La liturgie de saint Jacques, aussi appelée liturgie de Jérusalem, se forme au et disparaît de l’usage normatif vers le . En amont l’influence du judaïsme en fait un sujet d’étude intéressant pour comprendre l’origine d’institutions chrétiennes aussi centrales que la messe ou la fête de Pâques. En aval elle influença bon nombre d’autres traditions liturgiques, en Orient comme en Occident. Ce double aspect justifie un traitement spécial dans le cadre d’un portail sur le christianisme.
Remarques préliminaires Le rite de Jérusalem était connu principalement à l’époque moderne par la Liturgie de saint Jacques, dont il existe une bonne douzaine d’éditions depuis le . Il passe au premier plan de la recherche liturgique peu avant la Première Guerre mondiale par la découverte de trois documents fondamentaux : le manuscrit unique du récit qu’une matrone gallo-romaine, Égérie, a fait de son pèlerinage en Orient à la fin du (1884), les rubriques liturgiques d’un manuscrit du vieux lectionnaire arménien, traduites en anglais par en 1905, Rituale Armenorum being the Administration of the Sacraments and the Breviary Rites of the Armenian Church, Oxford, 1905, ., les rubriques de deux manuscrits du vieux lectionnaire géorgien, éditées et traduites en russe par en 1912C.S. Kekelidze, Drevnegruzinskij archieraticon, Tiflis, 1912, voir la recension de P. Peeters dans Analecta Bollandiana, 1912, et de F.M. Abel dana la Revue biblique n.s., 11 (1914), ; aussi B. Outtier, K. Kekelidze et le Lectionnaire géorgien, Bedi Kartlisa, 38, (1980), ..
Les bibliothèques de manuscrits grecs et géorgiens, au Sinaï, à Tbilissi, à Grottaferrata, conservent des manuscrits issus plus ou moins directement de la Palestine byzantine. Ces manuscrits sont loin d'avoir été tous édités à l’heure actuelle. Le domaine de recherche comprend aussi des calendriers, des horologesUn horologe est un document indiquant quelles sont les prières des offices quotidiens. L'un d'entre eux a été transmis par le moine Jean Zosime, des manuscrits hymniques et homilétiques, surtout en géorgien, auxquels s'ajoutent les manuscrits bibliques qui contiennent des notations liturgiques, dans toutes les langues parlées autrefois en Palestine chrétienne (araméen syro-palestinien, arabe, géorgien).
Les Géorgiens étaient installés en Terre sainte dès le début de la période byzantine. Ils ont traduit dans leur langue des documents qui n’existent plus en grec, leur langue d’origine. Ils ouvrent un champ de recherche passionnant sur les origines de la liturgie chrétienne.
Euchologie Par « euchologie » on entend tout ce qui concerne les mots de la liturgie, c’est-à-dire les prières. Le terme s'étend aux rubriques, aux explications, qui les accompagnent dans les manuscrits. Une partie seulement du matériel est suffisamment connue pour pouvoir être indiquée ici.
La Liturgie de saint Jacques frère-de-Dieu Structure La structure générale de cette Liturgie n’est pas différente des autres formulaires de messe que nous connaissons, à savoir : la liturgie de la parole (dite aussi des catéchumènes, car ouverte autrefois aussi aux non-baptisés). Elle comprend des chants et des lectures bibliques. la liturgie des fidèles. Elle comprend l’offrande, et la consécration, du pain et du vin en vue de la communion. La terminologie grecque à Jérusalem à l’époque byzantine parle de « proscomidie », équivalent d’ « anaphore » ou encore, en araméen, « qurraba » (on trouve aussi « qurbana »).
