Le Juif éternel ou Le Péril juif () est un film allemand de propagande nazie, antisémite, sorti en 1940 et supervisé par Joseph Goebbels. Il est réalisé par Fritz Hippler et écrit par à l’aide de plusieurs montages de documents d’archives. Il est présenté comme un documentaire et a été tourné après l'occupation de la Pologne. Il dure 62 minutes.
Synopsis Le Juif éternel est une contribution à l’idéologie nazie. Il dépeint l’idée d’un complot international ourdi par les Juifs de l’Est (de nombreuses scènes ont été tournées en Pologne) et les Juifs de l’Ouest. Il met tout en œuvre pour dépeindre les Juifs comme des sous-hommes en dénonçant leur façon de vivre, leur histoire, leurs coutumes… Par divers artifices (travestissement de la réalité, rhétorique fallacieuse...), il vise également à démontrer qu’ils sont un peuple de parasites et d'assassins, dont la menace est impossible à contenir, justifiant ainsi la Solution finale.
Fiche technique
Titre original : Titre français : Le Juif éternel ou Le Péril juif Réalisation : Fritz Hippler Scénario : , supervisé par Joseph Goebbels Musique : Photographie : A. Endrejat, Anton Haffner, R. Hartmann, F.C. Heere, Heinz Kluth, Erich Stoll et H. Winterfeld Montage : Hans Dieter Schiller et Albert Baümeister Société de production : Deutsche Filmherstellungs- und -Verwertungs Société de distribution : Transit Film (Allemagne) Pays de production : Langues originales : allemand et yiddish Format : noir et blanc - 1,37:1 - son mono Genre : documentaire de propagande Durée : 62 minutes Dates de sortie : Troisième Reich : France :
Distribution Harry Giese : le narrateur
Personnalités apparaissant dans les images d'archives utilisées : Charles Chaplin (identifié comme Juif) Adolf Hitler Albert Einstein Curt Bois Ernst Lubitsch Rosa Luxemburg Peter Rosenstein Anna Sten Léon Blum
Contenu et objectifs du film Le Juif éternel avait comme objectif de convaincre les Allemands d'adhérer à la politique antisémite du Troisième Reich. La prétendue nature du « Juif éternel » s'y dévoilait puis le film présentait la guerre en cours comme ayant été déclenchée par les Juifs, justifiant leur extermination pour éviter un troisième conflit mondial. On trouve dans ce film des séquences documentaires combinées avec des extraits de films, de presse, des images, tableaux, schémas, tout cela choisi de manière à s'adapter parfaitement à une voix hors champ qui, durant tout le film, véhicule l'idée selon laquelle la judaïcité se concrétise à travers un peuple et socialement . Il contient quelques minutes du film d'Afred Werker The House of Rothshild (Twenty's Century Pictures, 1934) en appui de ses thèses. La voix hors champ propose ainsi de démasquer le soi-disant « secret juif ».
Le film montre d'abord des enregistrements originaux des conditions de vie dans les ghettos polonais, en présentant les Juifs comme des parasites, aspirant à profiter du travail des peuples les ayant accueillis par l'usure et le commerce de détail. Il présente comme représentatif le parcours d'un habitant du ghetto débutant comme simple chiffonnier vendant au sol des ordures, puis capitalisant ses maigres profits pour les transformer en rente plutôt qu'améliorer les conditions de vie de sa famille. Le chiffonnier devient ainsi marchand de textile et de maroquinerie ambulant, puis s'installe dans une petite boutique et finit par racheter un palace.
Il trace ensuite, via des cartes animées, l'histoire des migrations du peuple juif, attirés en Égypte par la perspective de profits sur le commerce de grains, au détriment des peuples autochtones, schéma qu'ils reproduiront en Europe puis aux Etats-Unis. Il trace un parallèle entre ces migrations depuis l'Asie mineure et celles des rats, puis transpose ce parallèle au comportement du peuple juif et de l'animal, par les clichés antisémites habituels (parasites, vecteurs de maladie, sournoiserie, saleté...).
