Le Destour, également appelé Parti libéral constitutionnel, est un parti politique tunisien fondé en 1920. et dont le but est de libérer la Tunisie du protectorat français.

Le Destour, héritier du mouvement des Jeunes Tunisiens, naît le . Un grand nombre de notables, dont des médecins et des avocats qui ont pignon sur rue, certains membres de la famille beylicale et de familles bourgeoises mais également des journalistes connus et nombre de personnalités tunisiennes de l'époque y adhèrent. Adepte de revendications restant dans le cadre légal, il est dépassé dès 1934 par le Néo-Destour qui n'hésite pas à recourir à la violence pour faire avancer la cause nationaliste. Il se replie alors sur une position jusqu'au-boutiste qui l'amène à réclamer l'indépendance sans préalables alors que son concurrent est prêt à y accéder par étapes. Malgré ses appuis auprès de la famille beylicale, ce programme politique le marginalise et l'empêche de jouer un rôle important dans la conquête finale de l'indépendance.

Contexte Les expulsions et les internements dont sont victimes en 1912 les dirigeants du mouvement des Jeunes Tunisiens (Ali Bach Hamba, Abdelaziz Thâalbi, Mohamed Noomane, Hassen Guellaty, Chedly Dargouth, Mokhtar Kahia et Sadok Zmerli) met un terme à leur action. Après leur amnistie, ils rentrent à Tunis mais l'éclatement de la Première Guerre Mondiale les incite à attendre des jours meilleurs avant de relancer leurs revendications.

La fin de la guerre et les Quatorze points de Wilson qui proclament le la nécessité de prendre en compte les intérêts des populations colonisées sont le signal du réveil du combat nationaliste en Afrique du Nord. Dès le , les Égyptiens entament les négociations sur l'indépendance de leur pays. Le , la Tripolitaine obtient le qui institue un parlement libyen élu au suffrage universel et un gouvernement à majorité musulmane (huit membres sur dix).

Les Tunisiens ne restent pas inactifs. Les réunions se multiplient entre les anciens Jeunes Tunisiens auxquels se joignent de nombreux nouveaux membres. Ils décident alors de rédiger un pamphlet reprenant leurs revendications. En , Abdelaziz Thâalbi quitte Tunis pour Paris. Pendant six mois, il compile les travaux préparés par Ali Kahia, Sadok Zmerli, Chedly Kastalli et Hamouda Mestiri. Le , les de La Tunisie martyre sont imprimés et envoyés aux représentants du gouvernement français, aux parlementaires et aux responsables des partis politiques français, ainsi qu'aux principaux organes de presse en France et à l'étranger. En France, le livre a un grand retentissement, notamment dans les milieux de gauche : il suscite ainsi l'intérêt de L'Humanité (alors organe du Parti socialiste français).

Pour appuyer le succès rencontré par le livre, Thâalbi ne cesse de réclamer l'envoi à Paris de pétitions copieusement couvertes de signatures. L'accueil qui leur est réservé incite alors les nationalistes à créer un parti. Ils sont bientôt rejoints par les milieux religieux ulcérés par le décret du qui recommande la mise en valeur de toutes les terres improductives, ce qui vise en premier lieu les habous privés..

Création du Destour Le , au domicile d'Ali Kahia, un accord s'établit entre ce dernier et Hassen Guellaty, Mohamed Noomane, Taïeb Jemaïel, Tahar Ben Ammar et Sadok Zmerli pour revendiquer une Constitution et une assemblée élue et envoyer à Paris une délégation chargée d'appuyer Thâalbi dans ses démarches. Mais des réticences apparaissent rapidement par rapport au programme présenté dans La Tunisie martyre. Au bout de plusieurs mois d'échanges, il est décidé de résumer les revendications en neuf points :

une assemblée délibérative composée de membres tunisiens et français élus au suffrage universel, maîtresse de son ordre du jour et à compétence budgétaire étendue ; un gouvernement responsable devant cette chambre ; la séparation absolue des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire ; l'accès des Tunisiens à tous les postes administratifs à condition de présenter les garanties intellectuelles et morales requises chez les candidats français ; l'égalité des traitements des fonctionnaires occupant, à compétence égale, des fonctions identiques, sans qu'il soit fait de différence en faveur des Européens au détriment des Tunisiens ; l'organisation de municipalités élues au suffrage universel dans tous les centres de la Tunisie ; l'instruction publique obligatoire ; la participation des Tunisiens à l'achat des lots de l'agriculture et des terres domaniales ; la liberté de la presse, de réunion et d'association.

vignette|Délégation envoyée auprès de Naceur Bey.

