Les guerres de la morue (en anglais The Cod Wars, en islandais Þorskastríðin ou Landhelgisstríðin « les guerres pour les eaux territoriales ») sont plusieurs conflits d'ordre économique opposant l'Islande au Royaume-Uni et, dans une moindre mesure, à l'Allemagne de l'Ouest entre les années 1950 et 1970 au sujet des zones de pêches islandaises. En 1952, l'Islande décida d'étendre sa zone de pêche de 3 à au large de ses côtes. Cela engendra une vague de protestations au Royaume-Uni et le gel temporaire des importations de poisson islandais. La première « guerre » de la morue ne commença cependant qu'en 1959, après une extension par l'Islande de ses eaux territoriales à . Les Britanniques décidèrent alors d'envoyer des navires de guerre pour protéger leurs chalutiers qui pêchaient dans cette zone. Les relations s'apaisèrent toutefois après la conclusion d'un accord entre les deux pays.
Le conflit reprit en 1972, lorsque l'Islande étendit sa zone de pêche à , puis, en 1975, à . Malgré des opérations parfois violentes, il n'y eut qu'une victime humaine : un Islandais, qui fut électrocuté accidentellement pendant qu'il tentait de réparer son bateau, endommagé pendant le conflit.
Même si la Royal Navy, la marine britannique, fut mobilisée, les deux pays ne se déclarèrent jamais la guerre. Le théâtre des opérations fut la bande d'eaux située entre et autour de l'Islande, dont le gouvernement souhaitait préserver les ressources halieutiques en l'interdisant aux chalutiers étrangersSophie Brun, Sophie Paris, Islande, Gallimard, Paris 2010, , .. Le litige prit fin officiellement en 1976 lorsque les Britanniques reconnurent la légitimité des mesures islandaises. Ce conflit posa les bases de la notion de zone économique exclusive, qui sera officialisée et généralisée par la convention de Montego Bay de 1982 ..
En France, ce nom est parfois utilisé pour le conflit dans les années 1990 des zones de pêche entre Français et Canadiens aux pourtours de l’archipel français de Saint-Pierre-et-Miquelon"Morue : Nouvel accord Franco-Canadien sur la pêche à Saint-Pierre et Miquelon", par Frédéric Dotte, La Premiere, 12 mars 2014..
Contexte Dès le , l’activité commerciale autour de la morue était une des principales en Europe, notamment parce que le christianisme interdisait la consommation d’animaux terrestres pendant environ la moitié des jours de l’année. De plus, la morue, une fois salée et/ou séchée, se conserve plus longtemps et a meilleur goût que, par exemple, le hareng (dont la graisse peut rancir) ou la viande de baleine (à l’époque, avant l’émergence de l’histoire naturelle, les cétacés n'avaient pas été reconnus comme mammifères, et étaient considérés comme des poissons). L’intérêt pour la morue n’ayant pas diminué, des luttes pour cette ressource se sont produites plusieurs fois dans l’histoire.
Les eaux autour de l’Islande sont parmi les plus poissonneuses, et dès le , les marins anglais venaient y pêcher. À partir de 1475, la Ligue hanséatique décida d’exclure les marins de Bristol, principal port morutier anglais, du commerce de la morue islandaise. En 1532, à la suite de l’assassinat d’un marin anglais en Islande, la marine anglaise attaqua la flotte de la Ligue. Après une brève bataille navale, les Anglais se retirèrent et furent chassés d’Islande pendant 350 ans. upright=1.5|droite|vignette|Principales espèces de poissons des eaux islandaises en 2005 À partir de la dernière décennie du , les Britanniques revinrent pêcher dans les eaux environnant l’Islande. En effet, c’est à partir de cette époque que les prises de morue diminuèrent sérieusement en mer du Nord et s'activaient les flottes de Kingston-upon-Hull et Grimsby, les nouveaux principaux ports morutiers. En 1901, les Britanniques et les Danois (l’Islande faisait partie du royaume du Danemark depuis 1380) signèrent une convention qui fixait à trois milles nautiques () la distance minimale à laquelle les pêcheurs britanniques pouvaient s'approcher des côtes islandaises pour pêcher342.. À partir de 1920, les Allemands vinrent pêcher en grand nombre à proximité de l'Islande. Les flottes étrangères ne respectaient pas toujours cette limite des trois milles nautiques, et l'Islande commença à se doter d'une flotte de garde-côtes. Des tensions apparurent assez rapidement entre les pêcheurs islandais et étrangers. Des scientifiques commencèrent à s'inquiéter des effets d'une pêche trop intense sur les stocks de morue. Les flottes étrangères et notamment britanniques commencèrent à être montrées du doigt notamment parce que pendant la Première Guerre mondiale, les chalutiers et marins britanniques, réquisitionnés pour les besoins de la guerre, étaient absents des eaux islandaises, et les prises des pêcheurs locaux avaient augmenté substantiellement.
