Edme Rameau de Saint-Père, né à Gien le et mort à Adon le , est un journaliste, sociologue, historien et démographe français. Journaliste sous la Seconde république, il écrit dans l’Ère nouvelle et la République universelle et milite chez les libéraux ultramontains puis chez les démocrates chrétiens. Sous le Second Empire, il renonce à la politique et devient un spécialiste de l’histoire et de la démographie des Français du Canada. Disciple de Le Play, il écrit la première histoire scientifique des Acadiens et œuvre pendant 40 ans à la renaissance de la nation acadienne.

Formation (1820-1848) Edme Rameau de Saint-PèreAD 45, EC Gien, naiss. de François Saint-Edme Rameau de Saint-Père le 5 février 1820. Il se fait appeler "Edme Rameau" mais est connu par l’historiographie canadienne sous le nom d’"Edme Rameau de Saint-Père", nom sous lequel il a publié la seconde édition d’Une colonie féodale en Amérique en 1889. est le fils de François Adolphe Rameau de Saint-Père (1789-1822) et de Marie Apolline Corbin de Grandchamp (1796-1822). Du côté de son père, il descend d’une famille de magistrats du Nivernais. Son grand-père François Louis Rameau de Chassenait était maire de Gien de 1799 à 1820, son grand-oncle Jean-François Rameau de Montbenoît a été député de l’Assemblée législative et a été guillotiné avec son frère sous la Terreur. La famille de sa mère qui appartenait à la noblesse de finance de Bourges et de la haute administration royale à Versailles, a beaucoup perdu avec la Révolution : privilèges, charges prestigieuses et rémunératrices, proximité du pouvoir royal, fortunes placées en rentesCf. .. À la suite de la mort soudaine de leurs deux parentsAD 45, EC Gien, décès de François Adolphe Rameau de Saint-Père le 30 oct. 1822 et de Marie Apolline Corbin de Grandchamp le 18 novembre 1822., Edme Rameau et son frère Ludovic sont recueillis à Bourges par leur grand-mère maternelle Apolline Corbin de Grandchamp (1775-1848). Leur oncle Louis Benjamin Rameau de Saint-Père devient leur tuteurAD 58, Tribunal de Gien, Procès-verbal du 11 janvier 1823.. Ils grandissent au sein d’une famille Corbin qui appartient à l’élite ultra-royaliste et ultramontaine de Bourges sous la Restauration. Edme fait ses études à Bourges puis au collège de Pontlevoy où l’enseignement associe les humanités, les sciences, les arts, les sports et la vie sociale.

Les frères Rameau héritent à leur majorité de biens fonciers considérables dans le Loiret. Edme Rameau va faire son droit à Paris en et loge à la pension d’Emmanuel Bailly qui accueille les « jeunes gens de province dont la foi monarchique et religieuse s’est forgée dans un terroir et une famille qui portent une culture contre-révolutionnaire ». Enivré par sa liberté après une enfance trop sage, Rameau plonge dans « l’effervescence intellectuelle qui gagne la jeunesse catholique des années 1830 et 1840 » et va prendre de la distance vis-à-vis de l’éducation rigide et conservatrice qu’il a reçue. Mais il reste fidèle à ce qui est pour lui l’essentiel, sa foi chrétienne qui se nourrit des souvenirs pieux de son enfance. Il devient membre de la Société de Saint-Vincent-de-Paul qui propose à des laïcs bénévoles de rendre visite à domicile aux familles pauvres. Rameau est reçu bachelier en , licencié en et soutient sa thèse de droit. Passionné par la politique, il renonce à devenir avocat et pense avec les libéraux ultramontains que le parlementarisme, la liberté de la presse et la foi chrétienne permettront de réformer la France après le déclin moral qu’elle a connu du fait des Lumières, de la Révolution et de l’Empire. Il écrit un mémoire à propos de l’Essai sur l’indifférence de Lamennais, milite au Comité électoral pour la défense des intérêts religieux de Charles de Montalembert, fréquente Villeneuve-Bargemont et Armand de Melun, et entre dans le Cercle catholique fondé en 1841 par Frédéric Ozanam et Ambroise Rendu. Convaincu que la grandeur de la France renaîtra de sa mission de colonisation chrétienne du monde, Rameau fait plusieurs voyages en Algérie, y achète des terrains et des maisons, et publie avec son ami L. Binel, Aperçu sur la culture et la colonisation de l’Algérie , un vade-mecum du colon en Algérie fournissant « tous les éléments concrets permettant la mise en place d’un projet afin de pousser quelques hommes à porter personnellement en Afrique leurs capitaux et leur industrie ». Un moment tenté par la vie monastique, il lit Proudhon et les associationnistes Cabet et Considérant. Son rêve d’Algérie se teinte d’utopie sociale.

