L'abbaye Notre-Dame de Lyre est un ancien monastère bénédictin de Normandie. Fondée en 1046 à La Vieille-Lyre (Eure), elle disparait à la Révolution française.
Histoire Fondation et apogée
L'abbaye de Lyre appartient à cette nombreuse génération de monastères qui éclosent au dans le duché de Normandie. Sa fondation, certainement en 1046, est donc presque contemporaine de l'abbaye du Bec ou de celles de Caen (La Trinité et Saint-Étienne). Guillaume Fitz Osbern et sa femme Adelize sont le couple fondateur de l'établissement. Le premier fait partie des barons les plus puissants de Normandie ; cousin et sénéchal du duc, c'est donc un proche de Guillaume le Bâtard. La richesse du personnage rejaillit sur le monastère qui reçoit d'importants biens essentiellement dans le pays d'Ouche mais aussi dans la vallée de l'Andelle, dans le pays de Caux, jusque dans le BessinMarie Fauroux, « Recueil des actes des ducs de Normandie (911-1066) », Mémoires de la Société des antiquaires de Normandie, tome XXXVI, 1961, acte n°120.. Après la conquête de l'Angleterre (1066) à laquelle participe Guillaume Fitz Osbern, l'abbaye étend son influence outre-Manche. Le sénéchal redistribue en effet aux moines de Lyre une partie des biens anglais que lui a concédés Guillaume le Bâtard. D'après le Domesday Book, l'abbaye fait partie des monastères normands les plus dotés en AngleterreDomesday Book en ligne sur le site des Archives Nationales du Royaume-Uni et S. F. Hockley « William Fitz Osbern and the endowment of his abbey of Lyre », R. Allen Brown (éd.), Proceedings of the Battle Conference on anglo-norman studies III, 1980, p.96-105..
Au cours du , l'abbaye continue à recevoir des dons et des droits tant en Angleterre qu'en Normandie. Ce sont essentiellement des patronages d'églises. Le principal donateur est alors Robert de Leicester, comte de Meulan et proche des rois d'Angleterre Henri Beauclerc et Étienne de Blois. À la même période, le scriptorium se montre très actif. En témoigne la qualité des manuscrits enluminés que conservent aujourd'hui plusieurs bibliothèques dispersées en Europe (Rouen, Londres, Évreux, Paris). À la tête d'un riche établissement, l'abbé et les moines entreprennent la reconstruction de l'église abbatiale à partir du milieu du , mais en 1188 un incendie détruit le nouvel édifice. Il est reconstruit en 1199. L'église subsistera jusqu'à la RévolutionCharles Guéry, Histoire de l’abbaye de Lyre, Imprimerie de l’Eure, Évreux, 1917, p.37. En 1204, l'abbaye passe sans difficulté de la domination Plantagenêt à la domination capétienne à la suite du rattachement de la Normandie au domaine royal français.
Au , si les dons se tarissent, le monastère poursuit l'extension de sa puissance foncière en achetant des rentes et des terres. En 1269, l'archevêque de Rouen Eudes Rigaud visite l'établissement religieux et compte trente-sept moines mais quinze autres sont installés en Angleterre ou au Pays de GallesThéodose Bonnin, Registrum visitationum archiespicopi rothomagensis, Auguste Le Brument, Rouen, 1852, p. 218 et p. 306, p. 626 dans des prieurés dépendants de Lyre (Carisbrooke, Hinckley, Llangua, Livers Ocle et Wareham).
Déclin et soubresauts de l'abbaye L'ordre bénédictin traverse une crise dès le . Les vocations sont attirées par les nouvelles fondations cisterciennes puis franciscaines et dominicaines. Le déclin démographique de l'abbaye de Lyre dépend de ce contexte.
La guerre de Cent Ans accélère cette tendance. À deux reprises au moins, le monastère de Lyre est pillé par les Navarrais (vers 1359 et vers 1365). En 1419, la Normandie passe sous occupation anglaise. Dans les années 1430, un nouvel abbé, Guillaume Le Bas, est imposé à Lyre. Il semble que les moines le refusent parce qu'il est favorable aux Anglais. En 1440, l'abbé ne peut prendre possession de son abbaye qu'avec l'aide de soldats. En 1449, les Anglais sont chassés par le roi de France . Guillaume le Bas se soumet mais subit toujours la fronde de ses moines. Il doit abandonner son monastère en 1463.