La dernière réunion, considérée par la suite comme fondatrice, a lieu le , correspondant au 17 ramadhan 1338, au domicile de Hamouda Mestiri. Les cartes d'adhésion du Destour, distribuées plus tard, portent la mention : . Même si ses créateurs ne pensent pas alors à fixer des statuts ou un règlement intérieur, la date du peut être considérée comme la date de naissance du Destour. Ses dirigeants de la première heure sont alors Ali Kahia, Abdelaziz Thâalbi (président), Ahmed Essafi (secrétaire général), Mohamed Noomane, Chedly Kastalli, Tahar Mehiri, Sadok Zmerli, Hassen Guellaty, Ahmed Sakka, Salah Farhat, Taïeb Jemaïel, Chedli Khaznadar et Mohieddine Klibi.

Le , ces revendications sont publiées par le journal Essawab sous le titre . Le , à l'occasion d'une réception en l'honneur du résident général de France, un mudariss (professeur) de la Zitouna, Sadok Ennaifer, tient un discours relayant les revendications nationalistes. Le , avec l'aide du fils du bey, Moncef, il récidive en prenant la tête d'une délégation de trente personnes chargée de remettre à Naceur Bey les revendications destouriennes. Cette délégation comprend des professeurs de la Zitouna (Sadok Ennaifer et Othman Belkhodja), des notables (Mohamed Bouhachem, Taïeb Radhouan, Ali Kahia, Hamouda Mestiri et Tahar Mehiri), des journalistes (Sliman Djadoui et M'hamed Djaïbi) et des oukils magistrats et employés (Youssef Zouiten, Mohamed Ben Ammar, Ahmed El Atki et Mohamed Riahi).

Le résident général réagit en suspendant les zitouniens pour une durée de six mois et les fonctionnaires pour trois mois. Mais pour la première fois, Naceur Bey refuse de signer les décrets de suspension qui doivent se contenter de la signature du grand vizir.

Première délégation à Paris Le , une délégation composée de trois avocats (Ahmed Essafi, Salah Bel Azouza et Béchir Acacha) et deux cheikhs de zaouïas (Béchir El Boukri et Mustapha El Bahi) rejoignent Thâalbi à Paris pour présenter les revendications destouriennes au gouvernement français. Tahar Ben Ammar les rejoint le . Reçus par le président de la Chambre des députés Raoul Péret, ils sont éconduits par Alexandre Millerand, président du Conseil et ministre des Affaires étrangères qui les renvoie devant son sous-directeur de l'Afrique, Maurice Delarue Caron de Beaumarchais, le .

Dans le même temps, le , Thâalbi est arrêté à Paris et envoyé devant le conseil de guerre à Tunis sous l'inculpation d'atteinte à la sûreté de l'État. Il est alors remplacé par Ferhat Ben Ayed qui échappe à l'arrestation grâce à sa qualité de protégé anglais. Il entame alors des démarches auprès des hommes politiques français dans l'espoir de pouvoir organiser une deuxième délégation.

Malgré les apparences, cette délégation ne connaît pas un échec complet : le remplacement du résident général Étienne Flandin est décidé et la politique de confiscation des terres habous qu'il avait décidée est mise en sommeil.

Deuxième délégation à Paris

vignette|Tahar Ben Ammar en 1916.

