Lhistoire intellectuelle est une des branches de la recherche historique. Elle est d'apparition récente et est agitée par diverses controverses; elle s'apparente à l'histoire des idées. Alors que cette dernière s’intéresse aux idées en elles-mêmes, l’histoire intellectuelle se penche sur les idées dans leur contexte: elles émanent d'auteurs et sont situées dans un espace-temps. L’histoire intellectuelle remet donc en question des pratiques telles que l'utilisation d'un texte uniquement pour ses critères internes. Pour celle-ci, toute idée, toute production intellectuelle renvoie à un cadre spatio-temporel ainsi que sociologique.

Cette discipline a toujours été sujette à controverses. Les écoles françaises et anglo-saxonnes ne sont pas tout à fait d’accord sur la définition elle-même : il est donc possible d’identifier deux histoires différentes, ainsi que différentes origines, selon les auteurs consultés.

Définition problématique

Dénomination D'après le Dictionnaire des sciences historiques (dir. André Burguière), , et la première raison , à cause de la et de la Dictionnaire des sciences historiques (dir: André Burguière), Entrée: , article de Roger Chartier, Paris, PUF, 1986, .. Roger Chartier fait état de deux termes dans l'historiographie américaine: intellectual history et history of ideas, tout en signalant qu'. En Allemagne, prévaut la Geistesgeschichte; en Italie, la storia intellectuale apparaît moins que storia della filosofia ; en France, toujours selon Roger Chartier, l' et l".

Différence avec l'histoire des idées

L’article dans The Encyclopedia of Historians and Historical Writing donne une assez bonne définition de l’histoire intellectuelle. Elle a comme objectif de se pencher sur les penseurs et leurs idées : elle les replace dans leur contexte intellectuel ainsi que dans leurs situations personnelles, afin de mieux saisir l’enjeu de ces idées dans leur époque. Pour ce faire, les historiens de l’intellectuel utilisent le concept de « mentalités », qui a vu le jour au lendemain de la Première Guerre mondiale (cfr. Nouvelle Histoire). L’histoire des mentalités étant principalement française, il n’est pas étonnant que l’histoire intellectuelle ait également une origine française.

Cela conduit alors à une nouvelle prise de conscience : celle qu’il existe de tout temps une élite intellectuelle, mais qu’on ne peut pas en même temps juger des idées et des conceptions de toute une société sur la seule base des idées développées par des intellectuels.

Dès lors, à côté de cette histoire intellectuelle élitaire, se développe du côté allemand, vers la fin du et le début du , une autre théorie : celle que les idées ont leur propre histoire. Cette conception s’inscrit dans le contexte du positivisme, où l’on met en avant de grandes lois historiques. Cette conception de l’histoire est plus orientée philosophiquement que l’histoire intellectuelle, et elle donne jour à l’histoire des idées.

Origines

. Il s’agit, dès lors, d’ancrer davantage l’étude des idées dans son contexte historique. De cette critique naitra l’Histoire intellectuelle.

Déclin de l'histoire intellectuelle L’histoire des idées prend fin assez naturellement avec l’apparition de l’école des Annales, qui dénigre de plus en plus le positivisme en place à la fin du et au début du .

De son côté, l’histoire intellectuelle traverse une crise vers la fin du siècle. En effet, plusieurs des disciplines auxquelles elle a donné naissance, telle l’interprétation des textes (qui se fait désormais de manière non séparée de leur auteur et de leur contexte), ont pris leur indépendance. Beaucoup de ses sujets d’étude ont donc été transmis à la critique littéraire ou encore à l’histoire culturelle.

Si l’histoire intellectuelle veut rester intéressante, elle a besoin de se réinventer. Là aussi une différentiation assez nette s'opère entre la France et les pays anglo-saxons, où des solutions différentes sont trouvées.

Monde anglo-saxon En Grande-Bretagne, l’histoire intellectuelle est couplée à l’histoire de la pensée politique depuis la fin des années 1960. Cette vision de l’histoire intellectuelle est particulièrement associée aux historiens de Cambridge: John Dunn et Quentin Skinner. Ces auteurs ont étudié la pensée politique européenne dans son contexte historique, en insistant sur l'émergence et le développement de concepts tels que l'État et la liberté. Skinner en particulier est renommé pour ses essais méthodologiques provocateurs, qui sont largement lus par les philosophes et les praticiens d'autres disciplines humanistes; il a fait beaucoup pour mettre en évidence la pratique de l'histoire intellectuelle.

Aux États-Unis, l'histoire intellectuelle est comprise de manière plus large et englobe de nombreuses formes de production intellectuelle, et pas seulement l'histoire des idées politiques comme en Angleterre. Anthony Grafton de Princeton University et J.G.A. Pocock de l'Université Johns Hopkins notamment incluent des domaines tels que l'histoire de la pensée historique.

En France En France, la détermination d'une histoire « intellectuelle », de son objet ou de ses objets d'investigation, émergerait progressivement de l'histoire des « intellectuels » dans la culture française. Il est important de dire que l’histoire Intellectuelle est quasiment absente dans le champ de la recherche historique en France. Cette discipline est généralement peu comprise.

En effet, dans les années 1960 et 1970 en France, l’histoire de la longue durée et l’histoire quantitative, dans la tradition de l’école des Annales, dominaient la production historique. Cela ne laissait que peu de place à l’histoire intellectuelle, considérée comme trop proche du biographique et du politique et donc dévalorisée aux yeux de la plupart des historiens. Pour l'auteur Ann Thompson, ce recul de l'histoire intellectuelle en France peut s'expliquer par diverses raisons.