Tout au long du film, des séquences thématiques listent les Juifs en position de pouvoir dans leurs secteurs de prédilection (cinéma, politique, finance...). Il cite des statistiques non sourcées sur la prévalence du judaïsme dans certains secteurs, mettant en évidence leur prétendue aversion pour les activités productives, y préférant la spéculation ou la facturation d'activités intellectuelles. Le film annonce ainsi que seuls 0,2 % des ouvriers berlinois sont juifs, contre 49 % des avocats berlinois, 52 % des docteurs berlinois et 60 % des commerçants berlinois.
Dans sa phase finale, il présente les coutumes religieuses propres au judaïsme, notamment par des extraits d'un office religieux se déroulant dans une synagogue pendant lequel les fidèles se livrent au commerce de tissu et enchérissent pour avoir le privilège de toucher le Séfer Torah. Il présente ensuite des scènes d'abattage rituel d'ovins et de bovins, montrant la souffrance de ces animaux conscients, alors que leur sang se vide. Il montre l'opposition des journaux allemands de l'époque à l'interdiction proposée par le NSDAP de cette pratique, prétendant que leurs auteurs font partie d'un complot juif.
Le film se conclut par des extraits d'un discours d'Adolf Hitler, annonçant que l'extermination du peuple juif est l'unique solution de parvenir à la paix, prouvant que les Allemands ne pouvaient ignorer l'existence de la Solution Finale.
Histoire du tournage Celui-ci a connu une douzaine de bouleversements en un peu plus d'un an.
Le contexte de la réalisation du film vignette|upright|alt=Exposition Le Juif éternel à Munich en 1937|Munich, 1937 : l'exposition Le Juif éternel présente des caricatures antisémites.
Le cinéma comme outil de propagande Selon Lionel RichardLionel Richard, Nazisme & barbarie, Bruxelles, Complexe, 2006., aucun autre pays d'Occident n'a jamais publié en une décennie un amoncellement aussi massif de contributions et de livres prétendument savants pour justifier le racisme. Les dirigeants nazis ont reconnu précocement que le cinéma était (Goebbels, 1934). Dans un article de 2008, Claire Aslangul donne des éléments précieux sur les films, documentaires et dessins animés au service de la propagande. Selon elle, des moyens considérables ont alors été réquisitionnés pour soutenir la politique expansionniste d’Hitler et remporter également la « guerre culturelle ». La guerre et l’image filmique entretiendraient en Allemagne une étroite relation depuis très longtemps. Ainsi, la célèbre UFA (Universum-Film AG) est née en 1917 directement de la volonté d'Erich Ludendorff Lettre de Ludendorff au ministère de la Guerre le 4 juillet 1917, citée dans : Wolfgang Jacobsen, Anton Kaes, Helmut Prinzler Hans, Geschichte des deutschen Films, Stuttgart/Weimar, Metzler, 2004, .. Mais elle nous explique que c'est vraiment à partir de 1933, dans la mesure où le « combat » (Kampf) est une valeur omniprésente dans l’idéologie national-socialiste et où tous les médias sont mis au service de la propagande, que le cinéma apparaît comme un instrument unique pour conditionner les populations à la réalisation du programme nazi, incluant dans sa logique même la guerre qui permettra de donner à la le Adolf Hitler, Mein Kampf (1925), Munich, Eher, 1934, ..
Le NSDAP, début 1940, charge Fritz Hippler de réaliser un documentaire de démonstration pédagogique avec pour objectif que . Le documentaire montre des scènes « réelles » de ghettos polonais. Le procédé illustre à merveille l’un des principes de la propagande identifiés par Jean-Marie DomenachJean-Marie Domenach, La Propagande politique, Paris, PUF, 1954. : celui de la simplification, avec la réduction de tous les adversaires à la figure d’un ennemi unique.
