Le sage est un individu qui accomplit, voire dépasse les facultés ou dispositions de la nature humaine tant en ce qui concerne la connaissance que l'action. Il représente un idéal de vie humaine, une excellence dans le savoir et dans la justesse du jugement, en particulier dans ses jugements de valeurs morales et dans sa capacité à accomplir les actions qui sont liées à ces jugements.
En pratique, le sage peut être défini comme celui qui manifeste sa pensée, non seulement par sa parole mais surtout par ses actes. C'est ainsi qu'il « démontre » le bien-fondé de sa pensée. La force du sage est dans ses actes et non dans le verbe, réservé au philosophe. Socrate, à ce titre est un des archétypes du sage antique, sa pratique de la maïeutique sur l'agora et sa manière de mourir valent toutes les démonstrations rhétoriques et verbales. Le sage agit, car il sait que seule l'accomplissement d'actes qui reflète sa pensée marque.
Le sage grec Le mot sage, en grec ancien , n'aurait pas d'étymologie en grec ni en indo-européenRobert Beekes, Etymological Dictionary of Greek, Leiden, Brill, 2010, p.1374.
Les termes archaïques pour désigner le sage (par exemple Homère) sont sophos ou sophistès et désignent l’individu qui dispose de la sophia (en grec, la sagesse). Celle-ci est au départ un savoir pratique — elle désigne l’habileté de l’artisan ou du technicien — et un "savoir-sagesse" tiré de l’expérience qui étaient pour eux donnée par les Dieux. Ces deux sens pourront, plus tard, diverger et Platon opposera ainsi l’habile ou le rusé (le sophiste) et le vrai sage (le philosophe).
La sophia est foncièrement pratique. Mais, dès le av. J.-C., l’idée d’une connaissance théorique, générale et totale va s’y associer. Apparaît alors, dans la tradition pythagoricienne, le terme « philosophe » qui désigne l’initié en quête d’un savoir théorique et ésotérique. La sophia est l’objet d’un désir humain qui libère l’esprit en le détournant des préoccupations et intérêts sensibles et pratiques. Cependant, seuls les dieux peuvent en jouir parfaitement, alors que les humains, eux, ne peuvent que tendre vers cet idéal, en "philo-sophes" (en grec, amoureux de la Sagesse).
De même, plusieurs termes désignant des qualités sociales et politiques se sont trouvés reformulés dans la perspective de caractériser l'homme sage : l'excellence (arété), la noblesse, la qualité d'être bon, qui désignaient d'abord des qualités relatives à l'aristocratie ont été reconnues comme n'étant pas seulement des qualités matérielles, vaines et indifférentes, mais elles sont devenues aussi des qualités de l'âme de l'homme sage.
Les Sept sages
Le terme de sage désigne tout d'abord dans l'Antiquité des penseurs comme les Sept sages, qui expriment une sagesse grecque populaire, morale et sociale. Cette sagesse s'exprime de manière caractéristique par des phrases courtes (apophtegmes, à rapprocher aussi des acousmates de Pythagore) portant sur des sujets très variés : Connais-toi toi-même. Mieux vaut faire envie que pitié. Rien de trop. Qui est heureux : l'homme bien portant, riche, courageux et instruit. Quel est le souverain bien ? une conscience pure. Quel est le plus grand fléau pour l'homme? un autre homme. Qui est riche ? Celui qui ne désire rien. Qui est pauvre ? l'avare. Quelle est la femme chaste ? Celle que l'opinion n'ose même pas soupçonner. Quel est le fait du sage ? de ne vouloir point nuire quand il le peut. Quel est le propre d'un fou ? c'est de vouloir nuire quand il ne le peut pas. Plus on a de pouvoir, moins on doit en user. On accuse la fortune des maux qu'on n'a point mérités. Le bonheur du méchant n'a point de durée. Passe beaucoup aux autres, rien à toi. Pardonner aux méchants, c'est vouloir la perte des bons. Je juge du bonheur d'un homme quand sa destinée est accomplie. Les honneurs ne doivent pas être un don du hasard. Il est moins glorieux de naître noble que de le devenir. Si notre sort est fixé, à quoi bon nous mettre en garde ?
