Jacques Martin, né le à Amiens. et mort le au Vatican, est un cardinal français de la Curie romaine, préfet émérite de la Maison pontificale.

De 1936 à son départ en retraite en 1986, le prélat français demeura à la Curie romaine au service de six papes, de Pie XI à Jean-Paul II.

Biographie

Prêtre

Jacques Martin fit ses études à l'Université de Strasbourg, où il obtint une licence en Lettres. Jacques Martin est ordonné prêtre le à Paris par Henri Friteau, spiritain, pour le diocèse de Nice. Puis il poursuit ses études à Rome. Il fréquente le séminaire de l’Université pontificale grégorienne de 1929 à 1936, où il obtient un doctorat en théologie ; cela fait suite à sa thèse "Le Chartreux Louis XIV, Dom Innocent Le Masson". Martin a fréquenté l'Académie pontificale ecclésiastique de Rome entre 1936 et 1938 et l'Université pontificale du Latran, où il a obtenu un doctorat en droit canon. Il entre à la Curie romaine en intégrant la Secrétairerie d'État du Vatican en 1938.

Il devait toute sa vie rester à Rome, appelé dès 1936 à la section française de la secrétairerie d’État du Vatican, chargé de rédiger en français les réponses, les télégrammes, les textes officiels, soumis à la signature du pape ou du secrétaire d'État. Pendant la guerre, nombre de documents diplomatiques émanèrent de sa plume et de sa réflexion. Mais jamais il ne consentit à l'admettre.

Il a été membre de la délégation papale au Congrès eucharistique international à Budapest () et est nommé chambellan privé surnuméraire le par Pie XII.

Le , il rencontre le général de Gaulle de passage à Rome, et le qualifie d' ..

Au souvenir du pape Pie XII (1939-1958), il ne tolérait pas qu'on pût apporter des réserves. Durant toute la guerre, Jacques-Paul Martin, jeune prélat, avait assuré la liaison entre la Résistance française et le Vatican, contribuant par exemple à transmettre à Londres des exemplaires clandestins de témoignage chrétien. Ensuite, sa collaboration quotidienne avec Giovanni Battista Montini, substitut à la secrétairerie d'État, futur Paul VI, se noua, devenant presque une amitié, qui ne se démentit pas jusqu'au dernier jour.

Sous Pie XII, Jean XXIII (1958-1963), puis Paul VI (1963-1978), Jacques Martin demeura à la tête de la , bientôt aidé de Pierre Veuillot, de Pichon, de Paul Poupard, puis grossie de collaborateurs nouveaux.

Il fut nommé prélat domestique de Sa Sainteté le . Il représenta la secrétaire d'État vaticane aux fêtes polonaises d'Assise pour le septième centenaire de la canonisation de saint Stanislas par Innocent IV le . Il eut l'honneur d'être l'envoyé spécial du Vatican à la célébration du jubilé d'argent du couronnement de , empereur d'Éthiopie en 1954. Il fut nommé chanoine de la basilique patriarcale vaticane et protonotaire apostolique surnuméraire le par Pie XII. Il devint organisateur des voyages pontificaux..

Évêque

Lorsque Paul VI décida de son voyage en Terre sainte en , officiel du Secrétariat d'État, chanoine de la basilique du Vatican, c'est Monseigneur Martin qui en mit au point la préparation matérielle, et il eut la surprise d'apprendre sur place, le , du pape Paul VI lui-même, qu'il était nommé évêque titulaire de Naplouse en Palestine (Neapoli di Palestina), il fut consacré le suivant par le cardinal Paolo Marella, archiprêtre de la basilique Saint-Pierre, cardinal-prêtre de Sant'Andrea delle Fratte, co-consacrants Messeigneurs Angelo Dell'Acqua, archevêque titulaire de , suppléant du Secrétariat d'État, et Paul-Pierre Philippe, OP, archevêque titulaire d', secrétaire de la sacrée Congrégation des religieux.

Il est père conciliaire des troisième ( - ) et quatrième ( - ) sessions du IIe concile œcuménique du Vatican.

Le , il est nommé préfet de la Maison pontificale, charge qu'il assume durant dix-sept années jusqu'à sa retraite le ... Il est alors élevé au rang d'archevêque.

