thumb|right|Fontaine, de Marcel Duchamp, 1917. L'esthétique analytique se construit à partir d'une réflexion sur l'art conceptuel et le pop art. L’esthétique analytique est un courant philosophique apparu dans les années 1950 dans le monde anglophone, qui étudie particulièrement des notions liées à l'art et au goût Jerrold Levinson (ed.), The Oxford Handbook of Aesthetics, Oxford University Press, 2005, p. 51.. L'esthétique analytique est l'un des courants majeurs de l'esthétique contemporaine avec l'approche phénoménologique et le postmodernisme ( aux États-Unis).

Issu conjointement de l'empirisme logique et du pragmatisme, ce courant adopte comme méthodes d'analyse de l'art, de la littérature et du cinéma les instruments logiques et philosophiques établis par la philosophie analytique. Ses principaux représentants sont Goodman, Beardsley, Weitz, Danto, Margolis, Dickie, Cavell, Kosuth, Carroll, Elgin. Les premiers travaux importants d'esthétique analytique font suite à la publication posthume des Investigations philosophiques de Wittgenstein en 1953, autour de la notion des jeux de langage. On trouve également, dans le sillage de cette publication, une théorie de la fiction et de la métaphore chez John Searle, ainsi qu'une théorie de la littérature et du cinéma chez Stanley Cavell.

L'esthétique analytique se caractérise par un rejet initial de la question du beau au profit de la question de l'art lui-même, qui n'a pas besoin d'être beau pour exister et être reconnu comme tel. Les esthéticiens analytiques réfléchissent en ce sens sur ce qui fait qu'une œuvre est une œuvre d'art, par opposition à d'autres objets du monde qui ne sont pas de l'art. C'est la question de l'ontologie de l'œuvre d'art.

En France, les philosophes et sémioticiens Paul Ricœur et Gérard Genette ont discuté les analyses de Nelson Goodman dans leurs œuvres. Jean-Pierre Cometti, Jacques Morizot et Roger Pouivet ont popularisé en France l'esthétique analytique de langue anglaise et produit des travaux au sein de ce courant philosophique. Ils ont tous trois co-fondé la Revue francophone d'esthétique.

Une nouvelle esthétique Principaux thèmes vignette|Le musée Andy Warhol de Medzilaborce (Slovaquie). Andy Warhol est très étudié par les philosophes analytiques de l'art, comme Arthur Danto. L'esthétique analytique est en dialogue constant avec les œuvres d'avant-garde de l'art contemporain, notamment celles de Duchamp et de Warhol. Ses travaux abordent notamment : l'ontologie de l'œuvre d'artRoger Pouivet, Ontologie de l'œuvre d'art, une introduction, Jacqueline Chambon, 2000. ; l'indéfinissabilité de l'artMorris Weitz, « Le rôle de la théorie en esthétique », 1956. ; l'institutionnalisation de l'artGeorge Dickie, Art and the Aesthetic. An Institutional Analysis, 1974. ; le « monde de l'art » (Dickie, Danto) ; l'identification de l'œuvre d'artDanto, La Transfiguration du banal, 1981. ; l'expérience esthétique, l'art comme symboleNelson Goodman, Langages de l'art, 1968..

Les esthéticiens analytiques débattent également de la question du réalisme des propriétés esthétiquesRoger Pouivet, Le Réalisme esthétique, Paris, PUF, 2006.Eddy M. Zemach, La Beauté réelle. Une défense du réalisme esthétique, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2005.. Sébastien Réhault, réaliste, critique le subjectivisme et le relativisme en esthétiqueSébastien Réhault, La Beauté des choses. Esthétique, métaphysique et éthique, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2013.. Réhault lie le réalisme en esthétique à l'esthétique environnementale, c'est-à-dire à la réflexion sur la beauté dans la natureSébastien Réhault, « Réalisme esthétique, éthique et environnement », Klesis – Revue philosophique, n°13, 2009 (Philosophie analytique 2)..

