vignette|Statue de Jean Bart à Dunkerque Les corsaires dunkerquois bénéficient d'un site idéal pour leur activité, Dunkerque étant un piège naturel situé à proximité de routes commerciales importantes. Les corsaires dunkerquois gagnent leurs lettres de noblesse au , sous la domination espagnole. Ils naviguent ensuite pour la Hollande et enfin pour la France. Jean Bart en est la figure emblématique. Ils opèrent principalement en mer du Nord, mais peuvent à l'occasion voyager jusqu'en mer Baltique ou sur les côtes barbaresques. En revanche, ils sont peu présents dans l'activité flibustière au large des Amériques, cette activité étant au départ dirigée contre l'Espagne. Leurs relations avec les Provinces-Unies sont ambiguës, faites à la fois de proximité et d'hostilité. Leur activité cesse en 1713 avec le désarmement du port de Dunkerque prévu par le traité d'Utrecht.

Entre histoire et légende, les naufrageurs

Située au plus étroit de la mer du Nord, point de passage obligé pour les riches navires anglais ou hollandais, Dunkerque était destinée à la course par sa géographie. Il s'agit d'un piège naturel : on ne peut y entrer que par des chemins très précis (aujourd'hui indiqués par les balises), autrement on se heurte à de redoutables bancs de sable fossiles, durcis par le temps, tout à fait capables d'éventrer un navire.

L'histoire ou la légende veut que Dunkerque ait aussi été une cité de naufrageurs. L'on raconte que la tour du Leughenaer (en français : tour du menteur) aurait porté les feux qui attiraient les navires à leur perte. Les arguments ne manquent pas pour accorder un certain crédit à ce récit. Quand on le peut, il est moins risqué (et pas plus immoral, quoique pas moins) d'attirer un bateau dans un piège que de le prendre à l'abordage ; or, de par sa configuration, Dunkerque est un piège.

L'existence d'écumeurs tentant de se prévaloir de motifs patriotiques est très ancienne, comme en témoigne cet édit du pris par le roi de France Charles V :

Être autorisé avant l'attaque ("congé et consentement"), rendre compte après ("cognoissance, jurisdiction et punition") : les critères qui séparent la course de la piraterie sont déjà là, au moins dans l'esprit du roi, car les faire respecter sur le terrain est bien plus complexe que de rédiger un édit.

Corsaires dunkerquois sous lettre de marque espagnole La domination espagnole en quelques dates À la fin du Moyen Âge, les Pays-Bas, et Dunkerque en particulier, font partie de la Bourgogne de Charles le Téméraire. Au , sa lointaine héritière est l'Espagne.

Les Pays-Bas vont conquérir leur indépendance à la suite de la Guerre de Quatre-Vingts Ans (1568-1648). Cette période aboutit à une séparation dans les populations néerlandophones : les protestants du Nord créent les Provinces-Unies, d'où sont issus les Pays-Bas modernes. En revanche, au sud du pays, la Flandre catholique, dont fait partie Dunkerque, reste attachée à l'Espagne.

Lors de la guerre de Quatre-Vingts Ans, Dunkerque tombe aux mains des rebelles en 1577. Elle est reprise en 1583, pour le compte de l'Espagne, par Alexandre Farnese, duc de Parme.

Poste avancé du monde catholique au contact des terres protestantes, piège à bateaux naturel situé sur les plus grandes routes maritimes, Dunkerque attire toutes les convoitises et constitue un enjeu militaire toujours disputé entre l'Espagne, les Provinces-Unies, l'Angleterre et la France.

En 1600 les Pays-Bas envoient une armée pour conquérir la ville de Dunkerque et en finir une fois pour toutes avec ces "pirates". Alors qu'elle marche le long de la côte, l'armée hollandaise commandée par Maurice de Nassau rencontre l'armée espagnole d'Albert de Habsbourg. Bien que les Hollandais remportent la bataille de Nieuport, Maurice de Nassau fait demi tour. Pour ce coup-ci, Dunkerque est épargnée.

