est le quinzième album studio du chanteur britannique David Bowie, sorti en .

Il s'agit du premier disque de Bowie pour le label EMI, après une décennie passée chez RCA Records. Pour ce nouveau départ, il s'adjoint les services du guitariste et producteur Nile Rodgers et enregistre un disque de chansons dance-rock et dance-pop très éloignées de ses expérimentations des années 1970. Faisant table rase du passé, il décide pour la première fois de ne jouer d'aucun instrument et s'entoure de musiciens de studio qui n'ont jamais travaillé avec lui auparavant, dont le guitariste de blues texan Stevie Ray Vaughan. Les huit chansons qui composent l'album sont enregistrées en moins de trois semaines au studio new-yorkais Power Station.

À sa sortie, rencontre un grand succès commercial et se classe en tête des ventes dans de nombreux pays, tout comme sa chanson-titre. Les singles et réalisent aussi de belles performances dans les hit-parades. Avec une nouvelle image, lissée pour plaire au plus grand nombre, Bowie devient une vedette internationale. La tournée de promotion de l'album, le , prend place de mai à et remplit les stades dans le monde entier. Sur le plan artistique, est considéré avec le recul comme la première étape d'une période de stagnation créative pour Bowie, dont les albums suivants des années 1980 sont incendiés par la critique.

Histoire

Contexte

vignette|alt=Photo d'un homme souriant avec des lunettes, un chapeau et une boucle d'oreille|Nile Rodgers en 2010.

Le quatorzième album studio de David Bowie, , sort en . Porté par le succès du single , il rencontre un important succès commercial et critique au Royaume-Uni. Il marque également le début d'une période de grande discrétion pour le chanteur. Profondément bouleversé par l'assassinat de John Lennon, en , Bowie quitte New York pour mener une vie plus discrète en Suisse avec son fils Zowie. Au cours des deux années qui suivent, son activité musicale est limitée. Il attend avec impatience l'échéance du , date jusqu'à laquelle une partie des bénéfices générés par sa musique continue à revenir à son ancien imprésario Tony Defries, dont il s'est séparé au terme d'une longue querelle juridique en 1975. À la fin de l'année 1981, son duo avec Queen, , lui permet de retrouver le sommet des charts, et il collabore au même moment avec Giorgio Moroder pour la chanson , tirée de la bande originale du film de 1982 La Féline.

Ni , ni ne sont publiés par RCA Records, la maison de disques de Bowie depuis 1971. Ce dernier est de plus en plus insatisfait de la manière dont RCA gère ses affaires : il a mal digéré l'absence presque totale de promotion de ses albums et , en 1977, et s'agace de voir le label rééditer ses anciens succès sous la forme de picture-discs ou via la compilation (1981), deux projets conçus sans qu'il ait été consulté. Son dernier disque de titres inédits pour RCA est , un EP de chansons de la pièce de théâtre Baal de Bertolt Brecht. En dépit de son caractère expérimental, il se classe dans le Top 30 des ventes de singles au Royaume-Uni à sa sortie, en .

De passage à New York à l'automne de la même année, Bowie fait la connaissance de Nile Rodgers dans une boîte de nuit de Manhattan, le Continental Club. Rodgers, qui s'est fait connaître comme auteur-compositeur et guitariste au sein du groupe Chic, a également connu la réussite en écrivant et produisant pour d'autres artistes, comme Sister Sledge et Diana Ross . Au moment de sa rencontre avec Bowie, cependant, il reste sur une série d'échecs, les derniers disques de Chic n'ayant pas rencontré un accueil très favorable, pas plus que son travail comme producteur sur de Debbie Harry. Le courant passe immédiatement entre Bowie et Rodgers, qui discutent toute la nuit des disques de rhythm and blues et de blues qui les ont influencés. Quelques jours plus tard, Bowie invite Rodgers à le rejoindre en Suisse pour produire son prochain album.