Rapport à la tradition

L'esthétique analytique est constituée d'un ensemble de théories qui ne sont pas homogènes. Ces théories apparaissent comme indépendantes de l'esthétique traditionnelle (par exemple, l'ancienne question du Beau, ou l'étude de l'histoire de l'esthétique). Pour Dominique Chateau, Dominique Chateau, La Question de la question de l'art : Note sur l'esthétique analytique (Danto, Goodman et quelques autres), P.U.V., 1994, p. 8..

Questions liées à la musique

Karl Popper propose une philosophie de la musique dans son autobiographie, La Quête inachevée.

Jerrold Levinson s'est particulièrement intéressé, selon Clément Cannone, à ..

Histoire Wittgenstein et l'art conceptuel vignette|La Maison Wittgenstein (), à Vienne, conçue par Ludwig Wittgenstein lui-même et l'architecte Paul Engelmann, élève d'Adolf Loos. Wittgenstein peut être considéré comme l'un des fondateurs de l'esthétique analytique, ses prédécesseurs au sein de la philosophie analytique ayant laissé de côté les recherches sur l'art. En effet, Frege réduit la poésie à un simple ornement dans les Écrits logiques et philosophiques. Frege cherche à démontrer que la logique et la poésie s'excluent, seule la première peut être dotée d'un sens univoque et susceptible de recevoir une dénotationGottlob Frege, Recherches logiques, partie 1 : « La pensée ».. Quant à G. E. Moore et Russell, et après eux le Cercle de Vienne, ils n'ont pas remis en cause cette réduction du langage artistique et poétique à un langage sans rôle cognitif.

Le premier Wittgenstein exclut le langage esthétique, qu'il rapproche de l'éthique, du champ de ce qui peut être formulé logiquement dans le Tractatus logico-philosophicus. Il écrit : Il est clair que l'éthique ne se laisse pas énoncer. L'éthique est transcendantale. (Éthique et esthétique sont une seule et même chose.)

Dans les « Leçons sur l'esthétique », il s'intéresse aux façons de parler de l'art, notamment le jugement et l'appréciation. C'est à partir des Investigations philosophiques que Wittgenstein ouvre sa théorie logique du sens et y inclut à la fois le langage ordinaire et le langage esthétique. Wittgenstein pratique aussi l'architecture avec Paul Engelmann, élève de l'architecte Adolf Loos connu à Vienne pour ses opinions anti-ornementalisme. Wittgenstein et Engelmann font construire la Maison Wittgenstein en 1927-1928 pour la sœur du philosophe, Margarethe Stonborough..

D'un autre côté, le Tractatus lui-même fait paradoxalement figure de manifeste d'une esthétique de l'art conceptuel de Joseph Kosuth et d'autres : un objet est de l'art lorsque ses significations fonctionneront comme de l'art et non, par exemple, comme un outil ou un objet décoratif. L'objectif est ainsi de fonder un art tautologique, qui ne renvoie à rien d'autre que lui-même, exactement comme la logique dans le TractatusJoseph Kosuth, , 1969, in Studio International 178, n°915-917.. Le champ des vérités analytiques vides de sens et vraies dans tous les cas est tautologique. La philosophie de Wittgenstein influence ainsi des artistes et théoriciens de l'art conceptuel et du pop art : notamment Eduardo Paolozzi (, 1965), Joseph Kosuth (, 1989).

Joseph Kosuth théorise son art dans l'article en 1969 (traduit en français en 1973). Kosuth dissocie l'art de l'esthétique. Le critique d'art Ghislain Mollet-Viéville écrit : Kosuth constate ainsi que la peinture est condamnée parce qu'elle est figée dans des considérations esthétiques (de couleurs et de formes) tout à fait étrangères à la définition de l'art qui est du domaine des idées..

