Le biais rétrospectif consiste en une erreur de jugement cognitif désignant la tendance qu'ont les personnes à surestimer rétrospectivement le fait que les événements auraient pu être anticipés moyennant davantage de prévoyance ou de clairvoyance.
Selon Nassim Nicholas Taleb, le biais rétrospectif est un mécanisme de déni du hasard dans lequel tout événement doit pouvoir se justifier afin d’être le plus prévisible possible, sa fonction étant dès lors de conforter les individus dans leur sentiment de contrôler l'incertitudeN. Taleb (2007) Le Cygne Noir, édition Les belles lettres.
Le biais rétrospectif engendre un coût social et économique qui peut être à l’origine de nombreuses erreurs de jugement dans des domaines aussi divers que le comportement individuel, le diagnostic médical, la spéculation boursière, et les erreurs judiciaires par exemple. Ce biais est aujourd'hui intégré dans des cursus ou des pratiques de consultance ou d'audit portant sur l'aide à la décision ou la gestion des risques dans des secteurs tels que l'économie, la politique, la finance ou la santé.
Données historiques vignette|Daniel Kahneman. Au début des années 1970, est nouvellement intégré dans le programme de recherche des heuristiques et biais méthodologiques initié par Amos Tversky et Daniel Kahneman aux États-Unis. Dans le cadre d’un séminaire, Baruch Fischhoff constata que des médecins prétendaient savoir, avant même que cela soit avéré, comment les différents cas médicaux allaient finalement évoluer. Fischhoff se demanda . Il affina ses théories et recherches pour aboutir en 1975 à la définition du biais rétrospectif Fischhoff, B. (2007) , 25, 10-13. doi:10.1521/soco.2007.25.1.10.
Première recherche expérimentale
Le biais rétrospectif consiste en une erreur de jugement qui a été décrite initialement par le psychologue Baruch Fischhoff à la suite d'une série d'expériences au cours desquelles on demande à des sujets leur avis sur un événement historique peu connu comme la guerre anglo-népalaise au . Il constate que si on donne à certains participants l'information selon laquelle les Gurkhas du Népal ont remporté la victoire, alors ceux-ci estiment avec confiance qu'ils auraient été capables de prévoir l'issue du conflit. L'inverse se produit, lorsque, conformément à la réalité historique, on les informe que les Britanniques ont triomphé.
Dans cette première étude menée en 1975, Fischhoff formule deux hypothèses, dont la première est que donner l'issue (outcome) d'un récit augmente l'estimation de sa probabilité d'apparition. Sa deuxième hypothèse est que la connaissance de l'issue d'une histoire modifie la perception de l'individu, sans que celui-ci n'en soit conscient. Fischhoff testera ses deux hypothèses en menant une expérience sur chacune d'ellesFischhoff, B. (1975). Hindsight ≠ Foresight: The effect of outcome knowledge on judgment under uncertainty. Journal of experimental psychology: Human perception and performance, 3, 288-299..
Dans sa première expérience portant sur sa première hypothèse, il répartit ses sujets en 5 groupes et tous se voient présenter une histoire identique. Le groupe « Avant » se voit présenter quatre issues (outcomes) possibles et les 4 groupes « Après » se voient présenter les quatre issues, l'une d'elles étant présentée comme « la véritable issue ». Il est demandé aux 5 groupes d'évaluer la probabilité d'apparition des quatre issues. L'hypothèse selon laquelle les sujets du groupe « Après » vont attribuer une plus grande probabilité de survenue à l'issue qui leur est présentée comme « vraie » que les sujets en condition « Avant » s'est vérifiée. La « connaissance » de l'issue d'un récit augmente bel et bien l'estimation de sa probabilité d'apparition.
Dans la deuxième expérience, visant à tester la deuxième hypothèse, les expérimentateurs adoptent la même méthodologie à l’exception du fait qu'il est demandé aux sujets du groupe « Après » de la première expérience de faire « comme s'ils n'avaient pas eu connaissance de l'issue ». Dans le cas où l'hypothèse se vérifierait et que les sujets seraient incapables de faire abstraction de l'issue, les résultats de cette expérience (condition « Après - Ignorer ») devraient ressembler aux résultats « Après » l'expérience 1. Dans l'éventualité contraire, les résultats « Après - Ignorer » devraient ressembler aux conditions « Avant » l'expérience 1. Les résultats démontrent que conscients ou non de l'influence de cette connaissance sur leurs perceptions, ils s'avèrent tous dans l'incapacité d'annuler l'influence de cette information. Fischhoff fut le premier à mettre en évidence que les sujets avaient tendance à surestimer la probabilité d'apparition de l'issue dès lors qu'ils étaient au courant de cette issue et ce même lorsqu'il leur était demandé explicitement d'en ignorer la fin.
Mécanismes
Si l’existence du biais rétrospectif est bien établie, les mécanismes sous-jacents responsables du biais sont encore en débat. À côté des explications à teneur cognitive, d’autres approches questionnent le rôle des métacognitions et des différences individuelles.
Les approches cognitivistes
Dans le cadre de l’approche cognitiviste, différentes visions existent pour déterminer les causes de survenue du biais rétrospectif.
La théorie d'assimilation
La théorie cognitive portée par Fischhoff (1975) initialement, suggère une incapacité à ignorer une information dès lors qu’elle est connue. Ainsi, pour cet auteur, la distorsion résulte de l’encodage inconscient et irréversible de l’issue qui altérerait « le savoir de base ». Les nouvelles informations seraient, à l’insu de la personne, intégrées automatiquement aux anciennes connaissances, ne lui permettant ainsi plus de les distinguer. Dans l’approche de Fischhoff (1975), il est postulé que la cause du biais rétrospectif relève d’une altération de la mémoire où l'issue serait «assimilée» indistinctement au savoir de baseRüdiger Pohl (2004). Cognitive Illusions: A Handbook on Fallacies and Biases in Thinking, Judgement and Memory Psychology Press, 2004.