En , le Danemark fut envahi par l'Allemagne nazie et, en réponse, les Alliés occupèrent l’Islande. Pendant ces années de guerre, l'Islande fut quasiment le seul pays d'Europe du Nord à pouvoir pêcher et vendre de la morue. L'île, qui était très pauvre, commença à connaître la prospérité économique. En , l’Islande devint une république indépendante, et la convention de 1901 devint donc caduque.
Première guerre de la morue En 1950, l'Islande décida que ses eaux territoriales s'étendaient jusqu'à quatre milles nautiques () de ses côtes. Entre 1954 et 1957, les Islandais constatèrent que leurs prises de morues avaient diminué d'environ un sixième alors que leurs prises de poissons côtiers179.Exemples : Les aiglefins et les carrelets. , donc mieux protégés par la limite des quatre milles, augmentaient. En disant donc qu'il était nécessaire de mieux protéger les stocks de morue vitaux pour leur économie, une nouvelle loi islandaise entra en vigueur le pour étendre les eaux territoriales de l'île jusqu’à 12 milles nautiques () de ses côtes, conformément à la majorité qui s'était dégagée lors de la conférence de Genève, organisée par les Nations unies180..
Ce fut donc le début de ce que les journalistes appelèrent rapidement la première « guerre de la morue » (en Par référence à la Guerre froide (cold war), qui sévissait à l’époque.). Les Islandais nommèrent les événements Þorskastríðin (« guerre de la morue ») ou Landhelgisstríðin (« guerre des garde-côtes » ou « guerre des eaux territoriales »). Cette première « guerre » dura de à . Les pays européens qui pêchaient dans cette zoneLe Danemark, l'Espagne, la France, les Pays-Bas, l'Allemagne de l'Ouest et le Royaume-Uni. condamnèrent cette décision unilatérale de l'Islande, qui constituait selon eux une atteinte au principe de la liberté des mers. Néanmoins, tous les chalutiers étrangers sauf les britanniques se retirèrent de cette zone des 12 milles. La marine britannique mobilisa au moins 37 vaisseaux et hommes pour protéger leurs morutiers, BBC, consulté le=3 mars 2012.. En face, les Islandais ne purent déployer que sept patrouilleurs et 100 garde-côtesJón Björnsson, Íslensk skip, Reykjavik, Örn og Örlygur, 1990, . . et un hydravion (Consolidated PBY Catalina)Svipmyndir úr 70 ára sögu. Landhelgisgæsla Íslands. Reykjavík. 1996. , 37–38. ., rendant la tâche difficile pour les garde-côtes islandais, ces derniers ne pouvant arraisonner que très peu de bateaux de pêche britanniques. vignette|upright=1.5|droite|Le chalutier britannique Coventry et le navire de la Garde-côtes d'Islande Albert dans les Vestfirðir en 1958 De nombreux incidents entre l'Islande et le Royaume-Uni émaillèrent cette période. Le , alors qu'un patrouilleur islandais, Ægir, tente d'arraisonner un chalutier britannique pour le ramener vers les Vestfirðir, il entre en collision avec une frégate britannique, le Morgunblaðið, Árekstur milli íslenzks varBskips og brezks togara, 4 septembre 1958, .. Le , le María Júlía tira à trois reprises sur le chalutier Kingston Emerald, l'obligeant à se retirer. Le , le Þór accrocha le chalutier Hackness, qui n'avait pas rangé ses filets correctementMorgunblaðið, Sjálfstæðhflokkurinn ber fram kröfu um ab ofbeldisaogeroir Breta verð til manndrápa kemur, 13 novembre 1958, .. Le Hackness ne s'arrêta qu'après avoir subi des tirs de canons provenant du Þór. La frégate HMS Russell arriva sur place, et son commandant ordonna au capitaine islandais de cesser ses actions parce qu'il ne se trouvait pas à l'intérieur de la zone des quatre milles nautiques, reconnue par les Britanniques. Le capitaine du Þór, Eiríkur Kristófersson, refusa et demanda à ses hommes de s'approcher du chalutier avec le canon armé. En réponse, la frégate britannique menaça de couler le navire islandais si le canon était utilisé. Cet incident prit fin après l'arrivée sur zone de plusieurs navires britanniques345.. Le jour même de cet incident, les Islandais et les Britanniques décidèrent de négocier pour mettre fin au conflit.