Conformément à ce « délire explicatif », Le Juif éternel associe les chocs émotionnels à un renfort d'informations didactiques. Dans son livre sur Goebbels., Lionel Richard indique que pour rendre efficace au plus haut point la propagande, les ressources du cinéma et ses techniques de manipulation avaient été sollicitées dans toutes leurs capacités : contrastes dans les lumières, alternance des premiers plans et des panoramiques, variations dans les vitesses de déroulement des images, commentaires où chaque mot a été pesé, fond mélodique visant à une réaction émotionnelle — tout a été minutieusement calculé pour cibler le message, sur le complot international des Juifs, à populariser massivement dès les premiers mois de la guerre.
Les prémices du projet Toujours dans son ouvrage sur Goebbels., Lionel Richard explique que le ministère de la propagande programme les Actualités hebdomadaires sous la directive de Joseph Goebbels, moyen d’information de la politique du gouvernement. Lorsque le , Hitler se rend à Łódź, en Pologne, les Actualités hebdomadaires du lendemain s’empressent de relater l’événement.
La réalisation du projet Lionel Richard explique qu'Eberhard Taubert se charge alors de la rédaction du scénario. Fritz Hippler, dont le nom a été associé à celui du réalisateur du film, ne participe en fait pas beaucoup au tournage. On apprend d'ailleurs. que Goebbels parle du Juif éternel dans son Journal comme s'il en était l'auteur. Il a constamment modifié le texte d'accompagnement pour qu'il collât aux images et va à de nombreuses reprises couper, condenser et retourner en Pologne afin de s'assurer que la propagande qu'il est en train d'impulser lui est bien adaptée. D'ailleurs, Fritz Hippler souscrit dans son autobiographieFritz Hippler, Die Verstrickung, Düsseldorf, Verlag mehr Wissen, 1981, . parue en 1981 à cette apparente revendication.
Le , Goebbels se rend à Łódź lui-même, avec Eberhard Taubert et Erich Stoll. Il est écœuré par ce qu’il découvre. En , le montage est amendé, puis Goebbels réitère sa présentation du film à Hitler : Ibid., .. Ce n'est que le que le film lui convient, mais il voudrait que l’on ajoute des extraits de ses récents discours : celui du devant les députés à l’opéra Kroll est ainsi inséré. Il s’agit de Titre du Völkischer Beobachter du , avec en sous-titre : « Prophétique mise en garde aux Juifs du monde »..
Finalisation du projet Goebbels est perfectionniste. Il reprend les manœuvres du film le . Pour lui, le spectateur ne devant pas percevoir l’hostilité aux Juifs comme une décision du Parti nazi, mais comme la conséquence naturelle de leur mode de vie, un message est ajouté juste après le générique indiquant qu’il s’agit d’une , suivi d’un commentaire : .
Le , au cinéma berlinois l'Ufa-Palast am Zoo, c'est la double séance inaugurale du film.. Le film est projeté dans une version de trente minutes au palais Berlitz à Paris en automne 1941, accompagné d'un texte en français d'André Castelot. Lucien Rebatet, l'écrivain fasciste, antisémite et collaborationniste en publie une critique sous le pseudonyme de François Vineuil.. Il le qualifie de « chef-d'œuvre de reportage ». Alors que le Juif Süss avait été vu par environ vingt millions de spectateurs en Europe, Der Ewige Jude attire quelques centaines de milliers de spectateurs pour la plupart allemands.
Réception du film
Ce fut sur cet enseignement « documentaire » que les journalistes, séduits par la « froideur des faits », furent conviés à découvrir les Juifs de l'Est de l'Europe en leur « état d'origine » et à prendre connaissance du judaïsme dans son « effroyable pureté intrinsèque et naturelle » (Deutsche Allgemeine Zeitung du )Ibid., ..
Si la réussite du film est indiscutable (spectateurs fort nombreux), un conseil circulait en revanche dans le « grand public » : c'était un film à éviter. Non en raison de son antisémitisme mais parce que des images de pratiques rituelles juives (notamment l'abattage cacher) étaient susceptibles de heurter la sensibilité d'un public candide. Le film intègre d'ailleurs un écran de mise en garde invitant les spectateurs sensibles à quitter la salle avant la révélation des «pratiques les plus barbares du judaïsme».