En 1621, la trêve de douze ans se termine, les Dunkirkers (c'est ainsi que les appellent les Anglais) deviennent une vraie menace pour toutes les expéditions vers les Pays-Bas, capturant chaque année en moyenne 229 bateaux de pêche et navires marchands, dont environ 60 britanniques. Parmi eux sévit Jacob Collaert.

En octobre 1646, les Français font le siège de Dunkerque et prennent la ville avec l'appui de la marine hollandaise. Les corsaires cessent alors leurs activités.

L'année 1648 voit à la fois la fin de la Guerre de Quatre-Vingts Ans (guerre d'indépendance des Provinces-Unies contre l'Espagne) et de la Guerre de Trente Ans (guerre pan-européenne tendant à affaiblir l'empire des Habsbourg), deux guerres qui, à la fin, n'en faisaient qu'une. Les traités de Westphalie consacrent en particulier l'indépendance des Provinces-Unies.

Dunkerque cesse définitivement d'être espagnole en 1658 ; après une période chaotique, elle devient définitivement française en 1662.

Les forces en présence : les Provinces-Unies protestantes On ne peut présenter Dunkerque sous la domination espagnole sans parler de ces frères ennemis que sont les marins des Provinces-Unies ; ennemis par les choix politiques et religieux, sources d'un danger constant, ce sont aussi des parents, et parfois des enseignants, car on ne saurait mieux apprendre le métier que chez ces marins qui naviguent dans toutes les mers du monde.

Les Provinces-Unies constituent la partie nord et protestante des Pays-Bas espagnols d'alors, appelée à devenir les Pays-Bas au sens d'aujourd'hui ; elles arrachent leur indépendance à l'Espagne au cours de la Guerre de Quatre-Vingts Ans (1568-1648), appelée aussi Révolte des Gueux. Cette indépendance est reconnue internationalement en 1648 par les traités de Westphalie.

Ce terme de Gueux ne doit pas tromper. C'est une référence ironique à un de leurs adversaires, Charles de Berlaymont qui les avait traités de gueux. En réalité, il y avait aussi des riches et des nobles parmi les protestants. Le plus important est Guillaume d'Orange-Nassau, considéré comme le père fondateur des Provinces-Unies. Même s'il ne faut pas le confondre avec son descendant et homonyme Guillaume III qui deviendra roi d'Angleterre, ce n'est, à coup sûr, pas un mendiant.

La révolte des Gueux comporte un important volet maritime mené par les Gueux de la mer, écumeurs protestants.

S'agit-il vraiment de corsaires, ou plutôt de pirates, ou encore (ce mot sera inventé pour eux) de flibustiers ? Un corsaire agit sur lettre de marque délivrée par un État et se soumet à un contrôle sur ses prises, qui doivent avoir été enlevées sur un navire d'un pays ennemi en temps de guerre. Pas d'État, pas de lettre de marque authentique. Or, les Provinces-Unies ne sont pas un État avant 1648, date de la consécration internationale de leur indépendance par les Traités de Westphalie. En même temps, il peut être trop sévère de traiter de pirates tous les écumeurs hollandais ou zélandais. En réalité, dans cette Europe d'avant les Traités de Westphalie, toutes les frontières sont en recomposition, et la notion d'État souverain se discute, les armées fournissant l'essentiel de l'argumentaire.

Avant 1648, les lettres de marques délivrées sur le territoire de ce qui sera les Provinces-Unies sont émises par des acteurs comme Guillaume d'Orange, chef de guerre, ou par les grandes sociétés par actions qui arment en course, comme la Compagnie néerlandaise des Indes occidentales. Cette compagnie est basée à Middelbourg en Zélande et non dans quelque île exotique ; il s'agit d'une des premières sociétés capitalistes par actions ; elle possède ses propres vaisseaux, son propre territoire (qu'elle se taille en Amérique grâce à l'action de ses capitaines), bien plus vaste que celui des Provinces-Unies (dont elle est supposée dépendre), ses propres objectifs, parmi lesquels la course et le commerce des esclaves ne sont nullement dissimulés.

