vignette|Caricature sur les étapes du Sexennat démocratique, publiée par la revue La Madeja, l'un des titres alternatifs pris par La Flaca pour contourner la censure (14 mars 1875). Le Sexennat démocratique ou Sexennat révolutionnaire (en espagnol : , ) est la période de l'histoire contemporaine de l'Espagne s'écoulant entre le triomphe de la révolution de , qui met un terme au règne d’, et le pronunciamiento de Martínez Campos de , qui marque le début de la Restauration.

Le Sexennat est généralement divisé en trois ou quatre étapes : gouvernement provisoire de 1868-1871, règne d’ () et Première République espagnole, proclamée après l'abdication du roi Amédée de Savoie en , celle-ci étant divisée entre la période de la République fédérale, qui prend find avec le coup d'État de Pavia en , et la République unitaire (ou dictature de Serrano), qui prend fin avec le pronunciamiento de Sagonte, réalisé en par le général Arsenio Martínez Campos réclamant la restauration de la monarchie des Bourbons en la personne du fils d', le futur .

L'activité politique de ces années est marquée par la participation de quatre blocs politiques : les unionistes, dirigés par le général Serrano, les progressistes, dirigés par le général Prim et, après son assassinat, par Práxedes Mateo Sagasta et Manuel Ruiz Zorrilla, les démocrates monarchistes connus sous le nom de «» (les « Cimbres »), dirigés par Cristino Martos et Nicolás María Rivero, et les républicains fédéraux, dont les dirigeants étaient Estanislao Figueras, Francisco Pi y Margall, Nicolás Salmerón et Emilio Castelar. D'autres groupes d'importances moindre sont le Parti modéré, de plus en plus proches des alphonsistes dirigés par Antonio Cánovas del Castillo, les secteurs carlistes, qui déclencheraient la troisième guerre carliste en 1872 pour tenter de placer le prétendant Charles de Bourbon (« ») sur le trône et les indépendantistes cubains, ce qui conduirait à la guerre de Dix Ans après le « Cri de Yara ».

Contexte

En 1863, la reine Isabelle II destitua le général Leopoldo O'Donnell, qui avait présidé le « gouvernement long » de l'Union libérale au cours des cinq années précédentes. Le Parti progressiste espérait être rappelé au pouvoir, mais la reine décida de nommer un membre chevronné du Parti modéré, le marquis de Miraflores, à la tête du pouvoir exécutif. Les progressistes choisirent alors de se retirer en ne présentant pas de candidats aux élections, cherchant par là à délégitimer ainsi les Cortes qui en étaient issues et par là, implicitement, la monarchie elle-même. Le gouvernement de Miraflores fut de courte durée, comme les deux suivants, également dirigés par des modérés, jusqu'à la nomination en 1864 à la présidence du gouvernement de l'« homme fort » du Parti modéré, le général Ramón María Narváez. Il resta au pouvoir jusqu'en , date à laquelle il fut destitué par la reine à la suite des événements tragiques de la Nuit de la Saint-Daniel. Isabelle II rappela ensuite Leopoldo O'Donnell, à la tête de son parti, l'Union libérale, une sorte de parti de « centre » composé des modérés les plus progressistes (les dits « puritains ») et des progressistes les plus modérés (« tempérés »).

En , le soulèvement de la caserne San Gil éclata à Madrid pour mettre fin à la monarchie, ainsi nommé car ce furent les sergents de cette caserne d'artillerie qui menèrent l'insurrection. Le mois suivant, la reine Isabelle II destitua le général O'Donnell, le jugeant trop clément envers les insurgés et rappela Narváez pour le remplacer. Narváez adopta immédiatement une politique autoritaire et répressive qui empêcha l'Union libérale de prendre le pouvoir. Cette dernière opta alors pour se retirer du Sénat, une stratégie qualifiée de «» (« vide au Palais ») .