Figure familière au Vatican durant cinq décennies, aux côtés de six pontifes, il organisa plusieurs voyages pontificaux et voyagea avec eux, supervisant lors d’audiences privées.

Il est promu par le pape Jean-Paul II au titre personnel d'archevêque titulaire de et nommé préfet émérite de la maison pontificale le .

Cardinal

Il est créé cardinal par Jean-Paul II lors du consistoire du avec le titre de cardinal-diacre du Sacro Cuore di Cristo Re. Élevé au cardinalat, il reçoit le titre de la barrette rouge et le diaconat du Sacro Cuore di Cristo Re (Sacré-Cœur du Christ Roi) le même jour. Mais atteint par la limite d'âge, il perd dès le mois d'août le droit de vote en cas de conclave.

Décès Le cardinal Jacques Martin est décédé au sein de la Cité du Vatican le matin du , à l'âge de 84 ans, des suites d'une crise cardiaque. Le pape Jean-Paul II a présidé le rite des funérailles, célébrées en la basilique Saint-Pierre, le jeudi , les cardinaux présents à Rome ont concélébré avec le Pontife, qui a également prononcé l’homélie. Sa dépouille repose dans la tombe du chapitre du Vatican dans la chapelle des chanoines de la basilique Saint-Pierre, à l'intérieur du cimetière Campo Verano de Rome, puis a ensuite été transporté dans sa diaconie dans la chapelle de la Riconciliazione à l'intérieur de la basilique du Sacro Cuore di Cristo Re à Rome le .

Témoignages sur la vie des Papes Étonnant mémorialiste, ce grand commis de l'Église, que ses familiers appelaient « Monsieur de Naplouse », prit des notes tout au long de sa vie vaticane afin de ne pas laisser dans l'oubli la petite histoire de l'Église, témoignages directs ou de première main.

Pie XII Du cardinal Pacelli à Pie XII

Mars 1939 – « Quel beau Pape ce sera ! », la prédiction de Pie XI s'est vérifiée. Peut-être les missions pontificales confiées au secrétaire d'État dans tous les points du globe étaient-elles la préparation de l'élection du ? Jour de triomphe! « Pour nous jour d'angoisse ! » confiait le cardinal Pacelli devenu Pie XII à plusieurs de ceux qui l'approchèrent au lendemain de son élection.

Octobre 1939 - Parmi mes plus chers souvenirs de cette époque (1936-1939) sont les entrevues avec le cardinal Pacelli. J'ai pu voir de près son âme angélique se trahir dans la ferveur de sa prière : l'Angélus dit seul avec lui, un dimanche, dans son bureau, l'immobilité de tout son être devant le Saint-Sacrement pendant les offices et les processions. Un jour que j'attendais dans son antichambre en récitant mon bréviaire, il n'a pas voulu m'interrompre, m'a fait entrer et continuer, et a attendu que j'eusse fini pour me parler des affaires pour lesquelles il m'avait convoqué. Je n'avais pas quatre ans de sacerdoce et il était cardinal ! Presque chaque fois il me demandait mon avis, avec l'humilité des saints : comme si ç'eût été à moi de l'éclairer ou de le critiquer!

La tiare ne l'a pas changé. Il m'a fait appeler, à quelques jours de son élection, et après que je lui eus donné mon avis sur le français d'un document : « Et comme conception, cela va bien aussi? a-t-il ajouté (E comme concetto va bene pure?) ». Cette humilité vraie et profonde se trahissait à chaque instant, soit qu'il confiât l'émotion intense qu'il avait ressentie en montant dans la chaire de Notre-Dame de Paris, soit qu'il parlât du pape (étant encore cardinal) ou de l'Église : « Je peux me tromper. Je me suis trompé? Je me suis trompé. Mais le Pape! » (Io posso sbagliare. Ho sbagliato? Ho sbagliato. Ma il Papa!). Aussi que de minutieuses révisions avant d'apposer au bas d'une lettre, si insignifiante fût-elle, une signature qui engageait la responsabilité du pape. Quelle minutie à corriger les phrases où tel ou tel mot pouvait être mal interprété ou risquer de froisser quelqu'un! Que de vérifications dans les dictionnaires, dont il avait une collection. « Que ferais-je, disait-il, sans les dictionnaires! (Senza vocabolarî, comme faccio?) »

