Alexandre Lazarevitch Lokchine (en ; ) est un compositeur russe.

De son temps, surtout en raison de l'usage qu'il fait de textes d'origine occidentale, idéologiquement considérés comme « subversifs ou décadents », Lokchine se voit refuser la reconnaissance à la mesure de son talent. Banni deux fois de l'institution académique où il étudie et plus tard où il travaille, il reçoit cependant nombre de soutiens avisés : du pianiste et pédagogue Heinrich Neuhaus, de son professeur, le compositeur Nikolaï Miaskovski, de ses collègues Boris Tichtchenko — en privé de Chostakovitch lui-même —, d'Alfred Schnittke et des interprètes parmi les plus importants, notamment Roudolf Barchaï, Arvīds Jansons, Guennadi Rojdestvenski et Maria Yudina. Les termes de « plus grand compositeur du » et même le mot « génie », fusent sur la bouche de ses défenseurs…

Écarté de la tribune, il subit en outre une campagne de dénigrement sans fondement après son licenciement du conservatoire ; calomnié, son œuvre est mésestimée voire oubliée ensuite, refusée tant par les musiciens « pro-soviétiques » que les « dissidents ». Après la « présomption de culpabilité » qui pesait sur l'homme, il est difficile de considérer Lokchine à la mesure de son art ; peut-être l'œuvre comme le musicien victime de la brutalité du régime, sortira-t-elle du purgatoire ? Rarement mis au programme des concerts, aucun grand label discographique occidental n'a publié d'enregistrements du compositeur (à part un projet Lokchine par Michel Swierczewski pour le label BIS et bien sûr les archives Melodiya) : il est donc difficile de trouver sa musique. Réhabilité depuis 2002, un film documentaire sorti en 2007, rend justice publiquement à l'innocence de l'homme.

Ses œuvres sont inspirées des compositeurs qu'il admire, notamment Mahler et Berg, à partir desquels il forge son propre langage. Il compose onze symphonies, où seule la quatrième est purement instrumentales (elle a fait l'objet d'un ballet) ; les autres requièrent toutes une partie vocale. Il compose aussi un cycle de variations pour piano dédié à Maria Youdina et un autre pour Elena Kouchnerova.

Biographie Origines et formation Alexandre Lokchine naît dans le kraï de l'Altaï en Sibérie de parents originaires de Lettonie : Lazar Lokchine, comptable, et Maria Korotkina, sage-femme. Alexandre a une sœur née en 1914. Il commence à jouer du piano à l'âge de six ans, avec Alexei Stein, ancien professeur de Saint-Pétersbourg exilé en Sibérie depuis la Révolution. En 1930, à la suite de l'extermination des koulaks, sa famille perd biens et maison. Sans autre choix, la famille déménage à Novossibirsk à au Nord, où ils peuvent se cacher plus facilement et où Alexandre peut fréquenter l'école de musique. En 1936, muni d'une lettre de recommandation de Stein, pour le pianiste Heinrich Neuhaus, alors directeur de l'établissement, qui lui fait passer un examen, il est envoyé dans une école dépendante du Conservatoire de Moscou. Pendant un temps il loge chez sa cousine, Khessia Lokchina, mariée à un des grands artistes du temps, Erast Garine, qui l'a peut-être influencé sur sa perception de la dramaturgie qui traverse ses symphonies de la maturité. Au conservatoire où il entre au printemps 1937, directement en seconde année grâce à Neuhaus, il prend notamment des cours de composition avec Heinrich Litinski et Nikolaï Miaskovski, le grand symphoniste. Il admire alors la musique de Scriabine et Debussy. En , après cinq ans d'études avec Miaskovski et être devenu son élève favori, Lokchine est reçu membre de l’Union des compositeurs de l’URSS. Cependant, dans le même temps, il est exclu du Conservatoire pour avoir présenté pour son diplôme une œuvre musicale inspirée de Charles Baudelaire, classé parmi les écrivains « subversifs » par la censure. Le journal du parti écrit : . Il est exclu du conservatoire, mais Miaskovski intercède en sa faveur et lui permet de poursuivre ses études dès et peut obtenir son diplôme au printemps 1944.

