vignette|Monument érigé en hommage aux victimes des Grandes Purges, dans la ville de Donetsk (Ukraine), en 2013.

Les Grandes Purges sont une période de répressions politiques massives en Union soviétique dans la seconde moitié des années 1930, principalement de 1936 à 1938. Totalement dominé par Joseph Staline, le Parti communiste utilise alors à grande échelle l'emprisonnement, la torture, la déportation et la peine de mort pour éliminer ses opposants politiques réels ou supposés. Ces purges font entre et de victimes.

Spécificité

La plupart des historiens soulignent la spécificité de la IejovchtchinaIejovschina ou Iejovchtchina : période pendant laquelle Nikolaï Iejov est à la tête du Commissariat du peuple aux Affaires intérieures (NKVD), cf. Mots en français d’origine russe sur le Wiktionnaire en français. par rapport aux autres vagues répressives de la période stalinienne. L'historien britannique Orlando Figes résume le point de vue actuel :

Déroulement Après le « Congrès des Vainqueurs »Dénomination usuelle du du Parti communiste de l'URSS, qui se déroule du 26 janvier 1934 au 10 février 1934. Le congrès voit le triomphe absolu de Staline. Kirov l'appelle . (Michel Laran et Jean-Louis Van Regemorter, La Russie et l'ex-URSS de 1914 à nos jours, . de 1934, alors que Staline proclame que , toute personne perçue comme menace pour le régime est systématiquement poursuivie et aspirée dans un système répressif qui devient tentaculaire (le Goulag)Nicolas Werth, « L'Empire des camps » in Le Livre noir du communisme, .. La plupart des dirigeants communistes historiques et de très nombreux officiers généraux et supérieurs de l'Armée rouge sont les premières victimes de la politique stalinienne. Cependant, la répression ne frappe pas seulement la vieille garde révolutionnaire, mais s'étend à toute la société.

La purge du Parti Les purges visent d'abord l'élimination drastique des camarades qui ne « méritent » pas leur appartenance au Parti, les « carriéristes » et « égoïstes ». Pour les fonctionnaires par exemple, la purge signifie la disparition de tout espoir d'avancement. La perte de l'affiliation à « l'avant-garde du prolétariat » entraîne au minimum la perte des privilèges de la nomenklatura, mais peut avoir des conséquences plus dramatiques comme l'emprisonnement pour les motifs les plus futiles, voire l'exil intérieur, la déportation dans l'« archipel du Goulag », les travaux forcés ou l'exécution sommaire.

Entre 1929 et 1931, plus de sont exclus du Parti, beaucoup pour « déviationnisme droitier ». Le , le comité central du PCUS décrète à nouveau une vaste campagne d'épuration du Parti afin de contrôler le recrutement de ses membres. À la fin de 1936, avant même que les Grandes Purges ne commencent, le PCUS ne compte plus que , soit une diminution de en quatre ans. En 1937, première année de purge généralisée, disparaissent des registres. Sur et suppléants élus au comité central par le « Congrès des Vainqueurs », 98 sont arrêtés et presque tous exécutés. Il en va de même pour des à ce même congrès. La purge est particulièrement importante dans la région de MoscouMichel Laran et Jean-Louis Van Regemorter, La Russie et l'ex-URSS, ..

L'assassinat de Sergueï Kirov

L'assassinat de Sergueï Kirov, le , marque la fin d'un timide dégel politique advenu lors de cette année et, selon certains historiens, le début de la Grande TerreurEn particulier, Robert Conquest, pour qui l'assassinat de Kirov est . Mais il n'est pas le seul. Ainsi, Matthew Lenoe dans The Kirov Murder and Soviet History (Yale University Press 2010) voit dans la répression qui suit immédiatement le meurtre de Kirov une première phase de la Grande Terreur qui irait jusqu'à l'été 1936.Certains y ajoutent le suicide le de la seconde épouse de Staline, Nadejda Allilouïeva-Staline, qui laissa ce dernier passablement déprimé. (Svetlana Allilouïeva, citée par .. Cette lecture est cependant remise en cause par le délai relativement long entre la mort de Kirov et le début effectif des Grandes purges.

