, initialement distribué en France sous le titre , est un film expérimental américain réalisé par David Lynch et sorti en 1977.
Tourné en noir et blanc, il s'agit du premier long métrage du cinéaste, après plusieurs courts métrages. David Lynch officie par ailleurs comme scénariste, monteur et producteur. Jack Nance, qui deviendra un fidèle collaborateur de Lynch par la suite, y interprète Henry Spencer, un jeune père qui doit s'occuper de son enfant, un bébé monstrueux et malade, dans un appartement au cœur d'un paysage industriel désolé. Pour s'échapper de son quotidien oppressant, il se réfugie dans un monde parallèle où réside la « Dame du radiateur ». Charlotte Stewart, Jeanne Bates, Judith Anna Roberts, Laurel Near et Jack Fisk complètent la distribution.
Découlant d'un scénario de , est produit avec le soutien de l'American Film Institute (AFI) pendant que Lynch y étudie. Le tournage, principalement réalisé dans les locaux désaffectés de l'AFI, exige près de cinq ans à lui seul, notamment pour des raisons budgétaires. Il ne peut être achevé que grâce aux dons de Fisk et de son épouse Sissy Spacek. Lynch et le designer sonore Alan Splet passent ensuite une année à travailler sur l'atmosphère sonore du film, principalement constituée de bruits de machines. Lynch intègre à la bande-son la chanson , écrite par lui-même et interprétée par Peter Ivers, ainsi que des airs préexistants du musicien de jazz Fats Waller à l'orgue. Le budget final est estimé à .
À l'origine distribué à petite échelle, gagne en popularité grâce aux programmations nocturnes de certains cinémas : en tant que « », il est rapidement élevé au rang de film culte. S'il reçoit un accueil mitigé de la part de la critique à sa sortie, ce film de body horror est considéré à partir du comme un classique du cinéma fantastique, ce qui lui vaut d'être sélectionné pour préservation en 2004 par le National Film Registry de la bibliothèque du Congrès des États-Unis en raison de son intérêt . est aussi reconnu pour son imagerie fantasmatique proche du surréalisme, ses thématiques sexuelles ainsi que sa conception sonore innovante.
Synopsis vignette|Le personnage d' évolue dans un paysage industriel désolé, inspiré par la ville de Philadelphie où le réalisateur a passé plusieurs années.|alt=Photo en noir et blanc d'un paysage industriel. On trouve au premier plan une route qui conduit à des usines entourées de clôtures. Il y a une personne au milieu de la route. débute par une séquence dans l'espace. La caméra s'approche d'une planète où se trouve une petite cabane dans laquelle un homme défiguré par des brûlures (Jack Fisk) tire des leviers. Un des leviers déclenche la chute d'un cordon ombilical dans une mare. Émergeant peu à peu de la mare, la lumière devient de plus en plus intense jusqu'à un fondu au blanc.
Henry Spencer (Jack Nance) est un imprimeur « en vacances », d'allure nerveuse. Le jeune homme marche jusqu'à son appartement, traversant un quartier mi-industriel, mi-portuaire, des immeubles désaffectés, des terrains vagues et des rues glauques. Sa voisine de palier lui apprend qu'il est invité chez les parents de sa copine, Mary X (Charlotte Stewart), qui ne l'avait pas contacté depuis longtemps. Henry croyait qu'elle avait mis fin à leur relation.
Le repas chez la belle-famille prend place dans une atmosphère encline au malaise. La mère de Mary X (Jeanne Bates) talonne véritablement Henry tandis que le père de Mary (Allen Joseph) est un personnage totalement déconnecté de la situation tendue qui règne autour de la table. Après avoir tenté de découper un poulet qui s'anime et se met à suinter un liquide noir, Henry apprend qu'il est le père d'un enfant prématuré de Mary. Il se voit donc dans l'obligation de se marier avec elle.
Mary et le bébé emménagent dans l'appartement constitué d'une seule pièce de Henry. On aperçoit alors l'enfant pour la première fois, un bébé avec une apparence proche du fœtus d'agneau et hideusement déformé, qui ne cesse de gémir. Ces couinements viendront à bout de Mary qui, incapable de dormir, quitte Henry et le laisse seul avec la petite créature.