Au début de la guerre, il s'engage dans un régiment de volontaire, mais il est rapidement réformé en raison de sa mauvaise vue et sa santé. À l'automne 1942, il retourne à Novossibirsk comme dirigeant du cercle musical de la Maison de culture de l’usine Tchkalov, qui organise des concerts dans des hôpitaux. Cantonné à Novossibirsk, en , l’Orchestre philharmonique de Léningrad, sous la direction de Ievgueni Mravinski joue son poème symphonique Attends-moi (1942), écrit sur un poème de Constantin Simonov, ce qui change la situation du musicien interdit (c'est l'œuvre présentée pour son diplôme) et lui rouvre la porte de Moscou, où l'œuvre est rejouée par Nikolaï Anossov.

Carrière thumb|alt=portrait d’Alexandre Lokchine : lunettes et front dégarni|Alexandre Lokchine (dessin). De 1945 à 1949, Lokchine enseigne au Conservatoire de Moscou l’instrumentation, la lecture des partitions, la littérature musicale. Parmi ses élèves, figure la musicologue Marina Sabinina. En , Lokchine est accusé de propagande de la musique « idéologiquement étrangère » de compositeurs qu'il admire, Gustav Mahler, Alban Berg, ainsi que ses contemporains Dmitri Chostakovitch et Igor Stravinsky. Il est forcé à la démission du Conservatoire une seconde fois, sans que ses amis Miaskovski et la pianiste Maria Youdina parviennent cette fois-ci à redresser la situation, dans le contexte de « campagne contre le cosmopolitisme » de Jdanov.

Proche du compositeur Boris Tichtchenko et des chefs d’orchestre Roudolf Barchaï — créateur de six de ses onze symphonies — Arvīds Jansons (père de Mariss) et Guennadi Rojdestvenski, joué par les plus grands musiciens, tels Iakov Zak, Maria Youdina, Maria Grinberg et Julian Sitkovetsky. Ses rapports avec Dmitri Chostakovitch ont toujours gardé une certaine distance. Malgré l’affinité de leurs goûts musicaux et littéraires, Lokchine, tout en admirant la musique et la personnalité de Chostakovitch, voulait se distinguer de son contemporain.

En 1957 est créé son Quintette pour clarinette et quatuor à cordes, par Ivan Mozgovenko et le Quatuor Komitas. À partir de 1957 et jusqu'en 1980, une nouvelle période de sa vie s'ouvre à lui, que le compositeur appelle lui-même « mon propre style ». Elle commence par la première symphonie, avec le texte latin du Requiem. Considérée comme une provocation, l'œuvre est interdite et créée seulement en 1967, mais avec un texte en russe et jouée à Londres dans sa version originale par Roudolf Barchaï seulement en 1988. Excepté la quatrième symphonie, la seule purement instrumentale, il rencontre la même sanction officielle pour ses autres œuvres majeures. S'il n'avait écrit que ce genre d'œuvre la censure bureaucratique soviétique n'aurai sans doute pas empêché sa carrière.

Chostakovitch, qui n'a jamais rien dit en public, qualifie , à l'occasion de sa première symphonie — tout comme Youdina, elle aussi grande admiratrice de Lokchine : Maria Youdina à B. Liublinski, Moscou, 28 février 1961 (« Zvezda », 1999, ).. De son côté, Tichtchenko le considérait comme ; ce que ne dément pas Alfred Schnittke qui affirmait : .

Accusé d’avoir collaboré avec le KGB et d’être un délateur, sa musique était condamnée à ne jamais être jouée. On le désignait alors comme le « génie du mal ». Ce n'est qu'après sa mort que son fils a obtenu la preuve de son innocence, il n'a dénoncé personne. Ses œuvres recommencent à être jouées à partir de 2002.

En 1989, après la disparition du compositeur, Roudolf Barchaï, exprimait sa conviction : .

Dénonciation et réhabilitation posthume Pour protéger son agent, le NKVD a laissé accuser Lokchine de dénonciation par trois anciens prisonniers du goulag — ce qui les a fait paraître convaincants — dont un proche de Sviatoslav Richter Lokshin calumniated by KGB : a mouse-trap, par A.A. Lokchine (2007) . About Richter, par A.A. Lokchine (2013) .. Lorsqu'il apprend la suspicion, un an après la mort du compositeur, Guennadi Rojdestvenski écrit à la femme de Lokchine : . La malédiction a duré quarante ans de silence et d'obscurité Alexandre Lokchine par Alla Bossart (2003).. Son fils, Alexander a recueilli différents documents prouvant l'innocence de son père. Ils sont recueillis dans deux ouvrages publiés en russe : Le génie du mal (2005) et Un musicien à travers le miroir (2011).

