par « être-là » , lorsqu’il a son sens métaphysique traditionnel ou s’applique aux choses. C'est toute l'analyse ontologique, la recherche du sens de l' « être », à laquelle se livre Heidegger, qui lui aurait imposé de substituer le concept de aux concepts traditionnels d'homme et de sujet. Ces derniers seraient encombrés, d'après lui, de présupposés ou da priori ontologiques cachés, relevant d'un choix inconscient quant au , faisant loi depuis Aristote et sa Métaphysique ; sens qu'il se propose justement de mettre au jour, de « déconstruire » (exposer leur origine) et de surmonter.. L'entrée du concept de à l'orée d'Être et Temps n'est pas immédiatement accompagnée de sa définition, car tout Être et Temps serait consacré à cette analyse, note Christian Dubois.

Dans l'esprit de Heidegger, le terme de serait en partie équivalent (en partie seulement) au terme d'existence, appliquée à l'« être humain ». C'est d'ailleurs en ce sens que Hegel l'avait déjà utilisé. Le fait d'introduire la notion d'existence témoigne déjà de l'écart qui ne va cesser de se creuser entre la traduction qui se veut littérale de par « être-là »que l'on trouve dans la première traduction française de , celle de Rudolf Boehm et Alphonse De Waelhens de 1964 ., qui peut s'appliquer à l'ensemble des choses dites présentes () ou réelles (ce à quoi l'existence humaine ne peut se résumer), et le développement conceptuel qu'en ont fait Hegel et plus tard Heidegger . vignette|alt=Dessin dans un texte manuscrit illustrant les proportions humaines avec un homme bras et jambes écartés|L’Homme de Vitruve par Léonard de Vinci. Heidegger, sans jamais donner de définition au sens classique (genre et espèce), présente ce concept dans une formule particulièrement ramassée, dans Être et Temps, texte cité par Jean Greisch. où les termes importants sont « à chaque fois » et « mien ».

Avec ce nouveau concept, Heidegger tente de rendre métaphysiquement compte des phénomènes complexes liés à l'analyse de la vie humaine dans son « monde », de la « vie facticielle » (la vie réelle avec sa contingence), comme la dispersion, la temporalité, la perte et la reprise de soi, la finitude, et surtout la familiarité avec l'« être », tels qu'ils étaient apparus dans les travaux qu'il avait menés antérieurement. Le mot présente en outre l'avantage de rompre avec le concept de Vie dont la toute récente philosophie de la vie, celle de Wilhelm Dilthey, a montré, de son point de vue, les insuffisances ., mais aussi de répondre à la question du sens de l'être ou .

Or l'homme, dans son existence quotidienne, manifeste toujours une certaine compréhension spontanée de l'être des étants qui l'entourent, comme aussi, de son être propre (autrement dit, il sait pré-conceptuellement, si une chose est, et quand elle est) : le terme de va prendre en charge cette capacité ontologique, « », qui est le privilège de l'homme, et dont il est souvent question dans l'œuvre de Heidegger sous l'appellation de . Emmanuel Levinas apporte dans son livreEmmanuel Levinas En découvrant l'existence avec Edmund Husserl et Heidegger VRIN 1988 page 60-61, l'être qui apparaît au , ne lui apparaît pas sous forme d'une notion théorique qu'il contemple, mais, dans une situation de tension intérieure dans le souci que le prend de sa propre existence, des précisions quant aux contours de cette compréhension pré-ontologique de l'être par le , qui va constituer sa première et peut-être plus importante détermination.

