Henri Moureu, né le à Paris et mort le à PauRelevé des fichiers de l'Insee, est un chimiste français, membre de l’Académie des sciences. Il s’illustra particulièrement par ses actions de résistance pendant la Seconde Guerre mondiale, à travers sa participation à la bataille de l’eau lourde et à la défense contre les missiles allemands V2. Après la guerre, fort de ses connaissances en matière de fusées, il créa et dirigea le CEPA (Comité d'études des projectiles autopropulsés), et contribua à la naissance de la politique spatiale française. Dans les années 1960, il s’affirma comme un expert reconnu en matière de lutte contre la pollution.

Biographie

Formation Henri Bertrand Vincent Moureu naît le à Paris (). Il est le fils du savant chimiste Charles Moureu, membre de l’Institut et de l’Académie de médecine, et professeur au Collège de France.

Après des études au lycée Henri-IV, il obtient son baccalauréat dans la série « latin et philosophie ». Au moment de choisir sa voie, il décide de s’orienter vers des études scientifiques, et s’inscrit au lycée Chaptal, alors célèbre par le sérieux de son enseignement, pour préparer le concours d’entrée à l’École supérieure de physique et de chimie industrielles de la ville de Paris (aujourd’hui ESPCI Paris). Il y est reçu en 1917, mais interrompt temporairement ses études en pour revêtir l’uniforme des sapeurs-télégraphistes du Régiment du Génie. Démobilisé en , il obtient finalement son diplôme d’ingénieur chimiste en 1921, au sein de la promotion de l’école.

Il débute dans la recherche en entrant au Collège de France, d’abord comme préparateur temporaire, puis comme assistant de chimie organique, dans la chaire dont son père Charles Moureu était titulaire. Celui-ci charge son vieil ami, le professeur Charles Dufraisse, de former le jeune ingénieur.

« Vous avez été mon véritable maître, reconnaîtra plus tard Henri Moureu, vous avez guidé mes premiers pas dans la recherche en m’enseignant dès l’abord qu’il convenait de dédaigner les voies de la facilité et de ne faire confiance qu’à la continuité dans l’effort. »

Henri Moureu se révèle très vite comme un chercheur d'envergure. Ses recherches se développent dans des directions très variées, en chimie organique, chimie minérale et chimie industrielle. Par ses travaux, il apporte une lumière particulière sur la chimie du phosphore, un domaine considéré comme particulièrement difficile et dans lequel peu de progrès avaient été réalisés depuis les dernières années.

Docteur en 1930, il est nommé sous-directeur du laboratoire de chimie minérale du Collège de France. Ses travaux de recherche lui valent plusieurs distinctions scientifiques, comme le Prix Berthelot de l’Académie des sciences en 1933.

En 1937, il intègre l’équipe du laboratoire de chimie et physique nucléaires du Collège de France, que dirigeait alors Frédéric Joliot, tout auréolé de son prix Nobel de chimie décerné en 1935. Il retrouvait ainsi après plusieurs années un ancien camarade de son école, avec lequel l’unissait un lien de confiance et d’estime réciproqueTémoignage d’Henri Moureu à propos de Frédéric Joliot : « Je me retrouvais ainsi à nouveau après des années d'interruption aux côtés du camarade dont j'étais déjà l'inter-droit dans l'équipe de football de notre école où il jouait avant-centre. ».

Participation à la bataille de l’eau lourde À l’automne 1939, alors que débute la Seconde Guerre mondiale, les savants du monde entier se livrent à une course effrénée pour la maîtrise de l’énergie nucléaire. L’eau lourde (ou oxyde de deutérium), employée comme modérateur de neutrons, et dont la fabrication coûte extrêmement cher, est un élément indispensable à la fabrication d’une bombe atomique.

Au tout début de 1940, les autorités françaises sont informées par les services de renseignements qu’un stock d’eau lourde de près de , que possédait alors l’usine norvégienne Norsk Hydro de Vemork, est sur le point d’être acquis par les allemands. Le ministre de l’Armement Raoul Dautry, alerté de l’importance stratégique de ce stock par Frédéric Joliot, envoie secrètement un émissaire français, le lieutenant Jacques Allier, en mission en Norvège pour négocier avec le gouvernement norvégien. Son habileté permet de faire rapatrier en France le produit convoité, qui est aussitôt déposé dans la cave du laboratoire du Collège de France, et confié à l’équipe de Joliot.

Le , devant la percée des troupes allemandes à Sedan, Frédéric Joliot décide de mettre immédiatement l’eau lourde en sûreté dans le centre de la France, et donne carte blanche à Henri Moureu pour s’acquitter de cette missionConversation avec Frédéric Joliot, rapportée par Henri Moureu : « Une sonnerie retentit sur ma ligne téléphonique intérieure : « Henri, viens de suite ». C'était la voix de Fred dont le ton, d'une brièveté inusitée, me pinça le cœur. Quelques instants plus tard, au premier coup d'œil jeté sur son visage blême, je sus que c'était très grave : « Le front est percé à Sedan, Dautry vient de me téléphoner. Il faut immédiatement mettre l'eau lourde en sûreté dans le Centre de la France. Je te la confie, secret absolu, tu as carte blanche. ». Avec l’aide d’un jeune agent technique, Henri Moureu en effectue le transport dans la nuit au volant d’une camionnette de service, et fait entreposer les précieux bidons dans la salle forte de la Banque de France de Clermont-Ferrand.