Officiellement disculpé en , une étape essentielle précédant la réhabilitation à titre posthume de Lokchine a été l'interprétation de son Requiem par Roudolf Barchaï à la fin de la conférence internationale « Résistance au Goulag » se tenant à Moscou le .

Style Un des traits typique de l'œuvre de Lokchine est sa libre utilisation de la variation chaque réapparition du thème se présentant . Un autre trait est que sa pensée musicale est essentiellement polyphonique, favorisant le dialogue entre les diverses parties qui ont toutes leurs caractéristiques spéciales. Un dernier trait de son attitude créative est son penchant pour , la poésie constituant pour Lokchine une partie intégrante de ses œuvres musicales. La forme généralement adoptée par ses symphonies est comparable à trois grandes vagues : source, développement et résolution finale dans le principe de la destinée vitale, d'une description de la vie humaine.

Dans son volumineux ouvrage sur la musique symphonique russe paru en allemand (Geschichte der Russischen und der Sowjetischen Musik), la musicologue Dorothea Redepenning., ne cite Alexandre Lokchine qu'une seule fois, juste en passant : , lui opposant les compositeurs usant de la technique dodécaphonique. Alors que pour Boris Yoffe : Texte original : ..

Œuvre À partir des années 1950, Lokchine, ostracisé, compose sans grand enthousiasme pour la radio, le cinéma et le théâtre. Dans le même temps, il n'en néglige pas pour autant le répertoire plus sérieux, avec la composition de 11 symphonies 3 quintettes, quelques suites, une série de compositions pour orchestre de chambre et des cantates. La plupart de ses œuvres sont exécutées à Moscou et à Leningrad, sa troisième symphonie à Londres, sa cinquième à Moscou, Londres, Amsterdam et New York. L'essentiel des choix de textes sont d'origine occidentale.

En 1981, il compose le poème symphonique L'Orage sur des vers de Nikolaï Zabolotski.

Outre ses 11 symphonies, Lokchine a composé un quintette pour cordes, un oratorio comique Tarakanitché (« La blatte ») où il moque un régime dictatorial, Trois scènes d’après le Faust de Goethe, et la pièce pour orchestre de chambre et soprano L’Art poétique. Restant en marge des honneurs, il n'a écrit aucune œuvre de circonstance.

Alexandre Lokchine laisse aussi une courte Autobiographie, où il commente la naissance de ses différentes œuvres, publiée en 2005 par son fils.

Musique pour piano Variations pour piano (1953 ; éd. Le Chant du MondeCatalogue et présentation sur Le Chant du Monde . ; Moscou 1956) Dédiées à Maria Grinberg Durée : 24 min Prélude et thème avec variations pour piano (1982 ; éd. Le Chant du Monde 1993) Dédié à la pianiste Elena Kouchnerova, qui en a assuré la création à Moscou en 1982. Durée : 8 min

Musique de chambre Quintette pour clarinette et quatuor à cordes (1955, révisé en 1974 ; éd. Le Chant du Monde ; éd. Moscou 1959) Création à Moscou en 1960, par le clarinettiste Ivan Mozgovenko et le Quatuor Komitas. Durée : 23 min Quintette pour deux violons, deux altos et un violoncelle (1978 ; éd. Le Chant du Monde ; éd. Moscou, compositeurs soviétiques 1982) Dédié à la mémoire de Dmitri Chostakovitch. Création à Moscou en 1978, l'altiste Evgeny Ozhogin et le Quatuor Prokofiev. Durée : 23 min Quintette d'après François Villon, pour ténor et quatuor à cordes (1981) Traduction en russe par Ilya Ehrenbourg. Dédié à son ami, le musicologue I. Lavrentyev. Création à Moscou en 1986, par le ténor Alexei Martynov et le Quatuor Prokofiev. Durée : 13 min Quatuor à cordes (1984 ; éd. Saint-Pétersbourg 2014) Présentation de Lokchine sur la page de l’éditeur, sur compozitor.spb.ru.

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