S'ouvre une nouvelle période : celle des abbés commendataires. Le roi nomme à la tête des abbayes ses fidèles pour les récompenser de leur service. Ces abbés, tous de hauts personnages, ne résident pas en général dans l'abbaye, délaissent l'administration à l'un de leurs vicaires et se contentent de toucher une part importante des revenus de l'établissement. Dans la première moitié du , Jean le Veneur est par exemple abbé commendataire de Lyre. Cardinal, évêque de Lisieux, il possède, outre Lyre, six abbayes dont celles du Mont-Saint-Michel et du Bec. Les revenus abbatiaux reviennent en priorité à l'abbé alors que parallèlement l'abbaye manque d'argent pour financer la réparation de ses bâtiments.
Un sursaut intervient en 1646, avec l'introduction par l'évêque d'Évreux et abbé Jacques II Le Noël du Perron de la réforme de Saint-MaurCh. Guéry, op. cit, .. De nouveaux moines s'installent à côté des anciens. Ils s'opposent à leur prédécesseurs par la stricte observance de la règle bénédictine et par leur goût pour les travaux scientifiques et généraux. À partir de la fin du , les mauristes entreprennent la reconstruction de presque tous les bâtiments claustraux. Toutefois, le faible nombre de religieux (ils ne sont plus que sept en 1698Louis Duval, État de la généralité d’Alençon sous Louis XIV, 1890, .) montre que l'établissement n'a plus du tout l'attractivité qu'il avait au Moyen Âge.
Le roi continue à nommer des abbés commendataires à Lyre. Au , deux d'entre eux sont évêques de Strasbourg et appartiennent à la prestigieuse maison de Rohan. Vers 1759, l'abbaye se dote d'un nouveau dortoir. Son aspect (une longue aile en brique à un étage) nous est connu grâce aux plans d'un moine, dom Miserey.
La fin de l'abbaye Pendant la Révolution française, Lyre connaît le sort de toutes les abbayes du pays : la disparition. L'agonie du monastère se divise en deux phases.
D'abord l'éviction des moines. Le , l'Assemblée Nationale vote la dissolution des ordres religieux. À Lyre, les moines ne sont que dix (quant à l'abbé, il ne vit pas à l'abbaye). Leur relation avec les villageois de la Vieille-Lyre se dégrade. Si l'on peut imaginer que certains jalousent la richesse du monastère, un événement semble précipiter la dégradation des rapports : dans la nuit du 16 au , plusieurs objets précieux sont dérobés dans l'abbaye et une partie de la population accuse volontiers les moines d'être les voleursArticle d'un blog sur ce vol.. Un climat de méfiance s'instaure. Les mois suivants, les religieux, sauf le prieur et le sous-prieur, sont contraints de rester dans le monastère. Finalement, ils obtiennent l'autorisation de partir. Aucun ne reste.
Deuxième phase, la disparition de l'abbaye elle-même. La liquidation de ses biens, devenus biens nationaux, a commencé dès , avec la vente des fermes d'exploitation. Puis dans les années suivantes, le mobilier est vendu. Quelques mois après, l'église abbatiale devient l'église paroissiale mais, prenant conscience de l'ampleur des dépenses d'entretien, les paroissiens regagnent leur ancien lieu de culte. En , une partie de l'église s'écroule. À la hâte, au début de l'année suivante, on se décide à vendre les bâtiments conventuels. Les acquéreurs n'ont qu'un souci : tirer le plus d'argent des ruines. Ils abattent les murs, arrachent les pierres tombales, et coupent les arbres pour les vendre. En 1804, le plan cadastral de la commune révèle que le monastère a entièrement disparu en dehors d'une partie du logis abbatial.
Héraldique et sigillographie
Armoiries : À l'origine: d'azur à une harpe d'or À partir de 1646 : écartelé aux 1 et 4 de gueules à une quintefeuille d'hermines, aux 2 et 3 de gueules à 5 fusées d'or, 3 et 2, sur le tout d'azur, à une harpe d'orArmes de l'abbaye. Sceaux : d'Almenesches, abbé de 1226 à 1241, sceau ogival de 1236: l'abbé debout, tête nue, crossé, tenant un livre, accosté d'un croissant et d'un soleil, SIGILLUM JOHANNIS ABBATIE BEATE MARIE DE LIRA (Demay, n° 2814) ; Le Bas, abbé de 1440 à 1463 ; Jacques Bretel de Grémonville, abbé de 1670 à 1686, cachet ovale, , écu au chevron chargé d'une fleur de lys au sommet et accompagné de trois molettes, sous un chef chargé d'un poisson; surmonté d'une couronne, supporté par deux licornes (Demay, n°2815) ; Pierre de Pardaillan de Gondrin d'Antin, évêque de Langres, abbé de Lyre de 1713 à 1733, cachet rond : écusson coupé parti de quatre traits, dix quartiers… et sur le tout, un écusson au château surmonté de trois têtes de Maures : timbré d'une couronne ducale entre une mitre et une crosse, sous un chapeau épiscopal, devant un manteau d'hermines, dans un cartoucheG. Demay: Inventaire des sceaux de Normandie, n° 2224, 2814, 2815 et: Charles Guéry: Histoire de l'abbaye de Lyre, page: 459..