Crise économique de 1866-1868 droite|vignette|Réseau ferroviaire de l'Espagne au . Début 1866 éclata la première crise financière de l'histoire du capitalisme espagnol. Bien qu'elle fût précédée par la crise de l'industrie textile catalane, dont les premiers symptômes apparurent en 1862 à la suite de la pénurie de coton provoquée par la guerre de Sécession, le déclencheur de la crise financière de 1866 fut les pertes des compagnies ferroviaires, qui entraînèrent dans leur chute les banques et les sociétés de crédit. Les premières faillites de sociétés de crédit liées aux compagnies ferroviaires eurent lieu en 1864, mais c'est en que la crise toucha deux importantes sociétés de crédit de Barcelone, la Catalana General de Crédito et le Crédito Mobiliario Barcelonés, déclenchant une vague de panique.

La crise financière de 1866 fut aggravée par une grave crise de subsistance en 1867 et 1868, causée par les mauvaises récoltes de ces années-là. Les personnes touchées ne furent pas les hommes d'affaires ou les politiciens, comme lors de la crise financière, mais les classes populaires, en raison de la rareté et du coût élevé des produits de première nécessité comme le pain. Des émeutes populaires éclatèrent dans plusieurs villes, comme à Séville, où le prix du blé fut multiplié par six, ou à Grenade, au cri de . Cette crise fut aggravée par la montée du chômage, provoquée par la crise économique qui toucha particulièrement deux des secteurs les plus créateurs d'emplois : les travaux publics, dont les chemins de fer, et le bâtiment. La coïncidence des deux crises créa « une situation sociale explosive qui donna aux classes populaires des arguments pour rejoindre la lutte contre le régime isabellin ».

Selon Juan Francisco Fuentes, « une relation de cause à effet entre la crise économique et la Révolution de 1868 » doit être exclue, même si « on ne peut ignorer l'importance que la grande crise du capitalisme espagnol, commencée en 1864, a eue sur la perception générale des élites politiques et économiques : la conviction que le régime isabellin, finalement réduit à une petite clique politico-cléricale, s'était complètement isolé de la réalité nationale. Aux yeux d'une grande partie de la société espagnole, c'était la fin d'une époque. Une grave crise de subsistance dans les années 1867-1868 allait finir par généraliser ce sentiment de catastrophe nationale qui s'était emparé du pays lors de la dernière étape du règne d'Isabelle II ».

La crise économique accéléra la détérioration politique de la monarchie. Le gouvernement dut faire face à plusieurs groupes hostiles : investisseurs, désireux de préserver leurs patrimoines, industriels, en quête de davantage de protectionnisme, et les paysans et ouvriers, qui souhaitaient se préserver de la famine. vignette|Juan Prim en 1869.

Le pacte d'Ostende

Le pacte d'Ostende entre progressistes et démocratiques, nommé d'après la ville d'Ostende en Belgique où fut signé l'accord le , fut une initiative du général progressiste Juan Prim visant à renverser la Monarchie d'Isabelle II. Il avait deux objectifs : « détruire les hautes sphères du pouvoir en place » et « nomination d'une assemblée constituante, sous la direction d'un gouvernement provisoire, qui déciderait du sort du pays, dont la souveraineté était la loi qui le représenterait, élue au suffrage universel direct ».

La formulation ambiguë du premier point autorisait l'incorporation d'autres personnalités et forces politiques. Ainsi, après la mort d'O'Donnell le , les généraux Prim et Serrano – paradoxalement, le même qui avait dirigé la répression du soulèvement de la caserne de San Gil – signèrent en un accord par lequel l'Union libérale adhérait à l'accord. Par ce dernier, « l'Union libérale acceptait l'entrée dans un nouveau processus constituant et la recherche d'une nouvelle dynastie, ainsi que, conformément au deuxième point [du pacte d'Ostende], la souveraineté exclusive de la nation et le suffrage universel ». vignette|L'amiral Juan Bautista Topete (1887) par Rafael Monleón (Musée Naval de Madrid). Narváez répliqua en intensifiant sa politique autoritaire. Les Cortes, fermées en , ne rouvrirent pas, car elles furent dissoutes et de nouvelles élections furent convoquées début 1867. L'« influence morale » du gouvernement donna aux députés ministériels une majorité si écrasante que l'Union libérale, parti qui ressemblait le plus à une opposition parlementaire, fut réduite à quatre députés. De plus, le nouveau règlement des Cortes, approuvé en , trois mois après leur ouverture, abolit le vote de censure, réduisant ainsi considérablement leur capacité à contrôler le gouvernement. En , le général Narváez mourut et la reine nomma à sa place l'ultraconservateur Luis González Bravo, qui poursuivit la politique autoritaire et répressive de son prédécesseur.