C'est donc le même acteur qui arme en course et qui délivre la lettre de marque ; le contrôle de la limite entre course et piraterie devient pure simulation.

De telles lettres de marque ne protégeaient évidemment pas leur titulaire contre une accusation de piraterie en cas de capture par les Espagnols. Elles pouvaient cependant avoir un certain effet protecteur (sans automatisme) en cas de capture par un autre pays, car le démantèlement de l'empire colonial espagnol aux Amériques était recherché par toutes les puissances européennes, qui avaient tendance à s'allier contre l'Espagne dans cette zone géographique, ce qui entraînait une tendance à reconnaître de facto les Provinces-Unies comme acteur indépendant.

On assiste à la naissance du personnage du flibustier, mi-corsaire mi-pirate. S'il attaque des galions dans les eaux américaines, le cœur du système est en Europe. Les Provinces-Unies tiennent le premier rôle dans les débuts de la flibuste, avec l'objectif politique de détruire l'empire colonial espagnol ; les installations durables de colonies de peuplement européennes dans ces eaux sont difficiles et tardives, et les flibustiers qui attaquent les galions chargés d'or partent plus souvent de Zélande que de l'île de la Tortue.

Tels sont les voisins immédiats des corsaires de Dunkerque : les créateurs d'une machine de guerre maritime totale dont les objectifs sont à la fois politiques (car le cadre est celui d'une guerre séparatiste et d'une guerre de religion, et l'ensemble est animé par ces hommes d'État que sont les stathouders Guillaume d'Orange) et économiques (car certains des acteurs les plus en pointe sont des grandes sociétés par action et des écumeurs cherchant le profit).

La liberté d'action des écumeurs hollandais augmente encore quand la puissance maritime espagnole est détruite par les Hollandais lors de la désastreuse Bataille des Downs, le . Cette destruction incite Anglais et Hollandais (bien que ces derniers, avant 1648, soient encore juridiquement espagnols) à tenter de s'emparer des possessions coloniales ibériques en Amérique, ce qui passe par une recrudescence de la piraterie aux Antilles.

Avec les écumeurs hollandais, nous sommes au cœur de l'immense système de course, piraterie ou flibuste, tel qu'il sévira aux et . Il s'agit d'un système mondial. Quelques anecdotes biographiques en montreront la dimension : Salomo de Veenboer alias Suleyman Raïs (15.. - 1620) ; bien qu'il soit mort 28 ans avant l'indépendance des Provinces-Unies, il commence sous lettre de marque "hollandaise", mais finit pirate à Alger tout en conservant un certain "patriotisme", du moins c'est ce qu'il dit quand il cherche à rentrer en grâce auprès de son pays. Il fait hisser le pavillon "hollandais" quand le navire attaqué est espagnol, et évite de trop maltraiter ses prisonniers lorsque ceux-ci sont hollandais. Son compatriote Jan Janszoon, de Haarlem, commence aussi sous lettre de marque "hollandaise", mais opère ensuite à partir d'Alger et de Salé (Maroc) et se convertit à l'Islam, ce qui lui permet, au passage, de prendre une deuxième femme. Piet Hein (1577 - 1629) est, en 1623, vice-amiral au service de la compagnie des Indes Occidentales ne se contente pas d'attaquer des galions, mais prend aussi des villes, comme Bahia (Brésil), puis il passe sous lettre de marque de Guillaume d'Orange en 1629 et prend part au blocus de Dunkerque.

Ces exemples nous montrent qu'il n'y a pas un monde d'écart entre les flibustiers des Antilles, ceux de la mer du Nord et ceux qui pratiquent le corso en terre barbaresque.

Les forces en présence : la Flandre espagnole et catholique Les corsaires dunkerquois (nl: Duinkerker kapers), opéraient le long des côtes flamandes, à partir de Dunkerque pour le compte d'armateurs privés au service de l'Espagne pendant la Guerre de Quatre-Vingts Ans. C'est cette période qui va donner ses lettres de noblesse à la course dunkerquoise.