Liste des abbés
Abbés réguliers.
Robert du Châlet (vers 1050-). Ermite, de Lyre. Selon la règle de saint Évroult. Erfast. Il vient de l'abbaye de Saint-Évroult, comme les suivants jusqu'à . Bernon Ernault ou Arnault Hildevert ou Hildebert de Glos
. Venant de l'abbaye du Bec, il apporte la règle de saint Benoît. Hildier, moine de Saint-Evroult (-1147) (1148-1166) Osbert ou Osbern (), frère cadet de , il accueille dans son exil saint Thomas de Cantorbéry. (1177-1206), le plus jeune des trois frères. de Ferrières (1206-1216), créé chanoine de Hereford. Robert de l'Isle (1216-1221) Richard de Leicester (1221-1226) d'Almenesches (1226-1241) Geoffroy de la Vallée (1241-1246) Gilbert de la Haye (1246-1262) de Gauville (1262-1282) de Romilly (1282-1296). Il a démissionné dû à son âge. Héduart (1297-1329) (1330-1331) (1332-1334) Tesson (1334-1350) (1350-1362) Leblond (1362-1367) (1367-1374) Georges Nizier ou Le Mercier (1374-1389) Astorge de Beauclerc (1390-1400) Étienne du Pré (1400-1414). Il a démissionné. Simon de Monceaux (1414-1440) Guillaume Le Bas (1440-1463). Moine de l'abbaye de Jumièges. Il se retire quand il est nommé évêque d'Avelonne.
Abbés commendataires jusqu'à la réforme de Saint-Maur.
Louis d'Harcourt (1463-1479) Pierre d'Amboise (1479-1481) Benoît de Chaumecy ou de Chamecy (1484-1500) de Cléry (1500-1512). Ancien veneur de , il a été élu par les moines de Lyre. René de Prie (1512-1516), cardinal. Il meurt à l'abbaye le . Ambroise Le Veneur (1516-1531) Jean Le Veneur (1531-1535), cardinal. Frère d'Ambroise. Gabriel Le Veneur (1535-1549). Petit-neveu d'Ambroise et Jean. Hippolyte d'Este (1549-1571), cardinal Louis d'Este (1575-1586), cardinal. Louis de Lorraine (1586-1588), cardinal de Guise Louis de Lorraine (1593-1598), cardinal de Guise Charles de Bourbon (1598-1599), demi-frère d’. Jacques Davy du Perron (1599-1618), cardinal. Jean Davy du Perron (1618-1621). Frère de .
Abbés commendataires de la réforme de Saint-Maur à la Révolution.
Jacques Le Noël du Perron (1622-1648). La réforme est réalisée avant sa mort en 1649. Louis Barbier de La Rivière (1649-1670) Jacques Bretel de Grémonville (1670-1686) Jean-Jacques Séguier de La Verrière (1688-1689) de Calvière (1689-1698) Armand-Gaston de Rohan-Soubise (1698-1713), cardinal Pierre de Pardaillan de Gondrin (1713-1733) Louis-Constantin de Rohan (1734-1779), cardinal François de Narbonne-Lara (1779-1789), et dernier abbé de Lyre.
Notes et références
Voir aussi Bibliographie Dom Michel Germain, Matériaux du Monasticon Gallicanum, « Abbatiæ Beatæ Mariæ de Lyra topographia » Charles Guéry, Histoire de l’abbaye de Lyre, Évreux: Imprimerie de l’Eure, 1917. gallica.bnf.fr Laurent Ridel, Nigel Wilkins, Notre-Dame de Lyre : Histoire d'une abbaye disparue, Mont-Saint-Aignan, Presses universitaires de Rouen et du Havre, 2019, .
Articles connexes Liste des abbayes normandes
Liens externes
Quelques articles en rapport avec l'abbaye sur le site « La Vieille-Lyre, la Neuve-Lyre autrefois »
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