Le , une deuxième délégation présidée par Tahar Ben Ammar arrive à Paris. Elle comprend un avocat juif (Elie Zérah, adjoint), un avocat musulman (Hassouna Ayachi, secrétaire), un délégué à la Conférence consultative tunisienne (Abderrahman Lazzem) et un notable (Hamouda Mestiri). Dès le , grâce aux contacts noués par Ferhat Ben Ayed, ils sont reçus par Lucien Saint, le nouveau résident général, qui a reculé son départ pour Tunis pour les recevoir et entendre leurs doléances. En , ils rencontrent le président du Conseil Georges Leygues et son successeur Aristide Briand. Aucun ne s'engage sur les réformes à appliquer en Tunisie mais des consignes sont données à Lucien Saint pour apporter des réponses aux Tunisiens. Pour rassurer les Français sur le loyalisme de leur démarche, Tahar Ben Ammar écrit au journal Le Temps un courrier qui paraît dans l'édition du : ..

De retour à Tunis, la délégation rend compte de sa mission, le , dans un grand meeting. Cette réunion publique, tenue place des Moutons devant une foule nombreuse, est autorisée par l'administration mais les discours restent modérés au point qu'Ahmed Essafi qui préside le meeting fait acclamer la France et son nouveau résident.

Des mesures symboliques sont mises en œuvre : l'état de siège en vigueur depuis 1911 est levé en et Abdelaziz Thâalbi est amnistié en mai. Un ministère de la Justice est créé le ; son premier titulaire est Tahar Kheireddine, fils de Kheireddine Pacha, figure emblématique des réformes au .

Mais le résultat le plus important obtenu par cette délégation est le retentissement de sa démarche. La presse française s'en est largement fait l'écho et des parlementaires français ont relayé les revendications. Il n'est maintenant plus possible de faire croire à l'opinion française que les Tunisiens sont ravis de leur sort. Pour la première fois, un mouvement organisé propose un programme politique cohérent pour faire évoluer la situation en Tunisie vers des institutions qui prendraient en compte, non seulement les vœux des colons, mais aussi ceux de la population locale. On ne parle pas encore d'indépendance et pourtant ce programme semble beaucoup trop ambitieux à beaucoup de membres du Destour.

Scission au sein du Destour et création du Parti réformiste Bien que membre fondateur du Destour, Hassen Guellaty n'a jamais caché qu'il était en désaccord avec la demande de la création d'une assemblée législative devant laquelle le gouvernement engagerait sa responsabilité. Il reproche également à Thâalbi les exagérations contenues dans La Tunisie martyre. L'échec de la première délégation le pousse à désigner des personnalités modérées dans le groupe qui doit partir en . Membre du Parti socialiste, il est conscient que les deux premiers points des revendications destouriennes n'ont aucune chance d'être adoptés et il tente en vain de persuader Tahar Ben Ammar d'y renoncer. Il refuse alors de faire partie de la deuxième délégation, ce qui est vécu comme une trahison par les autres membres du parti et par la presse nationaliste. Traité de , il quitte le Destour et fonde le Parti réformiste destourien le . Il est suivi par Mohamed Noomane, Béchir Acacha, Hassouna Ayachi, Ahmed Bennis, Mohamed Bourguiba, Rachid Hayder, Sadok Zmerli, Tahar Mehiri, Mohamed Mohsen et Chedly Kastalli. Tahar Ben Ammar les rejoint à la fin de l'année.

Ce nouveau parti se voit comme un interlocuteur du résident général pour faire avancer les réformes en Tunisie. Sa création n'affaiblit que modérément le Destour qui commence à la même époque à créer des cellules dans tout le pays pour répandre les idées nationalistes, une démarche très éloignée des méthodes préconisées par Guellaty.

Paradoxalement, la naissance officielle du Destour est postérieure à celle du Parti réformiste puisqu'elle est datée du . C'est ce jour-là que, dans la résidence de Hamouda Mestiri à La Marsa, après d'âpres discussions est entérinée la dénomination du nouveau parti en (Hizb al-Hor al-Destouri) ou plus simplement Destour.

Consultation Barthélemy-Weiss

vignette|Joseph Barthélémy en 1942.