Le terme résistance en psychologie renvoie globalement à la notion de conflit. Mais le concept prend des sens extrêmement différents selon que ce conflit est d'ordre intrapersonnel (mésentente d'un individu avec lui-même), interpersonnel (mésentente avec d'autres sujets), ou d'origine sociétale (résultant de l'évolution des modes de vie). vignette|160px|Le concept de résistance émerge dans le champ de la psychologie en 1895.Il est étudié depuis dans des branches très différentes et son sens ne cesse d'évoluer. En psychanalyse qui prend en compte l'inconscient en tant que principe psychique actif, on appelle résistance le fait de refouler certains contenus qui en émanent. En psychologie analytique, la notion de résistance équivaut chez Carl Gustav Jung à celle du concept de résistance en psychanalyse jusqu'à sa rupture avec Sigmund Freud ; elle se trouve nuancée ensuite. En psychothérapie, notamment en Gestalt-thérapie, le mot désigne le fait de se montrer trop peu réceptif aux contenus de sa conscience et de celle d'autrui. En psychologie du travail et des organisations, la résistance relève de ce que certains sociologues appellent la résistance au changement : l'opposition de certains individus à l'évolution des entreprises dans un contexte économique marqué par une quête croissante de productivité. En psychologie politique est étudiée la façon dont des individus ou groupements résistent à certains projets de réformes et à la réception qui en est faite par les gouvernants. En psychologie sociale, enfin, le mot renvoie à la façon dont les individus résistent, ou non, à l'effet nivelant de la culture de masse et plus généralement à l'influence sociale.

Bien que différentes, ces approches sont étroitement liées. On note au moins deux types de similitudes : Dans tous les cas, la résistance se manifeste selon des modalités différentes (appelées symptômes en psychologie clinique). Dans tous les cas également, elle apparaît ambivalente :- elle constitue un obstacle au dialogue avec soi-même (car "refoulant" les contenus inexprimés de l'inconscient ou de la conscience) ;- elle constitue une protection de la conscience (autant contre l'irruption invasive des contenus inconscients que contre l'influence sociale).

Issu du champ de la psychologie, le concept de "résistance" s'est progressivement ouvert à d'autres champs de recherche en sciences humaines, notamment la sociologie et l'anthropologie : il est désormais considéré comme un objet transdisciplinaireAnnie Gutmann et Pierre Sullivan (dir.), Résister et Vivre. Au croisement des disciplines et des cultures (actes du colloque de Cerisy de 2008), Ophrys, 2010.

Origines du concept thumb|125px|Søren Kierkegaard. Si c'est tout à la fin du , avec Sigmund Freud, qu'apparait le concept de « résistance » au sens où on l'entend aujourd'hui, on en trouve les prémices beaucoup plus tôt, au sein du christianisme, avec le concept de « tentation », comme l'indique un demi-siècle avant Freud, en 1846, le philosophe Søren Kierkegaard dans son Post-scriptum aux miettes philosophiques :

Selon lui, l'acte de résister est tout entier la marque d'un conflit intérieur : l'homme souffre parce qu'il est une synthèse de temporel, qui l'empêche de connaître Dieu, et de l'éternel, qui aspire au contraire à le connaître. Et c'est précisément en s'aventurant en dehors du dialogue avec Dieu, en s'engageant dans la voie de "la modernité", qu'il éprouve l'acte de résister comme une lourde obligationGuilhen Antier, « La chute de l’éternel dans le temps chez Kierkegaard : kénose et temporalité », in Kénose : du don à l’abandon, Laval Théologique et Philosophique, vol. 67, , février 2011, p. 57-65.

Cette idée est reprise par la suite dans les milieux protestants, particulièrement réceptifs à l'idée de résistance, de par leur histoireÉric Fuchs et Christian Grappe, Le droit de résister, Le protestantisme face au pouvoir, Labor et Fides, 1990 :

Le catholicisme s'inscrit plus tardivement dans cette approche. Ainsi, en 2013, le Vatican approuve la publication d'une nouvelle traduction en français de la Bible liturgique, où la formule « ne nous soumets pas à la tentation » (sixième et avant-dernier verset de la prière du Notre Père) est remplacée par « ne nous laisse pas entrer en tentation », afin de déplacer de Dieu vers l'homme la responsabilité de la résistance à la tentationJean-Marie Guénois, L'Église revoit le texte du « Notre Père », Le Figaro, 14 octobre 2013.

