thumb|upright=1.5|Lawrence Alma-Tadema, La Mort d'Hippolyte, 1860.

L’hypotypose [] (du grec ancien /, « ébauche, modèle »Mot grec reposant lui-même sur un verbe qui signifie « mettre une ébauche sous les yeux de quelqu'un ».) est une figure de style consistant en une description réaliste, animée et frappante de la scène dont on veut donner une représentation imagée et comme vécue à l'instant de son expression. Le discours de la nourrice, dans le Prologue de la Médée d'Euripide, le « songe d'Athalie » de Racine dans la pièce du même nom, le portrait de Clodius fait par Cicéron dans son Pro Milone, ou la description de l'alambic faite par Émile Zola dans son roman L’Assommoir, sont des exemples d'hypotyposes.

Elle peut prendre la forme d'une énumération de détails concrets à tel point qu'on peut dire qu'elle franchit les conditions de forme propres à une figure de style. En effet, la figure peut aisément dépasser le cadre de la phrase pour se développer sur plusieurs phrases voire plusieurs pages.

Pour l'orateur latin Quintilien, l'hypotypose est . Elle permet la composition de vastes tableaux poétiques « donnant à voir » une scène, comme si les limites de la phrase n'existaient plus. Figure fondée sur l', elle est depuis les débuts de l'art rhétorique le procédé privilégié pour animer les descriptions et pour frapper l'imagination de l'interlocuteur. Elle possède plusieurs variantes, selon l'objet décrit. Elle est souvent confondue avec l'ekphrasis, qui est une description réaliste et précise d'un ouvrage d'art.

Définition de la figure Étymologie Le mot « hypotypose » provient du grec ancien / (dont descend également le mot « type »), qui désigne une « empreinte en creux ou en relief que laisse la frappe d'une matrice », propre au vocabulaire de la typographie. L'hypotypose, , est donc une « ébauche, un modèle ». Furetière voit dans le verbe / l'origine du substantif, qu'il paraphrase par l'expression latine : (soit : « je représente, je fais voir quelque chose »). Le sème conservé dans la définition de la figure est relatif au côté spectaculaire de l'animation qu'elle produit. Par analogie avec la matière à laquelle elle imprime une forme prédéterminée, l'empreinte est en effet ce qui marque l'esprit et l'imaginationLe premier sens du mot empreinte est : « Marque, forme laissée par la pression d'un corps sur une surface » d'après le Trésor de la Langue Française informatisé.En philosophie kantienne, l'hypotypose décrit une démarche qui institue un lien entre sensible et intelligible. Voir notamment l'article de F. Marty..

Au sens propre du terme, l'hypotypose « donne à voir » (selon l'expression latine ut cerni videantur), elle grave dans la mémoire du lecteur une image ou une impression. Le sens de « tableau », qui est employé de manière synonymique, est assez courant, notamment chez César Chesneau Dumarsais qui explique que ..

Définition et variantes « Figure de présence » pour le Traité de l'argumentation, la nouvelle rhétorique de Chaïm Perelman et Lucie Olbrechts-TytecaChaïm Perelman et Lucie Olbrechts-Tyteca, Traité d'argumentation, Éditions de l'Université de Bruxelles, , 226., l'hypotypose est, au sein d'un discours (à l'écrit mais aussi dans une certaine mesure à l'oral) la description animée et comme vivante d'un sujet, d'une scène, d'un personnage réel ou fictif ou d'un objet d'art enfin. Dans la rhétorique grecque, elle est connue sous le terme d’, ou en latin écrit ainsi : quem locum proximo libro subiecimus evidentiae… ab aliis hypotyposis dicitur, soit : .. Pour Jean-Jacques Robrieux, .. La figure a eu de nombreux noms au cours de l'histoire. Le poète Nicolas Boileau la nomme « image », Fénelon « peinture », Pierre Fontanier « tableau », Edmond de Goncourt « image peinte » et Joachim Du Bellay « énergie »..

