João Guimarães Rosa, né le à Cordisburgo (Minas Gerais) et mort le à Rio de Janeiro, est un médecin, écrivain et diplomate brésilien. Il est l’auteur d’une importante œuvre littéraire se composant de six recueils de nouvelles (dont deux posthumes) et surtout d’un monumental roman épique, à multiples strates, intitulé Grande Sertão: veredas (1956 ; paru en traduction française sous le titre de Diadorim), ouvrages dans lesquels, la plupart du temps, le sertão est le cadre de l'histoire, et qui se signalent par leurs innovations de langage, souvent déroutantes, mélangeant archaïsmes, mots et tournures des parlers populaires, régionalismes, termes érudits, vocables empruntés aux autres langues (que l’auteur connaissait en grand nombre), néologismes, purismes, altérations de mots et d’expressions idiomatiques, etc., à tel point que l’on parla à propos de cette œuvre de revolução rosiana, de révolution rosienne.

Biographie Né à Cordisburgo le , dans l'État brésilien du Minas Gerais, un peu au nord de la capitale Belo Horizonte, il était l'aîné des six enfants de Francisca Guimarães Rosa et du commerçant, juge de paix et conteur d’histoires Florduardo Pinto Rosa. Jeune enfant, il vécut chez ses grands-parents à Belo Horizonte, où il termina ses études primaires. Il suivit le cours secondaire dans un collège de São João del-Rei (situé à mi-chemin entre Belo Horizonte et Rio de Janeiro), puis revint à Belo Horizonte, où en 1925, âgé de seulement 16 ans, il entreprit des études de médecine à la Faculté de médecine de l'université fédérale du Minas Gerais. En 1930, il épousa Lígia Cabral Penna, âgée alors de seize ans, avec qui il eut deux filles : Vilma et Agnes.

Ayant cette même année 1930 obtenu son diplôme, il s’installa pour exercer sa profession à Itaguara (alors dans la municipalité d’Itaúna, Minas Gerais, à 70 km environ à l’ouest de Belo Horizonte), où il séjourna pendant deux ans. C’est dans cette localité qu’il se familiarisa avec le sertão qui plus tard constituerait une des références essentielles de son œuvre littéraire. En effet, sa fonction de médecin de campagne, l'amenait à parcourir à cheval, une région caractéristique de cet espace de la haute vallée du fleuve São Francisco. Il y acquit une certaine réputation de médecin compétent, et fréquenta notamment un guérisseur local, qui probablement le mit en contact avec le spiritisme.

Entre-temps, il s’adonna à l’étude de ce qui, dès l’enfance déjà, le passionnait : les langues étrangères (en commençant d’ailleurs par le français, qu’il se mit à étudier dès l’âge de sept ans); d'après ses déclarations, il se serait familiarisé avec plus d'une dizaine d'entre elles, dont le hongrois et le hindi. Voici à ce sujet ce qu'il précisait à une de ses cousines:

Dans le même temps, il recueillait de la bouche des habitants illettrés du lieu, dans des carnets, les dénominations de toutes sortes d’animaux et de plantes, à côté d’une multitude d’expressions et de tournures régionales.

De retour d’Itaguara, Guimarães Rosa servit comme médecin volontaire de la Force Publique (actuelle Police militaire de l'État du Minas Gerais) durant la Révolution constitutionnaliste de 1932, à la tête du secteur dit du tunnel à Passa-Quatro (Minas Gerais), où il eut d’ailleurs des contacts avec le futur président du Brésil Juscelino Kubitschek, alors médecin-chef de l’hôpital de campagne. Plus tard, par voie de concours, il intégra le cadre de la Force publique. En 1933, il vint s’installer à Barbacena (entre Belo Horizonte et Rio de Janeiro), en qualité de médecin officier du d’infanterie. C’est aussi à cette époque qu’il entreprend des recherches sur le jaguncismo, qui avait sévi dans la vallée du fleuve São Francisco jusqu’en 1930.

vignette|Guimarães Rosa en 1952.