Tout d’abord, contrairement au monde anglophone où il existe des diplômes en « Histoire intellectuelle » au niveau du master (tel qu’à l’université de Cambridge et de Londres), elle n’est nulle part reconnue en France comme une véritable discipline. De plus, Ann Thomson identifie l’absence de l’histoire intellectuelle en France par l’hégémonie de l’Histoire économique et sociale, mais également par « la perception que l’histoire intellectuelle concernait surtout la philosophie, la littérature, ou la science politique ». Enfin, l’Histoire des idées, comme précurseur de l’histoire intellectuelle, a été largement critiquée par Michel Foucault, ce qui pourrait avoir ralenti sa diffusion en France. Ainsi malgré le fait que les travaux des représentants majeurs en histoire intellectuelle que sont Quentin Skinner et Q. G. A. Pocock aient été traduits en français, ils demeurent malgré tout peu répandus. Il faut donc attendre les années 1980 pour voir émerger un domaine d’étude spécifique sur l’histoire des intellectuels qui rencontre, quant à lui, un certain succès auprès des historiens et du grand publicL’étude désormais classique de Pascal Ory et de Jean-François Sirinelli sur Les Intellectuels en France, publiée en 1987, a permis une certaine reconnaissance de ce champ historique..

Si l’histoire des intellectuels s’intéresse en premier lieu aux protagonistesVoir par exemple deux ouvrages qui ont eu un fort retentissement : Jacques Julliard et Michel Winock (dir.), Dictionnaire des intellectuels français, Paris, Seuil, 1996, et Michel Winock, Le Siècle des intellectuels, Paris, Seuil, 1997., l’histoire intellectuelle a pour ambition de remplacer la traditionnelle histoire des idées, qui se contentait de présenter chronologiquement les jeux d’influence d’un auteur à l’autre : « L’histoire intellectuelle entend rendre compte des œuvres, parcours, itinéraires, par-delà les frontières disciplinaires », explique François DosseFrançois Dosse, La Marche des idées : Histoire des intellectuels - Histoire intellectuelle, La Découverte, 2003, p. 11..

Roger Chartier considère que , en quête de , se sont engagés sur Roger Chartier, « Histoire intellectuelle », dans André Burguière (dir.), Dictionnaire des sciences historiques, Paris, PUF, 1986, p. 374.. Pour le sociologue Pierre Bourdieu, explique Chartier, il s'agirait « de comprendre comment chacun des champs de la production intellectuelle [...] traduit selon ses structures et ses références propres les déterminations extérieures qui pèsent sur lui. C’est donc seulement une analyse du champ particulier considéré, de sa constitution comme champ et de son histoire, de ses divisions et oppositions, de ses règles de fonctionnement, qui peut permettre d’assigner socialement, sans mécanisme ni réductionnisme, les pensées et les idées »Roger Chartier, « Histoire intellectuelle », article cité, p. 375..

Concernant les théories de Pierre Bourdieu, qui ne font pas l’unanimité parmi les historiens, François Dosse appelle à « sortir d’une conception statique d’un contexte qui fonctionne trop souvent comme un cadre rigide et une source d’explications mécaniques »François Dosse, La Marche des idées, ouvrage cité, p. 135.. Subissant l’influence du « tournant linguistique », de nombreux chercheurs qui venaient de l’histoire sociale se sont intéressés dans les années 1980 et 1990 aux notions de culture et de représentation, car le social semblait limiter à lui seul la capacité d’explication. Comme l’écrit François Dosse : « On est passé d’une histoire des mentalités triomphante dans les années 1970 à une histoire intellectuelle ou culturelle sur la base d’une critique de plus en plus radicale du mode de réductionnisme impliqué par un déterminisme sociologique »François Dosse, La Marche des idées, ouvrage cité, p. 140..

François Dosse présente Louis Bodin comme un historien « très à distance du modèle bourdieusien »François Dosse, La Marche des idées, ouvrage cité, p. 129.. Pourtant, dans un ouvrage précurseur paru en 1964, ce dernier regrettait que le monde des intellectuels ne soit pas abordé « comme une réalité sociologique » et que l’« arrière-plan historique, la situation sociale, la dimension culturelle » soient négligésLouis Bodin, Les Intellectuels, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », 1964, p. 5.. Selon Louis Bodin et Jean Touchard à la fin des années 1950, l’histoire des intellectuels passe par une étude précise de l’évolution et de la place des structures universitairesLouis Bodin et Jean Touchard, « Les intellectuels dans la société française », Revue française de science politique, décembre 1959.. Mais à la fin des années 1990, quand il revient Marie-Christine Granjon, « Une enquête comparée sur l'histoire des intellectuels: synthèse et perspectives », dans Pour une histoire comparée des intellectuels (dir. M-C. Granjon, M. Trebitsch, 1998, . M.-C. Granjon cite en note 2 Louis Bodin, Les intellectuels existent-ils?, Paris, Bayard Éditions, 1997, ..

Méthodes En revanche, ceux qui se situent dans la continuité des recherches engagées par Jean-François Sirinelli privilégient trois outils de recherche (les lieux, les milieux et les réseaux), qui permettent d’opter pour une approche à la fois géographique, sociologique et idéologique. La réflexion est axée sur la structuration du milieu intellectuel, son mode de fonctionnement, son rapport au politique. Les réseaux intellectuels se forgent autour de fortes personnalités, mais leur constitution est complexe, car elle relève de toute une série d’éléments, à la fois institutionnels, scientifiques, politiques, amicaux... Pour les universitaires, les liens entre individus se tissent généralement au cours de la formation ou des activités militantes. La dynamique de ces réseaux repose sur les convictions idéologiques des protagonistes.