Enregistrement

vignette|redresse|gauche|alt=Photo d'un homme jouant de la guitare, vêtu d'une veste et d'un pantalon blancs|Stevie Ray Vaughan sur scène en 1983.

Nile Rodgers arrive à Lausanne en . Bowie lui explique rapidement que son objectif est d'avoir un disque rempli de tubes. Le producteur, qui s'attendait à travailler sur un projet plus artistique que commercial, est surpris. Les démos sur lesquelles travaille Bowie le laissent perplexe : l'une d'elles s'appelle , mais elle ressemble à une chanson de folk rock. , rapporte-t-il par la suite, la comparant défavorablement à un croisement entre Donovan et Anthony Newley. Les deux hommes se rendent aux studios Mountain de Montreux pour trois jours de travail sur les démos avec l'aide du multi-instrumentiste Erdal Kızılçay.

Après cette phrase préparatoire, Bowie et Rodgers retournent à New York pour enregistrer les versions définitives des chansons au studio Power StationLa plupart des biographes de Bowie situent les séances new-yorkaises en décembre 1982 (par exemple ), mais Chris O'Leary les place entre le 3 et le 20 janvier 1983 ().. Pour la première fois depuis ses débuts, le chanteur ne rappelle aucun musicien avec qui il a déjà travaillé et laisse carte blanche à son producteur pour le choix des accompagnateurs. Le seul nom qu'il lui impose est celui du jeune guitariste de blues texan Stevie Ray Vaughan. Rodgers fait appel à des musiciens ayant déjà joué avec Chic : le claviériste , le percussionniste et les frères Frank et George Simms aux chœurs. La section de cuivres, qui comprend un trompettiste et trois saxophonistes, est composée de membres du groupe Southside Johnny and the Asbury Jukes. Pour la section rythmique, Rodgers, qui se charge lui-même des parties de guitare rythmique, fait appel à des musiciens de studio réputés, le bassiste Carmine Rojas et le batteur Omar Hakim. La section rythmique de Chic, avec Bernard Edwards à la basse et Tony Thompson à la batterie, est écartée dans un premier temps, car Rodgers sait qu'ils prennent beaucoup de drogue et craint les conséquences de cette addiction sur leur ponctualité. En fin de compte, Thompson joue sur trois titres et Edwards sur un seul, : il réussit en moins d'un quart d'heure à maîtriser une ligne de basse qui échappait à Rojas.

Les arrangements sont écrits par Rodgers à partir des démos de Bowie, qui laisse ici aussi à son producteur une totale liberté de choix. Signe d'un professionnalisme nouveau, les séances prennent place à des horaires normaux, de dix heures du matin à dix-huit heures, alors que le chanteur avait pour habitude de travailler la nuit. L'album est achevé très rapidement : les contributions de Vaughan à la guitare ne prennent qu'un jour ou deux à être bouclées, tout comme les parties de chant de Bowie. Rodgers rapporte que les huit chansons sont enregistrées et mixées en l'espace de dix-sept jours à peine. Armé des bandes maîtresses de son prochain disque, Bowie peut négocier un nouveau contrat avec la maison de disques EMI. Il est signé le et rapporte au chanteur la somme de de dollars.

Parution et accueil

La chanson sort en single le . Elle rencontre un succès foudroyant et se classe en tête des hit-parades dans de nombreux pays, dont le Royaume-Uni et les États-Unis. À sa sortie, le , l'album est tout aussi bien accueilli par le public. Il fait son entrée en première place du classement britannique des meilleures ventes d'album et y reste pendant plus d'une année. De l'autre côté de l'Atlantique, se classe seulement du , mais il marque le retour de Bowie dans le haut des après plusieurs années de disette. Les critiques américains sont enthousiastes, à l'image de qui parle à son sujet de « dance rock urbain tonique et dernier cri ».