En 1934, après avoir été reçu deuxième au concours d’entrée au Ministère des Affaires Étrangères, il entama une carrière diplomatique, qui l'amena à exercer pendant plusieurs années en Europe et en Amérique latine. Il renonçait ainsi à la profession médicale, une décision que, dans une lettre de , il justifiait en ces termes : « Premièrement, tout travail matériel me répugne ; je ne puis m’épanouir que sur le terrain des théories, des textes, du raisonnement pur, des subjectivismes. Je suis un joueur d’échecs ; je ne pourrais jamais, par exemple, jouer au billard ou au football ».

La première fonction qu’il assuma à l’étranger fut celle de Consul adjoint du Brésil à Hambourg, en Allemagne, de 1938 à 1942. Pour aider des Juifs à fuir vers le Brésil, il fit octroyer, aidé de sa seconde épouse Aracy de Carvalho Guimarães Rosa, des visas en nombre bien supérieur au quota fixé légalement. Cette action humanitaire lui valut après guerre la reconnaissance de l’État d’Israël ; Aracy est du reste la seule femme brésilienne honorée dans le Jardin des Justes parmi les nations, au Musée de l’Holocauste, en Israël. Lorsqu’en 1942 le Brésil rompit ses relations diplomatiques avec l’Allemagne, il fut, avec d’autres diplomates, interné pendant quatre mois à Baden-Baden. Revenu la même année au Brésil, il occupa divers postes diplomatiques notamment à Bogota (secrétaire d’ambassade jusqu’en 1944), et à Paris (conseiller d'ambassade en 1948) ; à partir de 1951, il remplit divers postes de responsabilité à Rio de Janeiro, au Ministère des Affaires Étrangères, et notamment en tant que chef du service de délimitation territoriale, et, à ce titre, joua un rôle de médiateur dans les contentieux frontaliers avec le Pérou et le Paraguay.

gauche|vignette|190px|Réception de Guimarães Rosa à l’Académie brésilienne des lettres en 1967. Après une première tentative infructueuse en 1957, où dix voix seulement se portèrent sur son nom, il reposa en 1963 sa candidature à l’Académie brésilienne des lettres, où il fut élu à l’unanimité. Cependant, souffrant de problèmes cardiaques, il s’efforça de différer le plus possible son installation officielle. En 1967, il s'y résolut enfin, et la cérémonie eut lieu le jeudi ; le dimanche au matin, sa femme et sa petite-fille le trouvaient mort à sa table de travail. Auparavant, à l’initiative de ses éditeurs allemand, français et italien, il avait été proposé pour le prix Nobel de littérature.

L’homme Guimarães Rosa, dont l’œuvre pourtant regorge de violence, de passion, d’outrance, de questionnements métaphysiques, de poésie intense, d’écarts langagiers, était à la ville un homme affable et méthodique, prévenant, de haute stature, toujours impeccablement mis, avec son inséparable nœud papillon et ses grosses lunettes. Il évitait la presse et la publicité, se soustrayant autant que possible à la cohue des journalistes ; il est significatif qu’il n’accorda, de toute sa vie, que deux entretiens importants : en 1965, au critique allemand Günther Lorenz, et en 1966 au journaliste Fernando Camacho. En revanche, ses échanges par lettres avec les traducteurs (italien: Edoardo Bizarri, allemand: Meyer-Clason, français : J.J Villard, et anglais : Harriet de Onis) constituent des sources d'information très importantes pour la compréhension de son œuvre littéraire.

Œuvre La carrière d'écrivain de Rosa a débuté par la publication des quatre contes primés en 1929 par le jury du concours organisé par la revue Cruzeiro : Caçador de camurças (Chasseur de chamois), Chronos kai Anagke (Temps et Destin, en grec ancien), O Mistério de Highmore Hall et Makiné (comme Maquiné, grotte célèbre proche de sa ville natale). Son recueil de poèmes Magma obtint en 1936 le prix de poésie de l’Académie Brésilienne de Lettres, mais ne fut publié qu'en 1997 (Rio de Janeiro, Nova Fronteira).