Par son ambition, l'hypotypose est une figure clé de la mimésisVoir notamment les études compilées dans Alexandre Gefen, La Mimésis, Flammarion, GF-Corpus/Lettres, 2002. car l'auteur l'utilise pour dépasser, ou en tout cas donner l'illusion, le cadre narratif et descriptif classique, en procurant l'impression que la scène est réelle.

La figure est néanmoins souvent confondue avec d'autres. Il existe en effet des variantes, selon l'objet décrit ou la façon de le représenter :

La prosopopée thumb|left|Le dialogue avec la Mort, thème littéraire récurrent, est une prosopopée.

La prosopopée peut concerner un personnage fictif, mort ou abstrait qui, , a la faculté de parole ; il s'agit d'une figure à part entière, malgré une proximité avec l'hypotypose (selon Jean-Jacques Robrieux, elle en est, en effet, une forme.). La « prosopopée des lois » (Criton, 50 a-c) en est l'un des exemples les plus anciens. Le terme de « prosopographie » est également souvent employé, de manière synonymique avec celui de « prosopopée », et désigne la description de l'apparence d'une personne. Souvent confondue avec l'allégorie quand elle concerne un personnage mythique ou abstrait (comme la Mort par exemple), la prosopographie, au contraire du portrait et de l'éthopée (voir ci-dessous), décrit de manière vivante le sujet dans son environnement et en action, de manière fugace, comme dans ce poème baudelairien :

La topographie La topographieÀ distinguer du synonyme scientifique signifiant l'étude du relief. concerne la description d'un lieu, réel ou imaginaire. L'objet décrit dans la topographie est un paysage pittoresque ou tout simplement marquant. Sa fonction première est rhétorique : elle prend place lors de la narratio (phase de l'exposé des faits dans l'art oratoire) où elle permet de situer les lieux et les circonstances., et permet ainsi d'exposer à tous les lieux de l'action, ou d'en raviver leur mémoire. La topographie est très utilisée dans le roman, afin de fixer la scène comme dans ce passage de la nouvelle La Nuit de Guy de Maupassant :

L'éthopée thumb|upright|L'éthopée permet de brosser le portrait physique et moral d'une personne.

L'éthopée est également une variante de l'hypotypose. Elle consiste à peindre des personnages ou des assemblées de personnages en peignant aussi leurs mœurs et leurs passions. Moins visuelle que l'hypotypose, elle constitue bien souvent des éléments d'un portrait, comme chez les moralistes, depuis Les Caractères du philosophe Théophraste, repris par Jean de La Bruyère en 1688 dans ses Caractères de Théophraste, traduits du grec, avec les Caractères ou les mœurs de ce siècle. Pour Marc EscolaMarc Escola, La Bruyère I. Brèves questions d’herméneutique, Paris, Honoré Champion, collection « Moralia », , 2001., les portraits de La Bruyère réalisent l'excellence de l'éthopée, qu'il qualifie d' comme dans le portrait de Drance, personnage du chapitre Du Cœur de Les Caractères :

La diatypose Enfin, la diatypose, d'un terme grec désignant l'action de façonner, de modeler, ou « evidentia » en latin, connue également sous le nom de « trait »Synonyme attesté chez Bernard Dupriez et Patrick Bacry., consiste en une ., contrairement à l'hypotypose qui reste statique.

