L'attentat du 6 avril 1994 au Rwanda entraîne la mort, notamment, de Juvénal Habyarimana, président du Rwanda, et de Cyprien Ntaryamira, président du Burundi. Il est perpétré au dessus de l'aéroport de Kigali par le tir d'un missile contre le Falcon 50 présidentiel qui transporte les deux chefs d'État. Cet attentat provoque également la mort des dix autres occupants de l'appareil. Cet événement est la première phase d'un coup d'État qui déclenche le massacre des partisans des accords d'Arusha, le génocide des Tutsi du Rwanda et la reprise de la guerre civile.
L'attentat a fait l'objet de plusieurs enquêtes, notamment celles du juge Jean-Louis Bruguière et des juges Marc Trévidic et Nathalie Poux, en raison de la mort de trois membres d'équipage français. La première conduit à l'émission de neuf mandats d'arrêts internationaux contre des personnes proches du président rwandais Paul Kagamé, membres du Front patriotique rwandais.
En , les juges d'instruction français Jean-Marc Herbaut et Nathalie Poux rendent une ordonnance de non-lieu « en l’absence de charges suffisantes » qui est confirmée par la Cour de cassation française en .
Contexte
Le , les rebelles du FPR de Paul Kagame franchissent les frontières de l'Ouganda et déclenchent ainsi la guerre civile rwandaise, parvenant à de Kigali. Les Forces armées rwandaises (FAR) tentent de s'opposer à cette avancée.
Le , la France met en place l'opération militaire Noroît et la Belgique l'opération Green Beam afin d'envoyer des troupes et d'évacuer les ressortissants de chaque pays. Le Zaïre ( aujourd'hui République Démocratique du Congo ) participe également avec l'envoi de Jacques Morel, La France au cœur du Génocide des Tutsis, .. Cette guerre civile s'accompagne d'exactions faisant de nombreuses victimes dans les deux campsSerge Desouter et Filip Reyntjens, « Les Violations des droits de l'homme par le FPR/APR. Plaidoyer pour une enquête approfondie », Université d'Anvers, Working Paper, 1995 ; Abdul Joshua Ruzibiza, op. cit., à 346 ; et Laurent Nduwayo, op. cit. Lire en ligne..
De 1990 à 1993 les FAR sont formées et réorganisées par l'armée française, pour contrer les attaques du FPR. De leur côté les responsables du FPR se sont appuyés sur l'armée ougandaise, dans laquelle certains étaient officiers depuis que le président Yoweri Museveni avait conquis le pouvoir en Ouganda.
En 1991, le président Habyarimana est contraint de renoncer au monopole exercé par son parti. Plusieurs mouvements rivaux entrent en compétition, dont plusieurs créent des organisations de jeunesse aux actions parfois violentes. Tel est le cas des Interahamwe, milice du président Habyarimana. Les crimes commis par cette milice ou par d'autres groupes avant 1994 restent impunis, ce qui contribue au développement d'un sentiment d'impunité dans la période qui précède le génocideHRW, FIDH, Aucun témoin ne doit survivre, le génocide au Rwanda, Karthala (1999), .. Début 1993, la FIDH dénonce dans un rapportRapport de la Commission internationale : enquête sur les violations des droits de l'Homme au Rwanda depuis 1990. les escadrons de la mort en lien avec le président Habyarimana, sa femme et les ultras du régime.
En 1992 et 1993, des négociations, soutenues par la France, sont menées entre le FPR et le gouvernement rwandais afin d'aboutir aux accords d'Arusha, signés en août, et dont on pouvait penser qu'ils contribueraient à apaiser la situation. Mais le parti présidentiel, le MRND, est hostile à ces négociations. En , la rupture du cessez-le-feu par le FPR pendant deux semaines avait contribué à affaiblir les partisans de la négociation. Les Hutus radicaux se regroupent autour de la Radio des Mille Collines, qui appelle à l'élimination des Tutsis, et du mouvement Hutu Power. Cette radicalisation est renforcée en par l'assassinat au Burundi du président Hutu récemment élu Melchior Ndadaye par des militaires tutsis, ce qui déclenche une guerre civile au Burundi, entraînant un flot de réfugiés aussi bien Hutus que Tutsis au sud du Rwanda. Cependant, une force de maintien de la paix, la MINUAR, est envoyée au Rwanda pour s'assurer de l'application des accords d'Arusha.