Ce départ est suivi par une suite d'événements des plus étranges, incluant la rencontre avec la « dame dans le radiateur » (), une femme blonde aux joues grotesquement hypertrophiées à la Betty Boop, qui chante et vit sur la petite scène d'un music-hall caché dans le radiateur de la chambre de Henry. Celui-ci aura, par la suite, une relation sexuelle avec sa voisine, la « jolie fille de l'autre côté du couloir » ().
vignette|Logo du titre alternatif exploité en France à sa sortie, sur les affiches.|gauche
Le titre (en français : la « tête-gomme ») prend toute sa signification durant le dernier quart d'heure du film. La tête de Henry se détache alors de son corps et s'enfonce dans une flaque de sang, tombe du ciel pour atterrir dans une ruelle où elle s'ouvre. Un jeune garçon (Thomas Coulson) trouve la tête et l'emporte dans une fabrique de crayons où Paul (Darwin Joston), un réceptionniste, appelle son patron (Neil Moran) en appuyant avec insistance sur le bouton d'une sonnette. Le patron furieux entre dans la pièce, mais change aussitôt d'humeur en apercevant ce que le jeune garçon leur apporte. On transporte la tête dans une autre pièce où un opérateur de machine à faire des crayons (Hal Landon Jr.) prend un échantillon du cerveau de Henry et l'appose sur le bout d'un crayon. Il teste cette « gomme » qui s'avère efficace, et le jeune garçon est payé par le patron de l'usine. L'image de Henry dans son lit laisse ensuite penser que toute cette séquence n'était qu'un rêve.
Un peu plus tard, Henry aperçoit par sa fenêtre deux hommes qui se battent dans la rue. Il tente d'aller voir sa jolie voisine de l'autre côté du couloir, mais celle-ci est avec un autre homme. Le bébé est pris d'un rire sarcastique, Henry prend alors une paire de ciseaux et coupe les bandages dans lesquels l'enfant est enroulé. On s'aperçoit bien vite qu'ils donnent directement sur les organes vitaux de la créature. Pendant que le bébé hurle de douleur, Henry plante les ciseaux dans ses poumons. Le système électrique de l'appartement disjoncte et les lampes se mettent à clignoter, puis s'éteignent. Une tête géante de l'enfant apparaît dans la chambre. Henry retourne sur la petite scène du music-hall où la dame du radiateur l'accueille tendrement dans ses bras. La scène est inondée de lumière et un bruit blanc fait un crescendo. Puis tout devient noir et silencieux pendant quelques secondes avant le générique de fin.
Fiche technique thumb|thumbtime=0:01|Bande annonce du film Eraserhead.
Titre original : Titre français : Réalisation et scénario : David Lynch Musique : Peter Ivers et David Lynch, avec des chansons de Fats Waller Direction artistique : David Lynch Décors : David Lynch Photographie : Herbert Cardwell, Frederick Elmes Son : David Lynch et Alan Splet Montage : David Lynch Production : David Lynch Société de production : American Film Institute Budget : (estimation). Box-office : . Pays de production : Langue originale : anglais Format : noir et blanc - - 1,85:1 - mono Genre : fantastique, horreur (body horror), drame, expérimental Durée : Dates de sortie : États-Unis : (Festival Filmex), France : (Festival de Deauville), (Festival d'Avoriaz), (sortie nationale), (Festival de Gérardmer), (ressortie en version restaurée) Interdit aux moins de 16 ans en France.