Sagarana En 1938, sous le pseudonyme de Viator (mot latin signifiant voyageur), il prit part, avec une première version de Sagarana, au concours organisé par la maison d’édition José Olympio ; cependant, préférence fut donnée à Maria Perigosa, de Luís Jardim. Graciliano Ramos, juré du concours, qui avait voté pour le livre de Luís Jardim, relata, des années plus tard, qu’il avait ouvert « un cartable de cinq cents grandes pages : une douzaine de nouvelles énormes »; il y vit un « volume inégal », avec des « sommets qui étaient magnifiques, et des creux qui me déçurent ». Lorsque les nouvelles furent publiées en 1946, c'est-à-dire une dizaine d’années après, Graciliano les salua : « Je vois aujourd’hui, relisant Sagarana, que le volume de s’est assez aminci et qu’il a gagné beaucoup en consistance par une longue et patiente dépuration », mais de relever dans la prose de Rosa des « cheminements de troupeau avec vingt adjectifs plus ou moins inconnus au lecteur ». L’année précédant la parution de cet ouvrage, qui connut un succès immédiat, Rosa avait fait un long périple à cheval à travers le sertão, afin de revoir les paysages et les gens de sa jeunesse, et, de fait, l’action de toutes les nouvelles de ce recueil se déroule dans le sertão, qui est, sinon explicitement nommé, toujours reconnaissable, avec ses plaines immenses, ses serras, ses fazendas (propriétés terriennes) de la taille d’un département français, les villages poussiéreux et torrides dépourvus de toute structuration sociale, etc. Cependant, si Rosa se sert de ce cadre bien typé, ce n’est pas tant pour développer une thématique nationale, comme cela a pu être affirmé un peu légèrement (notamment par Álvaro Lins, chantre de la littérature brésilienne nationale), ou pour mettre en scène des personnages incarnant un hypothétique caractère national brésilien, mais pour en faire le décor de récits faustiens, dantesques, homériens, quichottesques, récits dont la folie, la destinée et le mystère constituent les thèmes, et dont les protagonistes — idiots, enfants, animaux — ont seuls le pouvoir de déceler dans les choses quotidiennes, à la surface desquelles la métaphysique affleure, le miracle et le mystère.

Corpo de Baile et Diadorim Un périple effectué par Rosa en 1952 au Mato Grosso, sera suivi d’une période de grande fécondité littéraire. Dans les années qui suivirent, entre 1953 et 1955, il rédigea en effet ses deux œuvres les plus amples et les plus complexes : Corpo de Baile d’abord, recueil réunissant sept nouvelles longues, puis son unique roman, Grande sertão: Veredas (titre de la traduction française : Diadorim), — publiés coup sur coup en janvier et , respectivement.

Corpo de Baile est sans doute son œuvre la plus autobiographique, avec en particulier la nouvelle Campo Geral, où l’auteur conte en fait une expérience personnelle, emblématique, qu’il vécut enfant : l’expérience d’un garçonnet passant pour indolent jusqu’au jour où un médecin de passage détecte sa myopie et lui prescrit des lunettes ; le monde alors s’ouvrit subitement à lui, lui apparaissant comme quelque chose de miraculeux, expérience qui peut passer pour une métaphore de sa création littéraire.

Grande sertão: Veredas est l’œuvre maîtresse de Rosa, que l’auteur qualifiait d' « autobiographie irrationnelle ». Il s'agit d'un texte extraordinaire par son ampleur, sa structure, son souffle, son langage, sa multistratification, et par la pluralité des interprétations auxquelles il peut donner lieu : on a pu y voir une grande allégorie de la condition humaine, tout en le considérant à la fois comme un roman philosophique, psychologique, initiatique, et comme une épopée apparentée aux chansons de geste, en rapport avec les littératures et les mythologies aussi bien orientales qu'occidentales. En dépit de toutes ces strates interprétatives, on peut se contenter de le lire comme un roman d’aventures captivant, aux multiples péripéties, et au dénouement inattendu.

L'intrigue de Grande Sertão: Veredas (traduction française : Diadorim)