Psychologie individuelle Psychanalyse

En 1895, dans ses Études sur l'hystérie, Sigmund Freud observe dans le travail thérapeutique une « résistance (Widerstand) de ses patients :

vignette|120px|Sigmund Freud. Freud considère alors la résistance comme un obstacle à éliminer. Il en fait plusieurs fois mention dans ses récits de « l’Homme aux rats » (1907-1909) et du « petit Hans » (1908-1909) : « Vaincre les résistances est une condition du traitement à laquelle nous n’avons pas le droit de nous soustraire »Propos rapporté par Claude Le Guen, Dictionnaire freudien, PUF, 2008.

De 1910 à 1915, il étudie les résistances dans ce que Jacques Lacan appelle les "écrits techniques"Jacques Lacan, Le Séminaire. Les Écrits techniques de Freud (1953-1954), tome 1, Seuil, 1998.

Dès 1910, il écrit :

En 1914, dans un article intitulé "Remémoration, répétition et perlaboration"Sigmund Freud, Erinnern, Wiederholen und Durcharbeiten. Trad. fr. Remémoration, répétition et perlaboration. In Libres cahiers pour la psychanalyse, 2004/1, , p.13-22, il écrit :

Freud revient encore sur la question en 1917 dans un chapitre de son Introduction à la psychanalyse, intitulé précisément « Résistance et refoulement » mais, peu à peu, il se rend compte non seulement de la difficulté mais aussi de la contre-productivité de forcer les résistances. Elles constituent en effet un indicateur important des conflits psychiques, puisqu’elles sont en liaison à la fois avec les défenses du moi et les représentations refoulées. Dès lors, il abandonne le forçage des résistances pour leur interprétationViolaine Gelly, Les résistances dans la thérapie, mémoire de certification, Indigo Formation, 2015.

Au-delà du cadre de la cure, Freud introduit en 1925 la notion de « résistance à la psychanalyse » en général, à savoir l'opposition à la notion même d'inconscient et au fait que celui-ci façonne la conscienceSigmund Freud, « Résistances à la psychanalyse », in La Revue juive, année, , 15 janvier 1925, . Texte..

D'après Plon et Roudinesco, le concept de résistance Michel Plon et Élisabeth Roudinesco, Dictionnaire de la psychanalyse (1997), entrée « Résistance », Paris, Fayard, 2011. En 1936, Anna Freud a certes introduit un concept proche, celui de mécanisme de défenseAnna Freud, Das Ich und die Abwehrmechanismen, 1936. Trad. fr. Le moi et les mécanismes de défense, Paris, Presses Universitaires de France, 2001 mais, comme le soulignent certains commentateurs, il importe de Charlotte Mareau et Adeline Vanek-Dreyfuss, L'indispensable de la psychologie, Studyrama, 2èe éd. 2007, p. 148.

Psychologie analytique Dès le début de sa collaboration avec Freud, le Suisse Carl Gustav Jung reprend le concept de résistance. Comme le souligne en effet le psychiatre Thierry Vincent, Thierry Vincent, La controverse Freud-Jung sur la démence précoce, La psychose freudienne, 2009, .