Pendant la guerre de 1940. Les persécutions en Allemagne et le silence reproché à Pie XII

Août 1941 - Du père Leiber, s.j., confident du pape. Persécutions en Allemagne: les bénédictins sont chassés de partout, sauf Marialaach et Beuron: les instituts missionnaires n'ont plus une seule maison; les jésuites en ont encore quelques-unes, notamment celle de Francfort. Le silence du pape, dit le Père Leiber, ne pourra pas durer toujours. Mais ce sont les évêques polonais eux-mêmes, les plus persécutés, qui le supplient de se taire, pour éviter des représailles qui rendraient leur condition encore plus affreuse. D'où la phrase du Saint Père dans son message du sur les « indicibles persécutions que la sollicitude envers ceux qui souffrent ne permet pas de révéler dans tous leurs douloureux et émouvants détails ».

Vers la même époque, Monseigneur Tardini me dit : « Le Pape parle, il ne crie pas » (Il Papa parla, non grida). Rien ne serait plus facile qu'une protestation à grand effet. Le moment n'est pas venu. C'est au Pape de juger quand elle sera le plus utile. Avant tout il doit réaliser le Pasce oves meas (Paix mes brebis) : garder le contact avec les évêques d'Allemagne, avec les évêques de Pologne, les soutenir, les encourager, sans quoi même les plus virils finiraient par se laisser abattre. Monseigneur Gall est mort avec un autographe du Pape entre les mains. Pratiquement on arrive à faire passer tout ce qu'on veut, en utilisant tantôt l'un tantôt l'autre. Tout cela disparaîtrait le jour où le pape parlerait trop haut.

6 octobre 1941 - Le Pape a dit hier soir à Monseigneur Montini : « Si l'Axe gagne cette guerre, c'en est fait du christianisme en Europe ! »

Noël 1941 - Discours du Pape, qui dit cette fois clairement que malgré son souci d'éviter jusqu'à l'apparence de l'esprit de parti, il est obligé, au nom de la vérité, de dire un mot sur la persécution religieuse de plus en plus violente « en certaines régions », pour empêcher aussi que son silence ne soit une cause d'égarement pour les consciences des fidèles (…). Le Père Leiber, rencontré hier, m'a avoué qu'il n'espérait même pas que le Pape en dirait si long. Il ne doute pas que l'effet en Angleterre et en Amérique ne soit excellent. Il m'a dit qu'on évalue à quatre mille les prêtres détenus dans les camps de concentration en Allemagne et dans les pays annexés actuellement.

Février 1942 - Le Pape a reçu de source sûre des détails effrayants sur le traitement infligé par l'armée allemande aux prisonniers russes. Il a dit à l'un de ses familiers : « Si nous avions su tous ces détails à Noël, nous aurions parlé plus fort dans notre message à la radio. »

Mai 1942 - Jubilé épiscopal du Saint-Père. Son discours a été retransmis par les radios nationales de bien des pays mais pas par l'Allemagne ni par l'Italie. « Voilà leur cadeau pour mon jubilé! (Ecco il loro regalo per il mio giubileo) », a dit le Pape à un de ses familiers, Monseigneur Rossignani.

Cela a provoqué quelques trop rares mais bienfaisantes réactions. Le cardinal Piazza, patriarche de Venise, prenant la parole à Saint Marc, a dit entre autres :

Nous protestons contre le fait qu'on empêche la voix du Père d'arriver jusqu'à ses fils. Nos paroles, nous le savons, ne seront pas agréables aux Autorités - qui sont absentes ici - mais l'heure est venue de parler clairement. Tant qu'il ne s'agit que des sacrifices imposés à tous par la guerre, le pain noir, la réduction des bulletins religieux par manque de papier, patience. Mais qu'on empêche encore par surcroît la parole du Père de venir réconforter ses fils dans leurs peines, c'est là une exécrable imposition (questa è un' imposizione esecrabile).

Le cardinal a été applaudi à deux reprises en pleine basilique au cours de son discours.