Quelques heures seulement après la mort de Kirov, Staline rédige de sa propre main un décret, dit « loi du », qui durcit considérablement la procédure d'enquête : clôture de l'instruction des affaires de terrorisme dans les dix jours, accusés laissés dans l'ignorance des charges pesant contre eux jusqu'à la veille du procès Le , Lev Kamenev et Grigori Zinoviev sont arrêtés. Le , à Léningrad, sont condamnées à mort pour participation directe à l'assassinat de Kirov. Le a lieu le procès d'un centre de Moscou qui voit les accusés condamnés à cinq ou dix ans de camp. La chasse aux terroristes se diffuse dans toute l'URSS. Dans les trois mois qui suivent, près d'un millier de « zinovievistes » sont ainsi arrêtés à Leningrad, dont certains pour « complicité morale » dans la mort de Kirov. Oleg Khlevniouk reprend pour sa part le chiffre de de la loi du au cours du seul mois de . Les chiffres sont donnés par V. Maslov et N. Tchistiakov..

Les procès de Moscou

À partir de 1936, plusieurs procès spectaculaires sont organisés à Moscou pour convaincre l'opinion publique intérieure et étrangère de l'existence d'une vaste conspiration antisoviétique et pour servir d'exemple pour les procès qui se déroulent dans le reste du pays. Fondés sur les seuls aveux des accusés, généralement arrachés sous la torture, les procès sont des simulacres. Presque tous les bolcheviks au premier plan pendant la Révolution russe de 1917 ou dans le gouvernement de Lénine sont alors éliminés. Quant à Léon Trotski, en exil au Mexique, il est assassiné par un agent soviétique le . Parmi les vieux bolcheviks, seuls Viatcheslav Molotov, Mikhaïl Kalinine et Staline survivent à ces purges.

Du au se déroule le procès du « Centre terroriste trotskiste-zinoviéviste ». Lev Kamenev, Grigori Zinoviev et quatorze autres personnalités sont accusés d'être responsables de l'assassinat de Sergueï Kirov en . et d'avoir comploté l'assassinat de Staline et des membres du Politburo afin de restaurer le capitalisme avec l'aide de fascistes allemands et japonais. Les preuves sont visiblement truquées, en particulier celles attestant une rencontre entre les fils de Léon Trotski et les « comploteurs », mais tous les accusés reconnaissent leur culpabilité. Le , le verdict est rendu : tous les accusés sont reconnus coupables et condamnés à mort. Ils sont exécutés dans les vingt-quatre heures..

Dans un télégramme du au Politburo, Staline déclare : . Le , Nikolaï Iejov remplace Guenrikh Iagoda (officiellement muté Commissaire du peuple à la poste) à la tête du NKVD.

En se déroule un deuxième procès, celui du « Centre antisoviétique trotskiste de réserve ».. Le verdict est le même que lors du premier procès : les dix-sept accusés sont jugés coupables et, à une exception, tous condamnés à mort.

Lors de la session du Comité central de février–, après des débats houleux, Staline, Molotov et Iejov finissent par l'emporter sur les partisans d'une ligne modérée. Ils obtiennent la tête de Nikolaï Boukharine et d'Alexeï Rykov, aussitôt arrêtés (leur ancien collègue Mikhaïl Tomski s'était suicidé).

En , Mikhaïl Toukhatchevski et six autres officiers sont également jugés sommairement et exécutés. Les deux-tiers environ des généraux sont alors éliminés, affaiblissant dramatiquement le commandement des forces armées soviétiques. En 1961, durant la politique de déstalinisation menée par Khrouchtchev, le congrès du PCUS les réhabilite en révélant l'absence de procès contre les chefs de l'armée et que c'est le Politburo qui a décidé de leur liquidation.

En , Boukharine, Rykov et Iagoda passent à leur tour en jugement pour avoir formé un « bloc des droitiers et des trotskistes ». Tous les accusés sont reconnus coupables et à une exception tous exécutés. Selon la Pravda, le verdict est accueilli par des manifestations de joie populaire..