Trois autres singles sont extraits de l'album : , sorti en mai, , sorti en septembre, et , sorti en novembre. À l'exception du dernier, qui n'est pas édité au Royaume-Uni et ne réalise qu'une piètre performance aux États-Unis, ils se classent dans le Top 10 des ventes de nombreux pays. En tout, l'album s'écoule à plus de six millions d'exemplaires, du jamais vu pour EMI depuis 1967 et des Beatles.

vignette|alt=Photo d'un homme jouant d'une guitare rouge vif, la chemise ouverte et le torse nu|Earl Slick, le guitariste du .

Le succès de l'album est prolongé par celui de sa tournée de promotion, le , qui dure de mai à et voit Bowie se produire en Europe, en Amérique du Nord, au Japon, en Australasie et (pour la première fois) en Asie du Sud-Est. Plus de de spectateurs y assistent, ce qui en fait de loin la plus grosse tournée de l'année 1983. Le clip de est tourné à l'occasion du concert du à Philadelphie. Les musiciens qui accompagnent Bowie sur scène sont pour l'essentiel ceux qui ont enregistré l'album, à l'exception de Nile Rodgers, remplacé à la guitare rythmique par Carlos Alomar, également directeur musical de la tournée, et Stevie Ray Vaughan, qui refuse au dernier moment de participer. Il est remplacé au pied levé par Earl Slick qui, comme Alomar, a déjà joué avec Bowie dans les années 1970.

Postérité

Le succès phénoménal de permet à Bowie de devenir une véritable vedette dans le monde entier. Avec le recul, il est perçu comme le premier signe du déclin artistique du chanteur dans les années 1980, une décennie durant laquelle il ne publie que deux autres albums ( en 1984 et en 1987), eux aussi marqués par une absence de prise de risques et d'expérimentation, qui sont généralement considérés comme les moins bons de sa discographie. Paul Trynka note que la mauvaise réputation de ces disques a rejailli a posteriori sur , qu'il considère comme l'un des albums les plus sous-estimés de Bowie et dont le son a influencé bon nombre d'artistes pendant le reste de la décennie.

David Bowie fait de nouveau appel à Nile Rodgers dix ans après pour son album de 1993 . Les deux hommes se retrouvent dans une situation diamétralement opposée à celle de leur première collaboration, le chanteur étant bien décidé à ne pas produire un nouveau et rejetant systématiquement les suggestions les plus commerciales du producteur.

Caractéristiques artistiques

Paroles et musique

vignette|redresse|gauche|alt=Photo d'un homme blond entièrement vêtu de blanc en train de chanter dans un micro|David Bowie sur scène pendant le .

À sa sortie, David Bowie décrit comme « un album de chanteur ». De fait, c'est la première fois de sa carrière qu'il sort un disque sur lequel il ne joue d'aucun instrument et se contente de chanter. L'album se distingue également par son faible nombre de titres originaux, avec trois reprises ou nouvelles versions d'anciennes chansons sur huit. Sa démarche musicale est fortement influencée par les disques dont Bowie était fan lorsqu'il était jeune, dans les années 1950 et 1960, et qu'il a redécouverts pendant le tournage du film Furyo en 1982. En réécoutant les chansons de blues d'Elmore James, Albert King et Buddy Guy, le rhythm and blues de Stan Kenton et Red Prysock, ou la soul de James Brown, il est attiré par leur simplicité, leur enthousiasme et leur optimisme, des valeurs qui sont au cœur du disque qu'il enregistre avec Nile Rodgers.

Les paroles des chansons abordent des sujets plus sérieux que ne le laisseraient penser la production dance-rock et dance-pop. Bowie, qui vient de divorcer de sa première femme Angie, envisage la danse comme un moyen de vaincre les doutes qui menacent les relations amoureuses dans la chanson-titre et . et évoquent quant à elles l'horreur d'un monde privé de toute dimension spirituelle. « Sortis de leur contexte, ces thèmes sont tout aussi sombres que ceux de , mais ils sont complètement submergés par la production enjouée et funky de Nile Rodgers. »