Hazrat Inayat Khan (1882-1927) est un pionnier de la transmission à l'Occident du soufisme.

Venu du Nord de l’Inde en Occident en tant que musicien, incité par son maître à harmoniser l'Orient et l'Occident par sa musique, il se tourne rapidement vers l’introduction et la transmission de la pensée et des pratiques soufies en Occident. Son message d’unité divine se concentre sur les thèmes de l'unité fondamentale sous-jacente des idéaux des grandes religions, de l’amour, de l’harmonie et de la beauté.

Diverses branches du mouvement fondé par Inayat Khan à Londres en 1914 sont aujourd'hui présentes en Afrique du Sud, en Allemagne, en Angleterre, en Australie, en Belgique, au Canada, aux États-Unis, en France, en Norvège, aux Pays-Bas et en Russie. Dans ses écrits tels que Le Mysticisme du Son, Notes de la musique silencieuse ou Gayan, La Divine Symphonie ou Vadan, Inayat Khan couple sa passion pour la musique avec son parcours soufi, formulant ainsi un éloquent manifeste de la musique en tant que fil harmonieux de l’Univers.

Biographie

vignette|La maison de Suresnes.

Inayat Khan naît en 1882 à Baroda, dans une famille de musiciens connue depuis plusieurs générations. Accompli très précocement, il commence à voyager dès l’âge de à travers l’Inde, donnant des concerts, des conférences et des cours particuliers. À cette époque il parle déjà du besoin de dissoudre les différences entre les personnes/peuples, et en particulier, entre les personnes de confession hindoue et celles de confession musulmane de son pays.

Lorsqu’il arrive à Hyderabad, son aptitude à suivre le chemin spirituel est reconnue, et il y vit de 1903 à 1907 comme disciple de son maître soufi. Son sens de la fraternité des hommes s’approfondit et se relie à son parcours spirituel, car étant mystique, il comprend que tous émanent d’une unique source.

Lorsque son maître meurt, Inayat voyage à travers l’Inde, Ceylan et la Birmanie, donnant des concerts qui rencontrent un succès croissant. Mais son maître lui avait donné pour mission non seulement d’œuvrer à rassembler les Indiens entre eux, mais également de participer à unir les peuples d’orient et d’occident.

En 1910 il se rend aux États-Unis avec ses frères, également musiciens. Il donne des concerts et des conférences en Amérique, en France et en Russie, et rencontre les grands artistes de l’époque. Entre 1914 et 1920, il est à Londres et y fonde le Mouvement du « Soufisme universel », pour faire connaître l’« idée de l’unité, qui est à la racine de tout ».

Il exprime cette vérité d’une telle manière que des Occidentaux, malgré toutes les différences culturelles, peuvent comprendre son message. Il transmet le soufisme sous une forme universelle qui s’adresse à des auditoires de toutes confessions. Progressivement Inayat abandonne sa musique pour se consacrer pleinement à la transmission des enseignements et son mouvement croît. En 1920, après de longues années de pérégrination il s’établit finalement avec sa famille dans une maison située 23 rue de la Tuilerie, à Suresnes, près de Paris, où une école d’été annuelle est fondée.

Entre 1920 et 1926, il voyage en Amérique et en Europe, suivi par un nombre croissant de disciples. De petits groupes de disciples s’établirent dans les lieux qu’il visitait et assurèrent la continuité de sa pensée tandis qu’il poursuivait ses voyages. La forme orientale constituée d’un groupe de disciples autour d’un maître fut ainsi adaptée aux besoins occidentaux. Il fonde des centres soufis dans , recevant gloire et admiration, mais aussi incompréhension et résistance.

Vers la fin de l’année 1926, Inayat Khan retourne en Inde où il meurt, l’année suivante, à Delhi. Ses livres (conférences, aphorismes, pièces) sont encore rééditées à ce jour. Ses descendants, ainsi que ses disciples, dans tous les continents poursuivent son travail. Beaucoup participent aux rencontres soufies et pratiquent ses enseignements au quotidien.