La Grande Terreur

Les procès de Moscou donnent le signal du début de purges massives. La phase la plus violente se déroule de fin 1936 à 1938, et coïncide avec la Iejovschina. Durant ces deux années, la répression fait plus de deux millions de victimes, dont « Un responsable russe des droits de l'homme qualifie les purges staliniennes de «terrorisme d'État » dans Le Monde du 14 août 2007, . L'ordre opérationnel du , qui ordonne de réprimer les « éléments antisoviétiques et socialement dangereux », marque le début des purges à grande échelle. Iejov ordonne à la police secrète de fusiller un quota minimal de et d'en envoyer au GoulagSimon Sebag Montefiore,Staline. La cour du tsar rouge, Éditions des Syrtes, 2005, .. Le NKVD n'hésite pas à fabriquer des preuves et extorquer des aveux sous la torture pour remplir son objectif hérité de la planification économique stalinienne. Quelques rares témoignages d'agents de l'époque rendent compte de la mécanique implacable mise en œuvre pour arrêter, accuser et assassiner un nombre considérable de citoyens soviétiques.

Près d'un million de personnes sont exécutées par des pelotons et bien plus sont envoyées dans des prisons ou des camps du Goulag : beaucoup n'y survivent pas. Les estimations du nombre de victimes varient beaucoupNicolas Werth, « La Grande Terreur » in Le Livre noir du communisme, .Pour une discussion récente du bilan humain, .. Pour Robert Conquest, la Grande Terreur aurait entraîné au moins six millions d'arrestations, trois millions d'exécutions et deux millions de morts dans les camps du Goulag. Des chiffres que les historiens révisionnistes estiment surévalués ; ce à partir des archives soviétiques à la disposition des chercheurs depuis 1989. Cette année-ci le responsable du KGB affirma que pendant ces années de Grandes Purges, il n'y eut pas plus d'un million d'arrestationsMoshe Lewin, Le siècle soviétique Paris, Fayard, Le Monde diplomatique, 2003 .. Le tableau des exécutions ramène le nombre des condamnations à mort pour ces années-là à dans un ensemble d'environ ( exactement) entre 1921 et 1953. Cependant, en 1993, Nicolas Werth, coauteur en 1997 du Livre noir du communisme, publiait une estimation encore inférieure : sur un total de entre 1921 et 1954..

Beaucoup d'« ennemis du peuple » sont poursuivis sous l'inculpation de sabotage économique, d'affiliation au trotskisme ou de participation à la subversion étrangère. De nombreux chefs locaux du parti sont dénoncés et accusés d'abus de pouvoir.

L'automne 1938 marque la fin de la « Grande terreur ». En , les exécutions en masse prennent brusquement fin.. Selon les mots de Nicolas Werth, Nicolas Werth, « La Grande Terreur » in Le Livre noir du communisme, ., après une violente critique du fonctionnement du NKVD (non-respect du code de procédure pénale) le et une confession de Iejov le dans laquelle il reconnaît sa totale responsabilité et demande à être déchargé de sa mission. Au Congrès du parti, Iejov n'est même pas élu au comité central. Iejov, d'abord rétrogradé au rang de commissaire du peuple au transport fluvial le , puis fusillé en 1940, est remplacé par son adjoint Lavrenti Beria.

Cependant, la pratique des arrestations arbitraires continue jusqu'à la mort de Staline. Selon Anne Applebaum, les années 1937-1938 ne furent pas les plus mortelles de l'histoire des campsMortalité supérieure durant la grande famine des années 1932-1933 ou pendant les années 1942-1943, en pleine Seconde Guerre mondiale (), ni celles de la plus grande extension de cette pratiqueL'effectif maximum des zeks est atteint en 1952Nicolas Werth, « Un État contre son peuple » in Le Livre noir du communisme, .. L'année 1937 marque pourtant une « ligne de partage des eaux » : les prisons soviétiques, jusqu'alors des lieux où l'on meurt par accident et dans l'indifférence, se transforment en camps meurtriers où l'on tue délibérément et en masseA. Applebaum relève toutefois que cette transformation n'est pas systématique et qu'elle prend fin vers 1939 ()..

Conséquences des purges