Au début de l'année 1994, l'installation du gouvernement transitoire à base élargie (GTBE), prévue par les accords d'Arusha, est reportée semaine après semaine, malgré plusieurs tentatives d'intronisation. Ce report augmente la méfiance de chaque partie et recule la démobilisation des forces armées. Des machettes sont importées par l'entourage du président Habyarimana, tandis que le FPR renforce son armementHRW, FIDH, Aucun témoin ne doit survivre, le génocide au Rwanda, Karthala (1999), . et la tension monte à partir de fin . Les attentats à la grenade et les assassinatsLe 21 février 1994, Félicien Gatabazi, ministre des Travaux publics et secrétaire général du PSD, est assassiné, et le lendemain, Martin Buchnyana, président de la CDR est également tué en représailles. Dans les deux jours qui suivent, une trentaine de personnes sont tuées. se multiplient. De nombreuses caches d'armes sont mises en place, et l'intention génocidaire est avéréeVoir la dénonciation qui en avait été faite à l'ONU à Kigali dans le rapport Brunel de l'ambassade de France le 12 janvier 1994 en ligne : « éliminer d'entre eux (les Tutsi) dans la première heure du déclenchement des troubles ».. Fin , alors qu'une dernière tentative d'installation du GTBE échoue, la MINUAR observe que le FPR viole à plusieurs reprises les accords de cessez-le-feu au nord du pays, et que les FAR recrutent des jeunes gens parmi les réfugiés Hutus ayant fui le Burundi.
Déroulement vignette|Juvénal Habyarimana, 1980. Le , en fin de journée, le président Juvénal Habyarimana rentre à Kigali à bord de son avion personnel, un Falcon 50, immatriculé 9XR-NN, offert par la France et piloté par un équipage français. Il revient d'une rencontre régionale à Dar es Salam en Tanzanie où il a accepté de mettre en place les institutions de transition prévues par les accords d'Arusha qui ont mis un terme à la guerre civile rwandaise en 1993. Cette rencontre a lieu sans que le parti extrémiste CDR (Coalition pour la défense de la République) y soit représentéAudition de M. Jean-Christophe Belliard, Mission d'information parlementaire, Tome III, Vol 2, .. Juste avant de décoller, il a proposé au président burundais Cyprien Ntaryamira, dont l'avion est en maintenance, de l'accompagner, et de lui prêter son avion jusqu'à Bujumbura. D'après l'audition de François LéotardCf. www.assemblee-nationale.fr, fichier auditio1.rtf, devant les députés français, le président Mobutu Sese Seko aurait dû se trouver à cette rencontre régionale, mais aurait refusé de venir au dernier moment. Outre les présidents rwandais et burundais, l'avion transportait des dignitaires du régime rwandais, dont le chef d'état-major des Forces armées rwandaises, le général Deogratias Nsabimana. En phase d'atterrissage à Kigali, à 20 h 27, deux missiles sont tirés sur l'avion depuis le camp militaire de Kanombe ou depuis la colline de Masaka, selon les versions les plus communément acceptées. L'avion est touché et s'écrase non loin de l'aéroport, en partie sur le terrain de la résidence présidentielle. Il n'y a aucun survivant. Des photos ont montré les corps des personnalités victimes de cet attentat dans la chapelle ardente improvisée dans le salon de la maison présidentielle, selon les témoignages de la famille présidentielle.
Victimes L'avion présidentiel rwandais transportait 12 personnes, qui ont toutes été tuées : 6 Rwandais, 3 Burundais et 3 membres d'équipage français.