Distribution
Jack Nance : Henry Spencer Charlotte Stewart : Mary Allen Joseph : Bill, le père de Mary Jeanne Bates : la mère de Mary Judith Anna Roberts : la voisine de palier Jack Fisk : l'homme sur la planète Laurel Near : la dame du radiateur V. Phipps-Wilson : la propriétaire Jean Lange : la grand-mère de Mary Darwin Joston : Paul, l'homme à l'accueil de l'usine de crayons Thomas Coulson : le garçon qui ramasse la tête John Monez : le vieux clochard Neil Moran : le patron de l'usine de crayons Hal Landon Jr. : l'opérateur de la machine à crayons Jennifer Lynch : la petite fille Brad Keeler : le petit garçon Peggy Lynch : une personne creusant dans l'allée (version longue seulement) Doddie Keeler : une personne creusant dans l'allée (version longue seulement) Gill Dennis : l'homme au cigare Toby Keeler : l'homme qui se bat Raymond Walsh : monsieur Roundheels
Production Préproduction
Dans sa jeunesse, David Lynch étudie à l'Art Institute of Philadelphia pour devenir artiste peintre et plasticien et il réalise plusieurs courts métrages pour animer ses peintures. Son attrait pour le cinéma grandit et en 1970, à , il obtient une bourse pour intégrer le à l' (AFI) de Los Angeles. Lynch n'aime pas le cursus et envisage d'abandonner, mais change d'avis après qu'on lui propose de produire son propre scénario. L'AFI l'autorise à disposer de l'ensemble du campus comme décor de son film. Il transforme les écuries désaffectées de l'école en une série de plateaux et décide d'y vivre. Il est également autorisé à se servir du manoir Greystone, appartenant à l'AFI, pour y tourner plusieurs séquences..
Lynch commence à travailler sur un scénario intitulé , basé sur une de ses peintures mettant en scène un personnage voûté, le dos recouvert de végétation. Ce scénario surréaliste sur le thème de l'adultère met en scène un insecte grandissant sans cesse, représentant le désir d'un homme pour sa voisine. Il aurait donné lieu à un film d'environ , ce que l'AFI trouve trop long pour un scénario aussi abstrait et non linéaire. À la place, Lynch propose , inspiré par un de ses rêves où un enfant amène la tête d'un homme à une usine de crayons. Plusieurs membres du conseil d'administration de l'AFI sont toujours opposés au projet jugé à nouveau trop surréaliste, mais ils acceptent à contrecœur quand le doyen Frank Daniel menace de démissionner s'il est refusé. Le scénario de Lynch est fortement influencé par ses lectures d'étudiant en cinéma, dont La Métamorphose (, 1915) de Franz Kafka et Le Nez (, 1836) de Nicolas Gogol. Le film prend forme dans son esprit en lisant un verset de la Bible ouvert à l'aveugle . En 2007, il affirmera : ., sans vouloir développer outre mesure..
Le scénario serait également inspiré de la peur de la parentalité de Lynch, notamment à la suite de la naissance de sa fille Jennifer : elle est née avec une forme sévère de pied bot qui nécessite une correction chirurgicale lourde. Selon Jennifer, sa conception non désirée est la base thématique du long métrage. Le ton du film trouve son inspiration dans les souvenirs du passage de Lynch à Philadelphie, où il a vécu de 1965 à 1971. Il décrit cette expérience comme ., dans une atmosphère de .. Le décor urbain d' rappelle la . dans laquelle il a passé ses jeunes années d'adulte. Pour le critique Greg Olson, c'est le décalage saisissant entre l'expérience du cinéaste à Philadelphie et son enfance passée dans le Nord-Ouest Pacifique qui lui a donné une . qui façonnera le reste de sa filmographie.
Le casting débute en 1971 et Jack Nance est rapidement sélectionné pour interpréter le rôle principal. Mais l'AFI sous-estime l'ampleur du projet en lui donnant son accord. Après avoir lu le scénario de et se basant sur le ratio usuel dans l'industrie du cinéma d'une minute de film pour une page de scénario, ils estiment que le film ne devrait pas dépasser une vingtaine de minutes. Ce malentendu, couplé à la méticulosité de Lynch, entraîne le film dans une production de plusieurs années. Un exemple extrême de ce laborieux calendrier est le suivant : dans une scène du film, Nance ouvre une porte et il se passe une année complète avant qu'il ne soit filmé entrant dans la pièce. L'acteur, cependant, est tellement enthousiasmé par le projet qu'il garde la coiffure peu orthodoxe de son personnage pendant toute la production.