Les compagnons de route Maheboob Khan, son frère cadet né en 1887 à Baroda, également musicien formé à la musique traditionnelle indienne et à la musique occidentale, a remplacé Inayat Khan en tant que professeur de musique durant ses voyages sur le continent indien. Mais lorsque son frère l’informa de son départ pour les États-Unis, il abandonna une carrière prometteuse pour l’accompagner. Il a poursuivi le travail de son frère jusqu’à sa mort en 1948 à La Haye, où il est enterré. Musharaff Moulamia Khan, son plus jeune frère, né à Baroda en 1895, avait lui aussi la fibre musicale et se rendit à Calcutta pour étudier et profiter de l'influence de son grand frère. Cependant, il se retrouva seul après le départ ses frères aux États-Unis et ce n’est qu’au bout d'un an qu’il les rejoignit. Il a également poursuivi le travail de son frère jusqu’à sa mort en 1967 à La Haye, où il est enterré. Ali Khan, son cousin, né dans la même maison à Baroda, le , en plus de la musique classique indienne, a joué du trombone, de la trompette et de la cornemuse. Il a été souvent décrit comme suivant Inayat Khan comme son ombre. Très intéressé par culture physique et la lutte, cela l'a préparé à devenir un « mur de fer » pour le soutenir en certaines circonstances. Il a également poursuivi le travail de son cousin jusqu’à sa mort en 1958 à La Haye, où il est enterré.

Famille Hazrat Inayat Khan épouse une jeune Américaine, Ora Baker, nommée également Amina Begum, le à Londres. vignette|297x297px|Inayat Khan, Amina Begum et leurs enfants dans le jardin de Suresnes le . Quatre enfants naquirent de cette union :

Noor-Un-Isa ou Babuli, née le , date anglaise (il est fait mention d'une date de naissance russe le dans l'autobiographie). Celle-ci fut officier du renseignement britannique pendant la Seconde Guerre mondiale, déportée et assassinée par les nazis au camp de Dachau en 1944. ; Vilayat ou Bhaijan, né le à Londres. Resté rue de la Tuilerie à Suresnes après le départ de son père, il a poursuivi le travail de son père. Il a en particulier organisé des camps d'été en nature. Il est mort le à Suresnes ; Hidayat ou Bhaiyajan, né le à Londres. Compositeur et violoniste de son état, il a lui aussi poursuivi le travail de son père, en particulier aux Pays-Bas, où il a fini par élire résidence. Il meurt le à Munich. Khair-un-Nisa ou Mamuli, prénommée également Claire, née le et morte en 2011.

Le musicien

La période orientale

157x157px|Maula Bakhsh, son grand-père.|alt=|vignette

Beaucoup de membres de la famille d’Inayat Khan était des musiciens. Son grand-père Maula Bakhsh, accueilli à la cour de Sayaji Rao Gaekwar III, maharaja de Vadodara, fonda en 1886 l'académie de musique Gayan Shala. Inayat Khan y devint professeur, mais à la mort de son aïeul, il partit donner des concerts à Madras.

Puis sur l’invitation du maharaja Krishnaradjah Wadiyar IV, il se rendit à Mysore. En 1903, après un court retour sur Baroda, il reprit son bâton de pèlerin pour se rendre via Bombay à Hyderabad, où il se lia d'une respectueuse amitié avec le souverain de cet État, lui-même un mystique et un poète, le nizâm Mahbub Alî Khan Asaf Jâh VI. Dès le début de son séjour, il écrivit son livre de théorie musicale Minqar-i Musiqar, qui sera publié seulement en 1912, dans lequel il résume en ourdou le système musical de son grand-père.

C'est enfin là qu'il rencontra enfin son murshid, Syed Mohammed abou Hashim Madani. Tout comme les soufis Chishtiyyas, il poursuivait la réalisation spirituelle à l’aide de la musique et cette rencontre va préciser la trajectoire de son existence.

Il demeura à Hyderabad jusqu’en 1907 jusqu’au décès de son maître, qui avant de mourir le béni et lui demanda d’harmoniser l'Orient et l'Occident par l'harmonie de son art et de répandre la sagesse du Soufisme. S’ensuivit une période de voyage à travers le continent indien durant laquelle, tout en poursuivant l’exercice de sa profession de musicien, il cherchait à rencontrer les êtres remarquables de l’époque.