Le révolutionnaire (1846-1851) vignette|droite|Edme Rameau de Saint-Père en 1850 Après la Révolution de 1848, un vent de liberté souffle sur la France. La presse parisienne et provinciale connaît un essor extraordinaire et les clubs se multiplient. Rameau écrit des articles dans L’Ère nouvelle, un quotidien créé par le père Lacordaire, l’abbé Maret et Frédéric Ozanam, qui est le premier organe de la démocratie chrétienne.. Mais, après les journées de juin 1848, les républicains modérés perdent du terrain face au « parti de l’ordre » et aux « Montagnards ». Les catholiques se rangent du côté des conservateurs et le journal perd ses lecteurs.. Ses rédacteurs les plus engagés se retrouvent dans la République universelle de Pierre Pradié. Rameau devient le gérant et l’administrateur de ce journal qui « marche sous la double bannière du socialisme et du christianisme » et défend une sorte de socialisme associationnisteChr. Morel, op. cit., .. Il devientproche d’Arnaud de l’Ariège qui fonde en le Cercle de la démocratie catholique. Le personnalisme de Rameau le fait rejeter à la fois les théories réactionnaires holistiques qui voudraient rétablir un ordre vertical fondé sur la tradition d’un monde créé par Dieu, et les théories libérales ou socialistes laïques qui voudraient créer un ordre social horizontal collectif aux préoccupations matérialistes, coupé de toute spiritualité. Ni réaction morale ni simple progrès social. Rameau veut un progrès à la fois social et moral fondé sur les valeurs chrétiennes, la foi personnelle et une certaine providence divineCf. et .. C’est avec ces préoccupations qu’il confronte son ultramontanisme aux penseurs traditionalistes Louis de Bonald, Augustin Bonnetty et Louis Eugène Marie Bautain, mais aussi à Saint-Simon et aux socialistes Fourier, Considérant, Cabet et Proudhon. Peu après le coup d’État du 2 décembre 1851, la République universelle est fermée par décret. Rameau manifeste son opposition en collant des affiches qui dénoncent la dictature et distribue à Châtillon-sur-Loire des bulletins de vote pour le « non » au plébiscite du 21 décembre 1851. Il est arrêté le et enfermé pendant près de deux mois dans la prison du château de Gien où son grand-père avait été maire pendant vingt ans. La grande expérience de liberté qu’a connue la France a débouché sur l’autocratie.

La France aux colonies (1859) À son dépit s’ajoute un chagrin d’amour. En visite chez sa cousine Clémentine Bichier des Âges, il tombe amoureux de sa fille. Le rejet abrupt de sa demande en mariage l’amène à se replier sur lui-même pendant une décennie, dans la prière et le travail intellectuel. Pendant deux ans, il écrit un essai sur l’œuvre de Proudhon, en particulier le Système des contradictions économiques ou Philosophie de la misère. Ce qui le séduit chez Proudhon, c’est qu’il élabore une théorie sociale tout en maintenant une vision de l’homme en tant qu’être libre et responsable. Fidèle à son postulat providentialiste et téléologique, Rameau veut faire de Proudhon un théoricien du socialisme chrétien en montrant que l’athéisme n’est pas indispensable à sa doctrine. Mais sa pensée est plus éloignée qu’il ne le présumait et continue d'évoluer. Rameau met de côté son manuscrit de 875 pages d’une écriture serrée. « Au contact de Proudhon, il a commencé à élaborer une philosophie et une théorie sociale qui lui sont propres et qu’il va continuer à développer à travers son travail d’historien. Ce sous-bassement théorique donnera à son œuvre historique une tonalité idéologique très particulière, à la fois moderne et réactionnaire. »