Ces proverbes (dont l'authenticité est douteuse) sont des sentences morales, des règles ou maximes pratiques, qui semblent surtout refléter l'esprit social des Grecs et des civilisations en contact avec la Grèce (et donc panhelléniques), et caractériser le sage comme un homme bon citoyen, habile et de bons conseils dans divers domaines de la vie humaine (politique, vie quotidienne, religion). Même si parmi ces sages (dont la liste varie), nous trouvons des mathématiciens, des astronomes, des théologiens, des politiques et des législateurs, c'est la prudence, l'intelligence pratique qui fait le sage, non, à ce qu'il semble, les connaissances ou le seul domaine d'actions.
Dans le vestibule du temple sont gravés d'utiles conseils concernant la vie humaine, émis par ces hommes que les Grecs appelaient des sages […]. Ce furent ces sages qui firent inscrire, sur le temple d'Apollon, quand ils se réunirent à Delphes, les maximes connues de tous : « connais-toi toi-même » et « rien de trop », Phocide..
Le sage et la norme Par la suite, avec le développement de la philosophie comme recherche, le caractère normatif de ces aphorismes semble se transformer en un idéal : le sage devient en effet un certain statut de l'homme, statut normatif par lequel les philosophes s'efforcent de déterminer le meilleur accomplissement possible des dispositions humaines cognitives ou naturelles, par opposition à la condition moyenne de l'homme, ou, du moins, à une condition conventionnelle.
Ce statut a une valeur exemplaire, et concerne aussi bien l'action que la connaissance.
Le sage est ainsi, dans le domaine pratique, celui qui, selon Aristote, agit prudemment, et dont l'action peut être considérée comme la norme de la sagesse. Cette prudence est la capacité de juger à propos, dans une situation donnée, de l'application de règles générales. Ce n'est donc pas le concept abstrait de sagesse qui fait le sage, c'est le sage qui montre la sagesse par l'action. Dans le mythe de la caverne, Platon dit que le philosophe se doit de revenir à la caverne, avoir vu le monde des idées n'est pas tout, s'y complaire est une facilité, le philosophe doit devenir le sage, celui qui pratique la sophia, celui qui montre par l'exemple, car il sait que les mots du philosophe n'ont que peu de poids face aux chaînes qui lient les hommes à leurs habitudes.
Si Aristote privilégie l'étude des cas particuliers dans l'action pratique, il estime par ailleurs, avec des philosophes comme Platon ou Héraclite, que le sage se distingue par une connaissance d'un ordre particulier, qui touche à la question de l'essence même de la réalité. Le sage n'est pas semblable à Ulysse, qui incarne la conception grecque de la ruse, dans laquelle le mensonge et l'opportunisme ont leur part (toutefois, certains philosophes admettent que le sage peut mentir, mais seulement en vue du bien). Sa capacité de jugement et d'action est solidaire d'une théorie de la réalité, théorie d'ordre métaphysique et physique tout à la fois : « Cependant, on croit que le savoir appartient plus à l'art qu'à l'expérience et on tient pour plus sages les hommes d'art que les hommes d'expérience. Il en est ainsi parce que les premiers connaissent la cause, tandis que les seconds ne la connaissent pas ; les hommes d'expérience en effet, savent bien qu'une chose est mais ils ignorent pourquoi ; les autres, au contraire, savent le pourquoi et la cause. »Aristote, Métaphysique, A.
Le sage antique n'est donc pas généralement conçu comme un homme "trivialement" prudent ou avisé ; il possède une connaissance qui ne se réduit pas à une casuistique ou à des règles pratiques sur la nature des choses contingentes, mais qui s'étend à la nature du pourquoi et de la cause des choses humaines et divines.