De fait, dès 1908, Jung écrit :

Il aura par la suite une attitude plus nuancée. En 1936, il écrit :

Et à la fin de sa vie, il affirme :

S'il se montre prudent face aux résistances de ses patients à leur inconscient et n'entend pas les forcer à tout prix, Jung ne considère pas moins que leur existence pose problème, jusqu'à représenter un problème de société :

Psychothérapie / Gestalt-thérapie En 1951, le psychothérapeute allemand Frederick Perls ainsi que deux Américains, Ralph Hefferline (professeur de psychologie) et Paul Goodman (écrivain), posent les bases de la Gestalt-thérapieFrederick Perls, Ralph Hefferline et Paul Goodman, Gestalt Therapy Excitation and Growth in the Human Personnality. Trad. fr Gestalt-thérapie, Stanké, Montréal, 1979. Nouvelle traduction, L’Exprimerie, Bordeaux, 2001, une nouvelle approche dans le champ de la psychothérapie centrée sur l’interaction constante de l’être humain avec son environnement et visant un changement à la fois personnel et psychosocial de l'individu. Principe fondamental : Sophie Fourure, À la frontière-contact du réel, Gestalt, 2006/2, , .

thumb|120px|Fritz Perls Et dès 1942, Perls écrit :

En 1993, le thérapeute gestaltiste américain James Kepner écrit :

La question de l'adaptation à l'environnement devenant toutefois progressivement la question centrale de la Gestalt-thérapie, certains représentants de ce mouvement s'interrogent au début du quant à sa vocation thérapeutique, tels le clinicien Jean-Marie-Robine :

Pour Robine, la relation entre le clinicien et son patient n'a pas seulement pour fonction d'aider celui-ci à se développer, mais aussi celle de « modéliser le changement social »Jean-Marie Robine, Le changement social commence à deux, Gestalt, 2005/2, , .

Ce type de réflexion illustre l'évolution de la psychologie en tant que science tout au long du : le passage progressif d'une psychologie que l'on peut qualifier dindividuelle, centrée sur les modes de pensée et de vivre des humains plus ou moins indépendamment des milieux ambiants, à une psychologie collective, où ces modes de pensée et de vivre sont au contraire appréhendés comme relevant d'une interaction continue avec le milieu ambiant.

Psychologie sociale

Le concept de résistance est également débattu dans le champ de la psychologie sociale.

En 1966, Jack et (présidente de l'Association américaine de psychologie, qui œuvre dans le domaine de la psychologie expérimentale) introduisent le concept de réactance pour définir tout mécanisme de défense mis en œuvre par un individu en vue de maintenir sa liberté d'action lorsqu'il la croit menacéeJack Brehm, Theory of Psychological Reactance, Academic Press Inc, 1966. Certains commentateurs assimilent aujourd'hui la réactance à une résistance individuelleVirginie Uger, « La réactance: la résistance individuelle » texte rédigé dans le cadre de la préparation d'une thèse doctorale..

Or, durant la seconde moitié du , le concept de résistance mobilise autant les responsables en management que les chercheurs en psychologie sociale, voire certains psychanalystes. Ainsi, en 2011, Pascal Neveu estime que ce concept ne plus être pensé indépendamment de celui de changement : Pascal Neveu, Les résistances au changement, Conseil supérieur de la psychanalyse active, 24 août 2011.

Et dans le sillage de la Gestalt-thérapieEdmond Marc, Le travail des résistances : entre psychanalyse et Gestalt, Gestalt, 2002/1, , , l'expression « résistance au changement » n'est plus l'apanage de la psychothérapie et de la psychologie du travail : un grand nombre de socio-psychologues s'en emparent afin de désigner les difficultés des individus à s'adapter aux exigences du monde moderne dans sa globalité. Non plus seulement dans le monde du travail mais dans celui des loisirs et de la culture de masse.

Le rapport individu-masse L'origine de ce questionnement remonte aux débuts du , dans un contexte d'urbanisation galopante. De part et d'autre de l'Atlantique, des intellectuels s'interrogent sur la nature du comportement des individus dès lors qu'ils se retrouvent immergés dans des foulesCitons surtout L'opinion et la foule de Gabriel Tarde, en 1901 et L'instinct grégaire et sa manifestation dans la psychologie de l'homme civilisé de Wilfred Trotter en 1809 (ouvrage non traduit) mais l'essentiel des débats se joue dans les années 1920, quand se développent les concepts d'opinion publique et de société de masse.

thumb|120px|Walter Lippmann(ici en 1914)