Rameau a constaté de graves défauts dans la politique coloniale française en Algérie, où il voit se répéter les erreurs qui ont mené à la perte du premier Empire colonial au , principalement le Québec et l’Acadie. Afin d’éclairer les vices du système colonial français contemporain et d’empêcher la perte de l’Algérie, il se lance dans l’étude de l’histoire et de la démographie des Français du Canada. Et c’est avec un grand sérieux scientifique qu’il consulte les archives du Ministère de la Marine, échange avec des correspondants canadiens et réunit une documentation considérable. Il est frappé par l’accroissement rapide de la population au Canada français, qui contraste avec la morosité de la démographie française au . Rameau l'explique par le fait que la société québécoise et acadienne est restée fidèle aux valeurs chrétiennes alors que la France s'est déchristianisée et ne se soucie que de commerce et d’industrie. Les cousins canadiens ont su garder la vigueur initiale de la souche française. Si son cheminement intellectuel l’a amené à s’intéresser de façon fortuite à l’histoire des Québécois et des Acadiens, le temps d’un livre, son œuvre prend vite une dimension morale de réparation de l’abandon que les Français d’Amérique du Nord ont vécu, des souffrances qu’ils ont subies sous la domination britannique, de l’indifférence froide des Français de métropole, et du désarroi des populations acadiennes qui souffrent d’une grave crise identitaire. Avec pragmatisme, Rameau fait des propositions pour le relèvement de la nation acadienne.

La France aux colonies publié en 1859 est accueilli par les Canadiens français « avec un enthousiasme, une émotion et une reconnaissance demeurés sans exemple dans l’histoire des relations franco-canadiennes. Sans doute est-ce la première fois depuis la conquête que tout un livre, écrit par un authentique Français de France, était consacré non seulement au glorieux passé des anciennes colonies mais à une étude détaillée de l’actualité canadienne ou acadienne ». « En témoignant de leur courage dans le passé ainsi que de leur ténacité face à l’oppression et à l’injustice, Rameau rallume directement la fierté de ces Acadiens jusque-là méprisés et leur redonne confiance en l’avenir ». En 1860, Rameau se rend au Québec, en Acadie et aux États-Unis. Il rencontre avec émotion le peuple acadien. Ainsi à Bouctouche : « dans une chambre sombre, grande comme nos salles de ferme et éclairée par une seule chandelle, se tenaient assis ou debout, pressés les uns contre les autres, environ 50 hommes et une douzaine de femmes. Ils me firent parler de la France et eux parlèrent à leur tour de l’espérance qui est dans leur cœur [que les Français reviennent et chassent les Anglais] (…). Pendant que je discourais, je voyais dans la demi-obscurité les têtes pressées et tendues, les yeux ardents fixés sur moi. Quand je sortis avec eux, ils se pressèrent autour de moi sous le beau ciel étoilé et ils me prenaient les mains. » On s’est souvent interrogé sur les raisons qui ont poussé ce notable de province pendant quarante ans à étudier l’histoire des Acadiens et à œuvrer inlassablement au relèvement de leur nation. Peut-être y a-t-il le souvenir de son grand-oncle Jean Louis Rameau de Saint-Père qui a survécu à l’expédition de Kourou en 1763. Mais surtout, « Edme l’orphelin montre aux Canadiens français que la mère-patrie qui les a abandonnés, ils la portent en eux. Et, par cette projection sur eux, Edme se répare lui-même de la perte de ses parents dans sa petite enfance. »Cf. « une histoire d’abandon » .Rameau a dit aux Canadiens français ce qu’ils avaient besoin d’entendre pour prendre en main leur destin.

Premières études leplaysiennes thumb|Thérèse Rameau vers 1880