Le voyage en Occident

États-Unis gauche|vignette|127x127px|Ruth Saint Denis.

En 1910, Inayat Khan accompagné de son frère cadet et son cousin, quitta l'Inde pour New York. Musharaff, le plus jeune frère, les a rejoints six mois plus tard. Étranger, sans influence ni bonnes introductions, malgré sa rencontre avec Emma Thursby, il fallut un peu de temps pour donner des concerts et des conférences sur la musique. Il débuta par une conférence à l'université Columbia, puis grâce à la danseuse Ruth Saint Denis, pu entreprendre une tournée musicale dans tous les États-Unis, tout en parlant de philosophie et de musique dans les universités comme celles de Berkeley et de Los Angeles en Californie. Un jour qu'il partageait ses idées de fraternité humaine et d'union de l'Orient et de l'Occident avec Ruth Saint Denis, celle-ci lui répondit : .

vignette|166x166px|Portrait d'Hazrat Inayat Khan à San Francisco, en 1911.

Être interprète d'un art si peu connu à l'étranger ne fut pas facile au début, car dans ce pays qu’il qualifiait de « foyer moderne du progrès matériel », la suractivité, la précipitation, le changement perpétuel n’étaient pas compatibles avec des durées de concerts qu’il avait l’habitude de donner.

Considérant que le mysticisme avait jusqu'alors été rendu caché et ésotérique par certains maîtres qui ne l'enseignaient qu'à ceux qui appartenaient à leur propre race, religion, nation ou classe, il fonda l’Ordre Soufi afin de transmettre à nouveau à l'homme ce bien commun, sans remettre en question son droit, sa caste ou sa croyance.

C’est grâce à sa première disciple, , nommée également Rabia, qu’un temple soufi s’est ouvert à San Francisco pour le libre culte des peuples de toutes les religions. C’est elle qui a représenté pendant plusieurs années l'Ordre soufi en Amérique.

Grande-Bretagne vignette|158x158px|Béatrice Irwin actrice et poète

En 1912 le petit orchestre quitta l'Amérique pour l'Angleterre, en pleine période d'activité des suffragettes. Inayat Khan fut très sensible à leur combat qui augurait d'une libération pour les femmes sur tous les plans de l'existence. Ce fut l’occasion de rencontres avec les musiciens de l’époque, comme Cyril Scott et Percy Grainger, ainsi que la fréquentation d’un grand nombre de poètes et d'écrivains dans les cercles littéraires, comme Sir Henry Newbolt qui échangea avec Inayat Khan sur quelques points de philosophie religieuse. Beatrice Irwin le mit en relation avec Lord Dunsany très intéressé par la symbologie de la poésie de soufie.

Rabindranath Tagore en Angleterre à cette époque lui permet de rencontrer Arthur Henry Fox Strangways, secrétaire honoraire de la « Royal India Society », qui écrivait alors un livre sur la musique indienne. Lors de l’une de leurs rencontres, ce musicologue et grand critique musical dit à Inayat Khan :

France - Le musicien philosophe Arrivé à Paris au dernier trimestre 1912, il se lie d'amitié avec Edmond Bailly, amoureux de l'Inde et de sa musique, qui organise le premier concert à Paris. Une critique favorable est publiée dans le Gil Blas du . gauche|vignette|237x237px|Les Musiciens royaux de l'Hindoustan. Son orchestre, les Musiciens royaux de l'Hindoustan, a été engagé par Lucien Guitry, père de Sacha, pour un rôle dans Kismet, un spectacle oriental écrit par Knoblauch qui les rendit populaires. Les préparatifs furent l’occasion de rencontres avec beaucoup d'artistes comme Armen Ohanian, Mata Hari ou Isadora Duncan.

Dans Notturno, l'écrivain italien Gabriele d'Annunzio décrit en 1916 toute la mélancolie affectée de cette époque, et l'impression saisissante que produisait le chant d'Inayat Khan.

Walter Rummel permit la rencontre avec Debussy, qui s'est beaucoup intéressé aux râgas et avait surnommé Inayat Khan « le remarquable musicien philosophe ». Des conférences sur la musique et la philosophie furent organisées et le poète Jules Bois devint son disciple.