Mais il faut rappeler en outre que l'opposition entre lois établies et lois naturelles est un ancien lieu commun de la pensée grecque (cf. chez les sophistes). Ce sont les cyniques qui développeront pleinement cette opposition dans la pratique. Socrate avait, lui aussi, opposé les lois humaines et la véritable politique liée aux dieux dont il se prétendait le représentant.
La figure du sage se développera dès lors relativement à cette opposition, en situant la volonté du sage du côté des lois de la nature, étant posé que ces lois expriment ou sont les dieux (ou raison, logos) régissant le monde et que leur connaissance constitue la Connaissance divine de l'être. C'est donc par cette Connaissance, d'un ordre cosmique et métaphysique dans lequel l'homme s'inscrit, que le sage peut juger de ce qu'il doit faire. Le sage antique est le reflet, en miniature, du cosmos.
Le sage, la cité et le cosmos
Le sage s'inscrit d'abord, ontologiquement en quelque sorte, dans un ordre de réalités universelles, dans un cosmos ; les occupations humaines, et en particulier la réalité de la cité, sont pour lui secondaires, dérivées ou même étrangères : le sage obéit d'abord aux lois véritables, c'est-à-dire pour certains (cyniques, stoïciens), à la nature cosmique et humaine immanente, ou pour d'autres à la connaissance pure et théorique de la réalité (Platon, Aristote). Cette harmonie, cette conformité à un ordre qui dépasse l'homme et lui dicte son devoir être, est la vertu.
Le sage est donc comme le représentant d'un ordre de réalités supérieures ou plus parfaites. Par son action et parce qu'il fait en acte ce qui est sage, il ne peut se considérer comme soumis à des normes communes qui ne dérivent pas de la raison ou de la Connaissance ; normes édictées pour satisfaire les intérêts des non-sages. S'affranchir des lois humaines, qu'il s'agisse des lois de sa nature ou des lois de la cité (sortir de la caverne, briser l'hypocrisie sociale, enfreindre les interdits), peut être le commencement de la sagesse. Il apparaît ainsi que le chemin de la sagesse commence par un choix d'ordre pratique, un choix de vieSelon l'expression de P. Hadot, Qu'est-ce que la philosophie antique ?, choix par lequel on se décide à agir en philosophe, c'est-à-dire à suivre la loi que l'on se donne.
Il apparaît alors que le sage est un législateur. Thomas d'Aquin, dans plusieurs de ses commentaires sur Aristote, reprenait ainsi cette conception du sage antique :
Le sage connaît la finalité des choses ; en conséquence, il sait également les ordonner selon la place qui leur revient naturellement. Ainsi, dans le sage, se lient l'amour de la science des choses et des hommes et l'amour de la vertu, si bien que le rôle nécessaire du sage au contact de la nature de l'homme est celui de quelqu'un qui façonne :
Ceci se traduit chez Platon par des théories politiques, telles qu'elles sont exprimées dans Les Dialogues, La République, Le Politique ou Les Lois.
Mais pour d'autres philosophes, comme les Cyniques, ce statut du sage se traduit par une pratique radicale qui procède toutefois de la même idée : le sage est au-delà ou en deçà des conditions de vie humaines conventionnelles. Le sage n'est pas concerné par les lois humaines mais suit et adhère pleinement à celles de la nature humaine et cosmique, dans la mesure où l'homme est un fragment du tout, de la nature.
Aussi, dans le cynisme, s'épanouit la figure du sage apatride, opposant la simplicité de la vie selon la nature (la pratique - askesis - cynique), suffisante pour satisfaire les besoins humains, et les institutions de la cité dont le sage est la vivante subversion. Le sage se suffit à lui-même et n'attend donc rien de la vie en société (c'est lautarkeia), et cette indépendance n'est pas seulement une vision du monde mais une pratique, un exercice de vie :
Réconcilier l'homme avec lui-même Le sage est lié intrinsèquement au cosmos, à la réalité, et ce statut l'écarte de la cité. On a proposé plusieurs explications de ce phénomène qui commence à se répandre au et s'impose dans les siècles suivants, surtout à partir des socratiques.
Les maladies de l'âme