Les Soubbotniks, ou Subbotniki (russe : Субботникиdu mot russe soubbota, « samedi »., « sabbatariens », c'est-à-dire « ceux qui suivent le shabbat »), parfois appelés Soubbotnichestvo ou Sobbotniki, sont un ensemble de groupes religieux russes d'origine chrétienne ayant adopté des pratiques religieuses proches ou similaires à celles du judaïsme.

Ces groupes de paysans pauvres en rupture avec l'ordre social et religieux dominant se développent à l'extrême fin du Michael Freund, « Save the Subbotniks », The Jerusalem Post, 17/02/2005. ou au début du dans un milieu déjà touché par les « hérésies » contre l'Église orthodoxe, en particulier celle des Moloques. Originellement chrétiens, mais revalorisant l'Ancien Testament dans une attitude typiquement scripturaliste, les Moloques ont donné naissance, ou au moins influencé, la naissance de groupes allant plus loin dans la remise en cause du Nouveau Testament. Au cours du , les Subbotniks ont progressivement rompu tous liens avec le christianisme, et ont pour cela été fortement persécutés par le régime tsariste.

Bien que ne se définissant plus comme chrétiens, les Soubbotniks n'ont pas tous adopté une identité juive : certains, souvent appelés Moloques-Sabbatariens, se considérant désormais comme un groupe ethnique et religieux spécifique. D'autres, parfois appelés Gery, ont adopté une identité totalement juive, bien que des conversions organisées par des religieux juifs ne semblent pas avoir eu lieu. Leurs actuels représentants ont en partie émigré vers Israël.

Origines Les sectes chrétiennes judaïsantes

La Russie impériale a une longue histoire de sectes contestant le pouvoir de l'Église orthodoxe russe, souvent sous des formes judaïsantes. Ces sectes s'appuyaient sur les paysans pauvres en opposition à l'ordre social dominé par les grands propriétaires terriens soutenus par l'Église.

L'une des sectes les plus anciennement identifiées, connue sous le nom d'hérésie des judaïsants (Jidov'stvouyouchtchiéLe terme Jid pour désigner les Juifs est actuellement péjoratif mais ne l'était pas à l'époque. : « ceux qui suivent les traditions juives »), est celle de Skhariya (ou Zecharia) le Juif, qui apparaît à Novgorod et Moscou dans la seconde moitié du . Elle mène une intense campagne, et l'un des fidèles, l'archiprêtre Aleksei, parvient à convertir l'entourage d'Ivan III, grand-duc de Moscou. Cependant, bien qu'initialement tolérée, la secte est ensuite réprimée (Skhariya le Juif est exécuté en 1491 sur l'ordre d'Ivan III) et semble disparaître au début du . Sa doctrine n'est connue que par les textes de ses persécuteurs, mais elle aurait rejeté la divinité de JésusSimon Dubnow, History of the Jews in Russia and Poland, Volume 1, traduction anglaise par I. Friedlaender, Philadelphie, Jewish Publication Society of America, 1916.. Sa pleine adhésion au judaïsme reste très discutée, malgré les accusations portéesÀ ce sujet, voir l'article de la Jewish encyclopedia, 1905, Judaizing Heresy (Zhidovstvu-Yushchaya Yeres)., mais une reprise d'au moins certaines pratiques semble assez assurée.

Certains auteurs pensent que la secte a été inspirée par un autre groupe « hérétique » un peu plus ancien, celui des Strigolniki (milieu du ), groupe qui refusait les hiérarchies ecclésiastiques, l'impôt religieux et le baptêmeB. A. Rybakov, Strigolniki: Russkie Gumanisty XIV Stoletiia, Moscou, Nauk, 1993.David Goldfrank, Burn, Baby, Burn: Popular Culture and Heresy in Late Medieval Russia, The Journal of Popular Culture 31, , 1998, pages 17 à 32., mais cette origine reste également incertaine.

vignette|Molokans, dans les années 1870. À la fin du et au début du apparaissent les Molokans, des paysans chrétiens rejetant le pouvoir des grands propriétaires fonciers, l'église orthodoxe, le culte des icônes et le baptême par l'eau. Ces groupes, qui se sont peut-être inspirés de l'hérésie des judaïsants, ne rejettent pas le christianisme ou l'importance de Jésus en tant que Messie, mais revalorisent fortement l'Ancien Testament et ses pratiques. En particulier, ils ne mangent pas de porcMolokan home page., et suivent un régime alimentaire qui, s'inspirant du LévitiqueVoir par exemple chapitre 11 du Lévitique., présente certaines ressemblances avec la cacheroute juive.