Malgré la position de force du gouvernement britannique, ce dernier préféra négocier avec les Islandais, le coût d'un tel déploiement de navires militaires étant énorme. En , Peter Carington, Lord de l'Amirauté et responsable de la Royal Navy, déclara que le déploiement de navires depuis le début de l'année avait déjà coûté plus de livres et qu'un total de 53 navires de guerre britanniques avaient pris part aux opérations. De plus, les militaires gênaient les pêcheurs, et la quantité de poissons pêchés s'en ressentaitSveinn Sæmundsson, Guðmundur skipherra Kjærnested, Reykjavik, Örn og Örlygur, 1984, .. Les deux parties se mirent d'accord pour que de futurs différends entre les deux pays soient envoyés devant la Cour internationale de justice de La Haye. En , le gouvernement de Harold Macmillan accepta de reconnaître la limite des 12 milles nautiques à partir de 1964.
Deuxième guerre de la morue En 1971, les Islandais décidèrent d'étendre leurs zones de pêches exclusives à partir du de 12 à 50 milles nautiques ()181.. Certains pays, comme la Norvège ou la Belgique, trouvèrent un accord avec l'Islande, ce qui leur permettait de continuer à pêcher dans les eaux islandaises.. Ce ne fut néanmoins pas le cas de la plupart des pays, comme le Royaume-Uni : la deuxième guerre de la morue, qui fut la plus âpre, dura de à . La marine britannique, assistée par l'Allemagne de l'OuestSous forme de navire de ravitaillement, les Allemands n'ayant pas le droit d'avoir de forces offensives, n'envoya, dans un premier temps, que des remorqueursÀ partir de mai 1973, ils dépêchèrent sept frégates de guerre après des plaintes des chalutiers de tirs d'obus., chargés officiellement d'empêcher le harcèlement par les garde-côtes islandais. vignette|upright=1|gauche|La technique d'utilisation du coupeur de chalut. Ceux-ci utilisèrent, cette fois, des coupeurs de chalut pour couper et couler les filets (d'une valeur de plusieurs milliers de livres) des chalutiers britanniques et allemands. Pour se protéger, les chalutiers britanniques naviguaient par deux, un des deux surveillant l'arrière de celui qui pêchait, ce qui, de fait, diminuait la capacité de pêche de la flotte britannique. Le , les filets de 18 chalutiers furent coupés Morgunblaðið, Styðjum málstað íslands, 19 janvier 1973, .. Face à cette tactique, les marins britanniques menacèrent de quitter les zones de pêche islandaises si la Royal Navy ne les protégeait pas. Le lendemain, des remorqueurs furent envoyés pour les assister. Le premier était le Statesman ..
Le , l'Eldfell entra en éruption sur la seule île habitée de l'archipel des Vestmann, Heimaey, ce qui nécessita une évacuation de la population. Les navires des gardes-côtes sont déroutés pour assister l'évacuation, ce qui provoqua un certain répit pour les chalutiers britanniques Morgunblaðið, 24 janvier 1973, ..
Le , des frégates britanniques arrivèrent dans les eaux islandaises Morgunblaðið„Ætti ekki að koma fyrir milli bandalagsríkja!", 22 mai 1973, .. Le , le navire ravitailleur de phare Árvakur entra en collision avec quatre navires britanniques, et six jours plus tard, le navire Ægir entra en collision avec la frégate ..