Le , devant l’aggravation de la situation militaire, et à la demande de la Banque de France, il faut trouver un nouvel asile au redoutable dépôt. Henri Moureu fait alors transporter le produit dans une cellule isolée et barricadée de la maison centrale de Riom.

Le , ordre est donné par les autorités françaises de rejoindre immédiatement Bordeaux pour mettre le chargement à l’abri. Dans la nuit, l’exode recommence, et le produit reprend sa course à travers la France.

Le au matin, grâce à deux autres membres de l’équipe du Collège de France, Hans von Halban et Lew Kowarski, le produit est finalement acheminé en bateau vers l’Angleterre à bord du Broompark, et peut enfin définitivement être mis en sécurité.

Cette aventure rocambolesque, qui projeta Henri Moureu et ses camarades de l’équipe du Collège de France au devant de l’actualité, est à l’origine du tournage d’un film, La Bataille de l’eau lourde, réalisé en 1948 par Jean Dréville sur un scénario de Jean Marin.  

La défense contre les missiles V2 En 1941, Henri Moureu est nommé directeur du Laboratoire municipal de chimie de Paris. Il en fait un centre actif de recherches scientifiques appliquées utilisant les techniques les plus modernes pour l’époque. Chercheurs et professeurs de haut niveau se succèdent dans les départements nouveaux qu'il crée, et dont il développe l’activité.

En parallèle, sous le pseudonyme de Charles, il apporte son concours à la Résistance en participant, en liaison avec l’équipe du Collège de France, à des opérations clandestines de désamorçage de bombes, ou de fourniture de matériel explosif et de faux-papiers. Il s’emploie également à fournir de nombreux renseignements sur les moyens scientifiques mis en œuvre par l’Allemagne en guerre.

En tant que directeur du Laboratoire, il assure la fonction officielle de conseiller technique de la protection civile, qui contribue notamment à la protection de la population contre les attaques aériennes. C’est à cette occasion qu’il est informé secrètement à l’été 1944 de la chute d’engins allemands d’un genre nouveau dans le nord de Paris. Il participe alors activement avec les services spéciaux alliés aux missions destinées à collecter le maximum de renseignements sur ces armes secrètes allemandes.

Son action est déterminante au moment de la Libération de Paris. Le , les allemands tirent en direction de Paris un premier missile V2, qui s’abat sur Maisons-AlfortRécit relaté par Henri Moureu, et consigné dans son rapport aux services alliés : « Le 8 septembre 1944, à du matin, une explosion soudaine se produisit à Charentonneau (Maisons-Alfort). Prévenu aussitôt par les services de police, je procédai sur place à un certain nombre de constatations qui me firent pressentir l’apparition d’un engin nouveau, nettement différent du V1, ceci ressortant à la fois de l’examen des débris (roulements à billes, appareillage électrique soigné, pièces usinées avec précision), de l’entendue des dégâts et du fait surprenant que l’on n’avait entendu aucun bruit précéder l’explosion et que, dans le même temps, il n’avait été signalé le passage d’aucun avion. », suivi d’une vingtaine d’autres dans la période du 2 au .

En un temps record, il mobilise les ressources intellectuelles et matérielles de son laboratoire pour analyser et reconstituer les débris des tirs de V2. En étudiant la position des impacts dans la région parisienne, il parvient avec son service à localiser leur aire de lancement, et peut ainsi alerter l’état-major allié pour la faire neutraliser : « Ayant réussi à repérer la direction des bases de lancement, témoigne-t-il, je demandais à l'état-major allié l'intervention de l'aviation. Résultat ou non de ma pressante démarche, le tir allemand cessa dans les . Toutes les ruines accumulées à Londres, Anvers et Liège, par des bombardements analogues poursuivis pendant des mois, devaient me faire ressentir par la suite l'étendue du péril auquel Paris avait miraculeusement échappé. » 

Dans les derniers mois de la guerre, il poursuit ses recherches sur ces engins particuliers, en profitant du recul des armées allemandes pour visiter et inspecter des installations allemandes, en compagnie d’équipes d’experts scientifiques et militaires.

De concert avec les services alliés américains et britanniques, il participe activement à l’exploitation des découvertes effectuées, en analysant le matériel et les documents récupérés, et en recueillant de précieuses informations sur leur fabrication.

Il s’intéresse au plus haut point au missile V2, première fusée stratosphérique fonctionnant à l’alcool et à l’oxygène liquide, afin de décortiquer son mode de fabrication et analyser son fonctionnement. Il fait partie des premiers à comprendre tout le parti que l’astronautique française peut retirer à étudier de façon approfondie les solutions technologiques mises en œuvre par les allemands pour le réaliser.

Précurseur oublié Grâce aux connaissances acquises par ses travaux, Henri Moureu s’impose au lendemain de la guerre comme un des principaux spécialistes français en matière de fusées.

Conscient de l’importance des problèmes scientifiques et techniques que pose l'étude des fusées, il milite auprès de la Direction des études et fabrication d'armement (DEFA) de l'armée de terre pour créer un organisme d’État, permettant de coordonner les études et le développement en matière de fusées. L’objectif est clair : faciliter la récupération du savoir allemand en la matière, et en tirer tous les enseignements nécessaires pour l’avenir de l’armement français.

Cet organisme voit le jour officiellement le sous le nom de CEPA (Centre d’étude des projectiles autopropulsés). Henri Moureu en assure la direction scientifique, et recrute en son sein plusieurs spécialistes de premier plan.