Avant la liturgie de la parole, le formulaire géorgien prévoit une offrande préalable du pain et du vin, comparable, en plus bref, à la prothésis du rite byzantin actuel si ce n'est qu'elle prend place, en principe, à l'autel (et non dans le diakonikon). Curieusement le formulaire grec ignore cette offrande préalable, et les prières qui l’accompagnent en géorgien sont omises ou déplacées à d’autres endroits de la Liturgie. La Liturgie de saint Jacques comprend donc une forme archaïque, probablement la plus ancienne forme connue, de la prothesis, mais en même temps, dans sa version grecque, elle a omis ce rite d’offrande. La raison de son omission ressort d’une étude serrée des différences minimes entre les textes géorgien et grec : il y a en géorgien un vocabulaire sacrificiel qui tendait à faire déjà de la prothesis un sacrifice, alors que ce vocabulaire devrait être réservé à l’offrande durant la liturgie des fidèlesVoir S. Verhelst, L’introduction et la disparition du rite de Prothèse dans la Liturgie de Jérusalem, Studia Orientalia Christiana. Collectanea, 31 (1998), 5-32.
La seconde partie peut se diviser en cinq sections : le chant d’entrée qui accompagne une procession (normalement circulaire, de l’autel à l’autel) avec le pain et le vin, suivie du symbole de foi, du baiser de paix et de diverses prières dont la plus ancienne est une prière d’offrande (à comparer à l’offertoire de la tradition latine). Cette section correspond à la « liturgie de la déposition » dont parle un auteur du , Théodore de Mopsueste. la prière eucharistique dont la structure est rigoureusement trinitaire et comprend : le dialogue d'introduction (pratiquement identique dans toutes les Liturgies), une prière de louange (une eucharistie, au sens étymologique) au Dieu créateur, le Trishagion ou Sanctus. une prière de louange avec anamnèse de l'économie du salut, qui revient, dans Saint-Jacques (ce qui est une des particularités de cette Liturgie), à mentionner la Loi et les prophètes et puis seulement l'incarnation du Christ, les paroles de l'institution eucharistique (« ceci est mon corps », etc.), l'anamnèse, au sens propre (« nous souvenant donc… » : mention des événements marquants de la vie du Christ, y compris de son retour à la fin des temps…), l'oblation (« nous t'offrons… »). l'épiclèse. la commémoraison solennelle des vivants et des défunts, dite aussi mémentos ; cette prière, à Jérusalem, existe sous deux autres formes diaconales (c’est-à-dire dites par le diacre), l’une pour la fin de la liturgie de la parole, où elle porte, en géorgien, le nom de kuereksi (qui viendrait d’un mot grec : kêruxis, kéryxie), l’autre pour l’anaphore : le diacre disait tout haut un formulaire équivalant à celui que disait le prêtre tout bas au même moment. La comparaison de ces trois formulaires avec, en amont, la prière juive des XVIII bénédictions (et, en aval, la « grande synaptie » byzantine), permet de supposer une origine commune, vraisemblablement judéo-chrétienneCeci est développé dans un chapitre du livre de Idem, Les traditions judéo-chrétiennes dans la liturgie de Jérusalem, spécialement la Liturgie de saint Jacques frère de Dieu (Textes et études liturgiques. Studies in Liturgy, 18), Louvain (Leuven), 2003. le Notre-Père et les prières qui l’entourent, jusqu'à l'élévation du pain (et du vin) ; la communion avec la fraction du pain qui précède (et les autres gestes rituels : immixtion, ou ultérieurement commixtion, d'une parcelle dans le calice, etc.) et l’action de grâces qui la suit.