Passagers : Juvénal Habyarimana, président de la république du Rwanda Cyprien Ntaryamira, président de la république du Burundi Bernard Ciza, ministre burundais des affaires publiques Cyriaque Simbizi, ministre burundais de la communication Déogratias Nsabimana, chef d’État-Major de l'armée rwandaise Thaddée Bagaragaza, major et responsable de la maison militaire du président rwandais Elie Sagatwa, colonel, membre du secrétariat spécial et chef du cabinet militaire du président rwandais Juvénal Renaho, conseiller pour les affaires étrangères du président rwandais Emmanuel Akingeneye, médecin personnel du président rwandais
Membres d'équipage : Jacky Héraud, pilote Jean-Pierre Minaberry, copilote Jean-Michel Perrine, mécanicien navigant
Responsabilités Les responsabilités dans l’attentat du ne sont pas encore établies. La provenance des missiles SATCP qui ont détruit l'avion présidentiel reste inconnue.
Plusieurs hypothèses ont été examinées par les parlements belgesL'attentat contre l'avion présidentiel, sénat belge et françaisL’attentat du 6 avril 1994 contre l'avion du président Juvénal HABYARIMANA, Assemblée nationale. et par l'Organisation de l'unité africaine.
Les deux hypothèses les plus plausibles accusent l’une les extrémistes hutus, inquiets de l'évolution des négociations avec le Front patriotique rwandais (FPR), et l’autre le FPR, adversaire politique et militaire du régime en place. Dans les deux cas des aides étrangères ont parfois été évoquées.
Devant le Sénat de Belgique, la personne mandatée par l'ONU pour conduire cette enquête, Degni-Segui, déclarera n'avoir pu obtenir, ni de la France, ni des FAR (armée du gouvernement intérimaire qui menait le génocide), les éléments nécessaires à ce travail. D'autre part l'ex-capitaine français Paul Barril prétendit à la télévision française détenir la boîte noire de l'avion, à propos de laquelle le constructeur Dassault fit des déclarations contradictoires. D'après des témoins tels que le Général Roméo Dallaire et le rapport de la mission d'information parlementaire sur le Rwanda des députés français, des militaires français s'étaient rendus sur le lieu du crashcf. Patrick de Saint-Exupéry, L'inavouable, la France au Rwanda, Les Arènes (2004), aussitôt après l'attentat, bien qu'officiellement seule la garde présidentielle y ait eu accèsDans son audition devant la mission d'information sur le Rwanda, M. Léotard déclarera qu'« aucun élément d’information n’avait pu être recueilli sur place du fait du bouclage immédiat des lieux, rendant impossible l’accès aux débris de l’avion » cf , fichier auditio1.rtf, . Cependant, le commandant Grégoire de Saint-Quentin s'est bien rendu sur les lieux du crash dès le 6 avril, cf Mission d'information sur le Rwanda, annexe 6-Attentat, . Le rapport officiel que le commandant Saint-Quentin a adressé à sa hiérarchie n'a jamais été rendu public, ni communiqué à la Mission d'information sur le Rwanda, cf Benoît Collombat, David Serveney, Au nom de la France, guerres secrètes au Rwanda, La Découverte (2014), .. La complexité juridique et politique de cette affaire exigeant de nommer une commission d'enquête, l'ONU refusera « faute de budget ».
Une enquête a dû être ouverte en France par le juge anti-terroriste Jean-Louis Bruguière, quatre ans après les faits, à la suite de la plainte déposée par la famille du personnel français pilotant l'avion. Il a recommandé des poursuites devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda contre le président rwandais Paul Kagamé pour participation à l'attentat contre son prédécesseur Juvénal Habyarimana et a également requis 9 mandats d'arrêts internationaux contre des personnes proches du président KagaméAttentat contre Habyarimana au Rwanda: un témoin embarrassant pour le clan Kagame, lepoint.fr, 9 octobre 2017. En 2007, le juge Bruguière prit sa retraite et son successeur le juge Marc Trévidic a repris l'enquête à zéro à la suite de la mise en examen de Rose Kabuye, l'une des accusées du juge Bruguière.