Révolution : « la Glorieuse »

Le , le général Prim arriva à Cadix en provenance de Londres via Gibraltar. Deux jours plus tard, le , l'amiral Juan Bautista Topete se souleva à la tête de la flotte. Le 19, après l'arrivée du général Serrano et du reste des généraux unionistes convaincus venus des îles Canaries, Topete lut un manifeste rédigé par l'écrivain unioniste Adelardo López de Ayala, justifiant le soulèvement et concluant par le cri , qui deviendrait célèbre. Les jours suivants, le soulèvement s'étendit au reste du pays, en commençant par l'Andalousie. Des juntes provinciales furent formées, chargées de mobiliser la population en promettant le suffrage universel, l'élimination des consumos , la fin du recrutement militaire forcé et une nouvelle Constitution. Dans les villes, des juntes révolutionnaires, composées de démocrates et de progressistes, prirent le pouvoir.

Le jour même de la publication du manifeste des rebelles, González Bravo démissionna. La reine Isabelle II nomma le général José Gutiérrez de la Concha pour le remplacer. Ce dernier organisa une armée à Madrid du mieux qu'il put, compte tenu du manque de soutien parmi les commandants militaires, et l'envoya en Andalousie sous le commandement du général Manuel Pavía y Lacy, marquis de Novaliches, pour mater la rébellion. Il conseilla également à la reine à quitter Saint-Sébastien, où elle était en villégiature, pour rentrer à Madrid. Néanmoins, peu après le départ du train, le général de la Concha envoya un télégramme à la reine lui demandant de rester à Saint-Sébastien, la situation des forces loyales s'étant dégradée.

Le eut lieu la bataille décisive d'Alcolea (dans la province de Cordoue), remportée par les forces rebelles du général Serrano, soutenues par des milliers de volontaires armés. Le lendemain, le soulèvement triomphait à Madrid ; le 30, Isabelle II quittait l'Espagne depuis Saint-Sébastien. Toute résistance des forces loyales à la reine cessa alors et, le , un gouvernement provisoire fut formé, présidé par le général Serrano et incluant le général Prim et l'amiral Topete. Ainsi fut scellé le triomphe de ce qui allait être appelé la Révolution de 1868, ou « Glorieuse Révolution », qui mit fin au règne d'Isabelle II. vignette|Le gouvernement provisoire en 1869. De gauche à droite : Laureano Figuerola (Trésor), Práxedes Mateo Sagasta (Gouvernement), Manuel Ruiz Zorrilla (Fomento), Juan Prim (Guerre), Francisco Serrano (président du gouvernement provisoire), Juan Bautista Topete ( Marine ), Adelardo López de Ayala (Outre-mer), Antonio Romero Ortiz (Grâce et Justice) et Juan Álvarez Lorenzana (État). Photographie de Jean Laurent.

Le gouvernement provisoire

Composition du gouvernement provisoire et des forces politiques Après le triomphe de la révolution, un gouvernement provisoire fut formé, présidé par le général Serrano (unioniste), avec Prim (progressiste) au ministère de la Guerre, l'amiral Juan Bautista Topete (unioniste) à la Marine, et Sagasta (progressiste) à celui de l'Intérieur (). Les démocrates refusent de rejoindre le gouvernement car on ne leur proposa qu'un seul ministère.