En 1966-1967, Joseph Kosuth produit une série d'œuvres intitulée Art as Idea as Idea, qui représente des définitions issues de dictionnaires comme , ou , ce qui renvoie au caractère tautologique de l'art.. L'art selon Ghislain Mollet-Viéville, et il est continuellement redéfini par lui-même. Kosuth s'inspire en cela de la démarche artistique d'Ad Reinhardt, qui évoquait . En référence à Wittgenstein, Kosuth parle de qui est une (expression de Ghislain Mollet-Viéville), au lieu d'œuvre d'art. Kosuth supprime finalement la subjectivité dans l'art et recherche une forme de neutralité.

Nelson Goodman : quand y a-t-il art ?

L'une des questions importantes de l'esthétique analytique est la question de savoir (), pour reprendre la formulation de Nelson Goodman dans Manières de faire des mondesNelson Goodman, Ways of Worldmaking, 1978, ch. IV.. En d'autres termes, l'art n'est plus étudié dans une perspective que l'on pourrait qualifier de « kallistique », mais dans une perspective fonctionnelle ou mieux, cognitive. Les philosophes analytiques de l'art et les artistes conceptuels ont en commun de refuser la théorisation et la recherche du beau comme idée ou norme, pour poser à la place une définition de l'art comme fonction symbolique toujours à décrypter à partir d'elle-même et de son langage propre, sans lui appliquer une essence a priori.

On pourrait de cette façon opposer schématiquement l'esthétique kallistique d'inspiration platonicienne, qui analyse le travail artistique à partir de l'idéal du Beau comme essence unitaire, et dont les représentants principaux sont Platon (le beau est une idée intelligible absoluePlaton, Le Banquet, 210b-211a.), Aristote (le beau est l'ordre et la symétrie mathématiquesAristote, Métaphysique, M, 3.), Cicéron (le beau est la proportion et le beau colorisCicéron, Tusculanes, IV, §13.), Plotin (le beau est la simplicité intelligible qui fait signe vers l'UnPlotin, Ennéades, I, 6 .), ou encore Marsile Ficin (De l'amour), et l'esthétique analytique, qui analyse le travail artistique à partir de l'élaboration de symboles immanents à l'œuvre et interprétables d'après des procédures descriptives, ou de Nelson Goodman, Manières de faire des mondes, ch. I. Cf., pour un commentaire, Gérard Genette, L'Œuvre de l'art, Paris, Seuil (Poétique), 2010.. En ce sens, l'art n'est plus quelque chose de sacré ou de divin, et il n'y a plus d'œuvres en soi qui seraient opposables à des objets vulgaires : tout objet peut prétendre à fonctionner comme de l'art dans des conditions précises, et inversement toute œuvre d'art peut fonctionner comme d'autres types d'objets. L'esthétique analytique permet donc de penser les .

Esthétique environnementale

L'esthétique environnementale d'inspiration analytique mais opposée à l'exclusivisme de l'analyse des œuvres d'art au détriment de l'environnement est apparue dans les années 1980.

Autres approches d'inspiration analytique

Joseph Margolis est un représentant important de l'esthétique analytique. Sa philosophie est historiciste et influencée par Hegel et le pragmatisme.

Stanley Cavell et Noël Carroll sont de grands philosophes du cinéma.

Umberto Eco fonde sa théorie de l'interprétation et de la littérature essentiellement sur des conceptions héritées de Peirce, notamment la théorie de l'abductionUmberto Eco, Les Limites de l'interprétation, 1990..

Rapports avec l'esthétique structuraliste et postmoderniste

Gérard Genette, représentant du structuralisme, fait figure de précurseur en questionnant le point de vue des auteurs de la tradition analytique intéressés par les enjeux ontologiques dans L'Œuvre de l'art, tome 1Genette, L'Œuvre de l'art, tome 1.. Il commente notamment la théorie de Nelson Goodman fondée sur la distinction entre les œuvres autographiques et allographiques.