Les voient le développement de nombreuses sectes chrétiennes plus ou moins inspirées des Molokans, comme les Doukhobors (cités pour la première fois en 1785 par l'archevêque orthodoxe russe AmbrosiusVoir une présentation des Doukhobors sur le site Internet du Doukhobor Village Museum, un village musée reconstituant un des premiers villages Doukhobors installé aux États-Unis. Site consulté le 21/10/2007.), les Postoiannye (un sous-groupe Molokan)…

L'apparition des Subbotniks

Les Subbotniks proprement dits apparaissent en milieu paysan, sous le règne de Catherine II de Russie à la fin du , ou peut-être sous celui d'Alexandre de Russie au début du , dans la région de Voronej. « Aucune communauté juive n'existait dans les provinces où les Subbotniks prospéraientRaphael et Jennifer Patai, The Myth of the Jewish Race, Détroit, Wayne State University Press, 1989, , pages 88-90. ». Une influence juive directe est donc improbable, malgré les allégations de l'archevêque orthodoxe de Voronej qui, au début du , affirme :

La secte a été créée en 1796 par de vrais Juifs. Elle s'est propagée à la suite de plusieurs colonies de peuplement dans les districts de Bobrov [région de Voronej] et Pavlosk. L'essence de la secte, sans être directement une forme de culte juif de l'Ancien Testament, se compose d'un petit nombre de cérémonies juives, telles que la circoncision et le respect du Shabbat, la manière […] de contracter et de dissoudre les mariages, la façon d'enterrer les morts, et des assemblées de prière.

Les principales sources disponibles sur l'apparition et l'existence au des Subbotniks sont les sources administratives russes.

« Les premiers rapports officiels sur eux apparurent en 1811, presque simultanément au sein des gouvernements de Toula, de Voronej et de Tambov ». Les Subbotniks se font vraiment connaître pour la première fois en 1817 ou 1818, lorsqu'ils adressent une pétition aux autorités impériales, pour protester contre les persécutions dont ils se disent victimes.

L'archevêque indique qu'interrogés, les adeptes déclarent désirer retourner à l'Ancien Testament et « maintenir la foi de leurs pères, les Judéens » (les habitants de la Judée, c'est-à-dire les Juifs). Dubnow indique également que dans d'autres rapports administratifs, l'origine des Subbotniks est placée en 1806.

La présentation de l'archevêque orthodoxe de Voronej, si elle est fiable, montre qu'à l'origine, les Subbotniks avaient un culte ressemblant à la religion juive, mais « sans être directement une forme de culte juif ». Au cours du , les différences de cultes se réduiront, jusqu'à quasiment disparaître.

Au début du , le nombre des adeptes est difficile à définir. L'archevêque de Voronej indique dans son rapport que « le nombre des sectaires déclarés atteint âmes des deux sexes, mais les adhérents secrets sont, selon toute probabilité, plus nombreux », mais sans citer de chiffre. L'historien soviétique Klibanov pense qu'ils étaient entre 15 et A. I. Kilbanov, History of Religious Sectarianism in Russia (1860s -1917), traduit en anglais par Ethel, et édité aux États-Unis par Stephen Dunn, Elmsford, Pergamon Press, 1982, ..

Bien que leurs relations exactes avec les autres sectes judaïsantes de l'époque ne soient pas claires, il est certain que les Subbotniks trouvent leur origine dans ce milieu. L'origine souvent considérée comme la plus probable, mais sans être certaine ou exclusive, se situe au sein de la secte chrétienne des Molokans.