Remarques sur sa formation Dans sa cinquième catéchèse mystagogique, Jean II fait un commentaire suivi des prières de la messe, ce qui permet de se faire une idée du formulaire en usage à Jérusalem à la fin du (peu avant Juvénal à qui, par comparaison, il faut probablement attribuer la forme la plus ancienne de la Liturgie mise sous le nom de Jacques le Juste). Et au début de ce siècle, Eusèbe de Césarée fait une intéressante référence à la prière eucharistique en usage en PalestineM.H. Shepherd, Eusebius and the Liturgy of St James, Yearbook of Lit. St. 4 (1963), 109-125. En outre, on trouve chez Origène, dans la première moitié du , une curieuse allusion à l'offrande eucharistiqueC. Jenkins, Journal of theological Studies, 9 (1908-1909), .. Si l'on ajoute que la prière des XVIII bénédictions a exercé une influence sur la formation d'une prière essentielle dans la liturgie de Jérusalem (comme on vient de le voir)Je signale en outre (ceci est discuté aussi dans le livre cité à la note 5) que la Liturgie de saint Jacques contient, avant la prière eucharistique, une prière d'offrande mentionnant les offrandes des patriarches de l'Ancien Testament. (Celle-ci est devenue, dans la Liturgie de saint Basile actuelle comme déjà dans le formulaire grec de Saint-Jacques, la deuxième partie de la prière qui suit la procession avec les saints dons.) Sa structure et son vocabulaire montrent clairement qu'il s'agit d'une prière d'origine juive (judéo-chrétienne), la birkat ’avodâ, qui est l'une des XVIII bénédictions., ces sources permettent de proposer quelques hypothèses sur la formation de l'anaphore eucharistique à Jérusalem (ou d'abord à Césarée ?).
Le Trishagion et les mémentos ont une source commune : les XVIII bénédictions. Ils ne faisaient pas partie de la forme archaïque de la Liturgie eucharistique, puisque les XVIII bénédictions sont une prière de la liturgie des heures (du soir et du matin, ou peut-être, dans le judéo-christianisme, des trois petites heures). Eusèbe fait déjà allusion au Trishagion mais pas encore aux mémentos. Dans le judaïsme palestinien, le Trishagion, la qedushâ, se disait seulement le samedi et c'est de là qu'il a dû s'introduire, par un intermédiaire judéo-chrétien, dans la prière eucharistique palestininenne. Le texte d'Origène montre l'existence d'une épiclèse sur le pain au nom de la sainte Trinité. Ceci suggère une allusion au rite de l'élévation du pain et du vin avant la communion, qui est effectivement, dans Saint-Jacques, trinitaire, et non à l'oblation de la prière eucharistique, juste avant l'épiclèse, qui contient également une formule d'offrande (mais non-trinitaire). Dans la première catéchèse mystagogique (§ 7), Jean II fait lui aussi allusion à cette offrande-épiclèse trinitaire avant la communion, ce qui montre son importance à un moment où l'oblation-épiclèse de la prière eucharistique n'était pas encore tout à fait formée. Comment, dans ces conditions, se représenter la prière eucharistique aux deuxième et troisième siècles ? Il faut sans doute distinguer deux choses : Le rite de « communion », qui hérite du rite de la « fraction du pain » dont il est question dans le Nouveau Testament. La prière comportait une offrande trinitaire du pain (et du vin, mais ceci ne semble pas avoir été en usage dans toutes les communautés), ou plus exactement une épiclèse trinitaire sur le pain, tout comme le baptême se fait au nom de la sainte Trinité. Ce rite devait se pratiquer assez régulièrement, à la suite de l'office des lectures et de la prédication. C'est la forme prise par l'eucharistie dans les communautés judéo-chrétiennes, qui devaient connaître en outre, au moment de la célébration juive de Pâques, chaque année donc, un rite plus élaboré, comportant une anamnèse christologique ainsi que les paroles de l'institution eucharistique. Une prière de type plus charismatique, en usage dans les communautés d'origine païenne. Elle était centrée sur le Christ dont on faisait mémoire (avec, éventuellement, les paroles de l'institution eucharistique). Elle demandait à Dieu (au Christ) l'envoi de son Esprit (sur le célébrant ou l'assemblée, mais non sur le pain ou le vin). Et elle comportait une offrande du pain et du vin, une oblation. On trouve traces de prières de ce genre d'une part dans des écrits gnostiques comme les Actes de Thomas ou les Actes de Jean à Rome, et d'autre part dans les prières que j'appellerais la « parastase », où le prêtre, dans toutes les Liturgies orientales, confesse son indignité au moment d'approcher l'autel pour y offrir l'eucharistie. Dans Saint-Jacques, précisément, des prières de ce style font également mémoire du Christ et demandent l'envoi de l'Esprit saint sur le célébrant (c'est le cas dans la première partie de la prière dont il est question note 8 ci-dessous).