Afin de répondre à la question du sens de l'être, la seule voie qui reste ouverte, une fois écartés les a priori classiquesL'inutilité de la question en raison de la nature trop universelle ou très générale de l'être. Voir la page qu'y consacre Christian Dubois dans ., va consister à interroger l'étant qui parmi tous les étants se pose cette question, c'est-à-dire l'étant que nous sommes nous-mêmes, qui, en posant cette question, manifeste qu'il a une connaissance au moins courante et vague de l'êtreVoir § 2 Être et Temps SZ )La première définition du dans figure à la page 7. Accessoirement, Heidegger encore imprégné à cette période de sa vie de l'approche métaphysique, va tenter de trouver à travers le le sol originaire, autrement dit le « fondement », à partir duquel le tout premier sens du mot « être » sera manifeste et incontestable, le fera alors office, de ce fondement . Toutefois, avec l'analytique existentiale qui s'avère tout aussi ontique que les autres sciences, Heidegger, dès le §4 de Être et Temps (SZ ), n'ambitionne plus de plus mettre à jour quelque chose comme un fondement scientifique à l'existence (voir ce qui est dit de La Résolution anticipante) .Cette démarche s'apparente à celle de René Descartes qui fait du , le principe premier de sa métaphysique. Toutefois, Heidegger, en phénoménologue, conteste absolument la démarche de l'ontologie cartésienne, trop rationnelle à son goût, pour questionner concrètement l'existence qu'éclaire l’étymologie même de ce mot : « être tiré de », tiré de la « quotidienneté », tiré surtout de l’anonymat rassurant du « on » qui est sa réalité habituelle, et dont il a le sentiment qu'elle peut dans sa pure naturalité et son accomplissement le plus banal révéler quelque chose du sens du mot « être » .. À noter que son importance, jointe à la difficulté perçue dans sa réception, a conduit Heidegger à reprendre et à préciser ce concept de au long d'une soixantaine de pages dans un cours de 1941, La métaphysique de l'idéalisme allemand (Schelling) (récemment traduit par Pascal David).

Une première partie de l'article sera consacrée à l'analyse préparatoire du , issue de la première section du livre Être et Temps dénommée aussi « analytique existentiale » comprenant un petit exposé des structures, une introduction à la phénoménologie de l'existence et un aperçu sur le concept de « monde » dans ses liens avec le . Une deuxième partie destinée à exposer le concept fondamental d' « Être-au-monde » et une troisième partie consacrée à la notion de « Souci ». Viendront ensuite les thèmes de la « Temporalité » du , de sa « Dynamique » et de sa « Finitude ». Pour finir sur la question du , en rapport avec la « Subjectivité » et un aperçu du destin de ce concept dans la suite du travail du philosophe.

vignette|alt=Couverture de l'essai de Heidegger publié chez Gallimard|Être et Temps.

L'analytique existentiale Sommaire de la section

La tâche d'une analyse préparatoire du Dasein Première approche Le Da du Dasein Le là de « être-le-là » Le Sein du Dasein Les structures fondamentales Les modes fondamentaux de l'exister Être-au-monde Être-là et quotidienneté Les différentes figures de l'existence Le décèlement du monde Le monde du Soi, notre monde Le concept de monde Le phénomène de l'outil Le phénomène de l'angoisse La centralité du Dasein

La tâche d'une analyse préparatoire du Dasein Heidegger appelle , ou encore , en allemand , l'analyse préliminaire du qui aurait pour but de rendre caduque la question du sujet, qui à ses yeux, combine un double héritage philosophique et théologique. Le concept de demande de mettre de côté la vision traditionnelle, d'abandonner la classique définition de l'essence de l'homme, comme Franco Volpi écrit : .. Pour Heidegger, il s'agit d'abandonner avec la dualité du corps et de l'esprit, la dualité du sujet et de l'objet, mais aussi la dualité entre l'essence et l'existence ainsi que l'ensemble des concepts développés par les sciences contemporaines, que ce soit, l'anthropologie ou la psychologie, c'est tout l'objet du chapitre intitulé de Françoise Dastur dans son livre « Heidegger et la pensée à venir ».

Martin Heidegger affirme que , ou qui furent les tentatives pionnières de transposition du mot par les premiers traducteurs français comme Henry Corbin dans sa traduction du texte Qu'est-ce que la métaphysique? correspondent à une interprétation incorrecte de sa pensée, et qu'il faudrait plutôt oser en français la traduction qu'il a lui-même proposé , a priori surprenante, d' . La traduction littérale « être-là » reviendrait à comprendre la présence du à l'image d'un objet dans sa permanence temporelle et spatiale. . Cette interprétation/traduction devait se trouver justifiée avec la description des attributs et contours du , tout au long dÊtre et Temps. Jean Beaufret écrit citant Heidegger : .. Heidegger n'aurait donc rien à voir avec le courant de l'existentialisme qui tout en procédant de lui, l'aurait mal interprété, comme il eut l'occasion de s'en plaindre dans la Lettre sur l'humanisme, en 1946.