Encore aujourd'hui, certains Subbotniks, les Molokans-Subbotniks se considèrent comme descendants de Molokans ayant renoncé au christianisme. En 1932, Pauline Young considérait d'ailleurs que tous les Subbotniks étaient d'origine MolokanPauline Young, Pilgrims of Russian-Town, Chicago, University of Chicago Press, 1932.. En 1970, James Billington considère par contre que les Subbotniks ont une origine spécifique, non MolokanJames H. Billington, The Icon and the Axe: An interpretive History of Russian Culture, New York, NY: Vintage Books, 1970, pages 288-289., et penche même pour une origine située sous le règne d'Alexandre , plutôt que sous celui de Catherine II de Russie.

Le distinguo moderne entre Molokans, Subbotniks et Molokans-Subbotniks, ainsi que le manque de sources d'époque sur leurs origines, rend cependant incertaine une origine exclusivement Molokan des Subbotniks, même si une influence Molokan, ainsi qu'une origine dans les sectes chrétiennes judaïsantes du ne font aucun doute.

Croyances D'après les sources, qu'elles soient impériales ou autres, les Subbotniks n'étaient pas totalement unifiés sur le plan religieux.

Ainsi, « selon les rapports officiels du gouvernement russe, la plupart des adeptes de cette secte pratiquent le rite de la circoncision, croient en un seul Dieu, ne croient pas en la Trinité, acceptent seulement l'Ancien Testament […], et observent le Sabbat le samedi […]. Selon la même source, toutefois, certains d'entre eux, comme les Subbotniki de Moscou, ne pratiquent pas la circoncision. En outre, ils croient en Jésus, mais le considèrent comme un saint et un prophète, et non comme le fils de Dieu. D'autres attendent la venue du Messie, comme roi de la terre. Certains d'entre eux vénèrent le Nouveau Testament. D'autres le placent à un niveau inférieur à celui de l'Ancien TestamentHerman Rosenthal et S. Hurwitz, « Subbotniki » , Jewish Encyclopedia, 1901-1906. ».

La pleine adhésion au judaïsme semble donc avoir été assez tôt la règle, certains groupes minoritaires conservant cependant des pratiques partiellement chrétiennes, en se situant ainsi à mi-chemin entre les Subbotniks totalement judaïsés et les sectes judéo-chrétiennes.

Ainsi un prêcheur Subbotnik que l'auteur situe comme un Sabattarien Molokan (donc un Molokan-Subbotnik, un groupe de Molokans convertis dans la seconde moitié du à la foi subbotnik) interviewé à la fin du par l'auteur russe S. StepaniakS. Stepaniak, The Russian Peasantry: their agrarian condition, social life, and religion, publié à Londres chez G. Routledge & Sons, 1905. Première publication : 1894., décrit les croyances de sa congrégation : le Nouveau Testament est divinement inspiré mais ne rejette en rien les lois de l'Ancien Testament, y compris les lois alimentaires ; rien ne démontre l'existence de la sainte trinité dans la Bible ; Jésus-Christ est un grand prophète, mais n'est pas Dieu ; comme tous les Molokans, le groupe rejette la représentation physique de Dieu et les Icônes ; les adeptes ne se considèrent pas comme Juifs. Stepaniak confirme l'existence d'autres communautés plus proches du judaïsme : « La colonie Sabattarienne du Caucase […] s'est développée comme une secte beaucoup plus proche du judaïsme […]. Ils acceptent le Talmud, et ils attendent le Messie […]. Ils suivent le rituel juif pour la cérémonie du mariage et pour le service funèbre, et permettent le divorce ; et ils utilisent les prières juives dans une traduction en russe ». Les Subbotniks de Voronej auraient même fait venir à l'époque tsariste des rabbins depuis les établissements juifs de la zone de résidence, et seraient donc, au sens de la halakha (la loi religieuse juive orthodoxe), totalement Juifs (par conversion).

À la fin du , les deux approches Subbotniks identifiées dans la première moitié du restent discernables : l'une reste fidèle à une tradition judéo-chrétienne, et semble maintenant surtout installée chez les Molokans-Subbotnik de conversion plus récente, l'autre adhère au judaïsme d'une façon qui semble très poussée, allant jusqu'à la reprise du Talmud.