Dans ce modèle, la survenue du biais rétrospectif va découler du fait que les événements en mémoire qui coïncident plus facilement avec l’issue seront mieux conservés que les autres.
La théorie de reconstruction
Pour Stahlberg et Mass et Stahlberg et Schwarz, la connaissance de l’issue ne va pas altérer le savoir de base comme le postule Fischhoff. Se basant sur différentes études, ces derniers avancent que la qualité de l'estimation initiale de l'issue (donc avant d'en avoir pris connaissance) n’est pas affecté par la connaissance de cette dernière. La mémoire ne serait donc que marginalement influencée par la connaissance de l’issue. Selon ces auteurs, la mémoire n'est pas impliquée dans la survenue du biais de rétrospection.
Se fondant sur un modèle qu'ils qualifient de « reconstruction biaisé », ces auteurs postulent que nous serions dans l'incapacité de retrouver dans notre mémoire épisodique le souvenir d'un jugement prédictif, ce qui nous amènerait à juger la situation une nouvelle fois. Le biais serait donc produit lors de la connaissance de l'issue et résulterait du processus de «reconstruction». La connaissance de l’issue constituera ‘un indice’ de récupération dans le processus de reconstructionAsh, I. K. (2009). Surprise, memory, and retrospective judgment making : Testing cognitive reconstruction theories of the hindsight bias effect. Journal of Experimental Psychology : Learning, Memory, and Cognition, 35(4), 916-933. Ainsi, l’issue ferait office 'd’ancre’ pour le sujet, qui procéderait ensuite à un ajustement par le biais d'une heuristique de jugement. Par exemple, imaginons que des individus prédisent qu'une équipe de football va gagner un match. Il s'avère qu'elle le perd. Lorsqu'on leur demande quelques semaines plus tard de reformuler leur prédiction initiale, certains individus s'en souviendront. D'autres l'auront oubliée: ces derniers se fonderont sur le résultat du match pour reconstruire leurs estimations. Ils l'utiliseront comme « ancre » et ajusteront quelque peu leur jugement en reconnaissant par exemple qu'il n'étaient pas totalement sûrs que l'équipe gagnerait. Ceci les conduira à estimer (à tort) qu'ils avaient prédit une victoire de leur équipe.
Concernant l'ajustement, Hawkins et Hastie (1990) ont observé que dans le cas où les attentes ('expectation based') de l'individu concernant l'issue sont congruentes avec l'issue réelle de la situation, l'absence de surprise le conduit à ajuster son jugement de façon moindre et à penser qu'il aurait pu deviner aisément le déroulement des événements. Pour ces auteurs, il en serait de même dans le cas où l'individu pense avoir une expertise (experience based) dans le domaine : il aura tendance à faire moins d'ajustements que dans le cas contraire.
Le modèle SARA : un modèle intégratif des modèles cognitivistes
Polh et al proposent un modèle synthétique des processus cognitifs postulés par les deux conceptions précédentes que sont l’altération de la mémoire et la mémoire reconstructive. Appelé SARA (Selective Activation and Reconstructive Anchoring), ce modèle, qui fait l'objet d'une simulation informatisée, soutient que le savoir de base consiste en un certain nombre d’« images » qui sont associées en fonction de leur similaritéSARA: A cognitive process model to simulate the anchoring effect and hindsight bias. Pohl, Rüdiger F.Afficher le profil; Eisenhauer, Markus; Hardt, OliverAfficher le profil. Memory11.4-5 (juillet-septembre 2003): 337-356.. Cette connaissance (appelée « image set ») est utilisée pour générer des estimations et des ancres permettant de reconstruire le jugement initial. À partir de ce savoir de base, il va se mettre en place un double processus consistant d'une part en une recherche d'informations et d'autre part en un processus de récupération de ces informations. Ces deux processus opèrent de façon répétée et cyclique. Ils sont utilisés pour générer une estimation, encoder une ancre (par exemple l'estimation d'une autre personne) et ultérieurement rappeler ou réviser l’estimation initiale. À chaque étape de ce cycle, le processus de récupération en mémoire modifie le degré d’association entre les images elles-mêmes et entre les images et les indices récupérés (dont l'issue réelle, ou solution). Les nouvelles images, dont la solution, peuvent être ajoutées à ces images set (savoir de base). Dans cette approche, le biais rétrospectif serait le résultat soit d’une activation sélective d'informations cohérentes avec la solution (de façon analogue au processus d'assimilation), soit du processus de reconstruction, soit les deux à la fois. Le résultat des deux processus est que le « set d’images » récupéré durant la reconstruction va plus que probablement différer du set d’image récupéré durant l’élaboration de l’estimation initiale. Cela a pour conséquence que l’estimation reconstruite sera le plus souvent biaisée vers l'issue réelle selon les auteurs.
Les approches par métacognition
On parle du biais rétrospectif comme d’un phénomène «robuste» dès lors que la plupart des tentatives pour le réduire ou l'éliminer échouent et ce bien que les participants soient informés préalablement de l'effet et qu’il leur ait été demandé explicitement de le contrer. La robustesse du phénomène a été confirmée par la méta-analyse portant sur 128 études menées par Christensen-Szalanski et al. puisqu'ils ne trouvèrent que 6 études sans effet significatifChristensen-szalanski, jay j.j et willham, cynthia fobian (1991).The hindsight bias: a meta-analysis, 1991, organizational behavior and human decision processes, volume 48, numéro 1, - 168.