Certains auteurs définissent parfois, la diatypose comme une hypotypose courte et brève la définit comme une .. Cependant, contrairement à l'hypotypose, la diatypose est un court récit enchâssé dans un discours qui l'englobe. Autrement dit, la diatypose est une digression du regard ou de la diégèse qui se porte, un temps, non plus sur le déroulement de l'action mais sur une petite scène visualisable. Elle est souvent introduite par le narrateur lui-même, par le moyen d'une autre figure de style, l'épiphrase, a contrario de l'hypotypose qui se suffit à elle-même et semble close et autonome par rapport au reste du discours (bien qu'il s'agisse d'une figure de l'énonciation). Le Dictionnaire de rhétorique de Michel Pougeoise considère la diatypose comme une forme d'hypotypose réduite et condensée que l'on retrouve surtout dans le récit, chez Homère par exemple, dans lIliadeHomère, Iliade, traduction de Leconte de Lisle, chant 14. :

Une figure de style proche : l'ekphrasis

Historiquement, la figure de l'ekphrasisLe terme d'« ekphrasis », signifiant étymologiquement, , viendrait de l'orateur grec Philostrate qui, à partir de la période hellénistique, dans ses Eikones, en fait un genre d’écriture à part selon Janice Hewlett Koelb, in Poetics of Description. Imagined Places in European Literature, New York and Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2006, résumé consultable en ligne sur le site de fabula.org., qui permet de décrire de manière animée une œuvre d'art, est première dans la rhétorique. En effet le terme « hypotypose » n'est attesté que dès 1555 sous l'entrée « Hipotipose » de l'ouvrage de Jacques Peletier du Mans, l'''Art poétiqueVoir l'histoire de la notion sur le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL). alors que l'ekphrasis est connue depuis l'Antiquité grecque. L'ekphrasis est évoquée par Denys d'Halicarnasse, dans son Art rhétoriqueDenys d'Halicarnasse, Art rhétorique, 10, 17. et dans Sur la mimésisDenys d'Halicarnasse, Sur la mimésis, frg 31, 3., mais c'est Aélius Théon qui est le premier, au , à en tenter une définition. Il explique que cette description animée, qu'il nomme « ekphrasis », est Dans l'Antiquité, l’ekphrasis ne se limite donc pas à l'évocation d'œuvres d'art, mais désigne toute évocation vivace propre à faire surgir des images dans l'esprit de l'auditeur ou du lecteur ; ce n'est que vers la fin du que la notion est employée par les universitaires dans un sens qui la restreint à la description d'œuvres d'art« L'existence de cette catégorie intermédiaire d’ekphraseis (au sens antique) d'œuvres d'art et d'architecture (comme les Images de Philostrate ou l’ekphrasis versifiée de Hagia Sophia par Paul le Silentiaire) ont en partie contribué au mouvement qui a mené à la définition moderne à mesure que les universitaires de la fin du dix-neuvième et du début du vingtième siècles concentraient leur attention sur ce groupe de texte précis qui en sont ensuite venus à représenter la catégorie de l'ekphrasis tout entière. Mais à aucun moment dans l'Antiquité (ni à la période byzantine) l’ekphrasis n'a été confinée à une seule catégorie de sujets, pas plus qu'il n'est possible de ranger tous les textes qui traitent d'images dans la catégorie de l’ekphrasis au sens antique » (« the existence of this intermediate category of ekphraseis (in the ancient sense) of works of art and architecture (like Philostratos' Eikones or Paul the Silentiary's verse ekphrasis of Hagia Sophia) provided part of the impetus towards the modern definition as scholars in the late nineteenth and early twentieth centuries focused attention on this particular group of texts which then came to stand for the whole category of ekphrasis. But at no point in Antiquity (or Byzantium) was ekphrasis confined to a single category of subject matter, nor can every text about images be claimed as ekphrasis in the ancient sense »), Webb (2009), ..

thumb|upright|Les descriptions de boucliers de héros mythologiques sont des sujets d'ekphrasis depuis l'Antiquité « Bouclier de Scipion » ou « Plat d'Achille » : Patrocle conduit Briséis hors de la tente où siège Achille. Missorium en argent, ..

Deux types d'hypotyposes En dépit de ses nombreuses variantes aux contours flous, Bernard Dupriez, dans son Gradus, propose de distinguer deux types d'hypotypose, distinction attestée également par Jean-Jacques Robrieux :

L'« hypotypose descriptive » La figure se confond alors avec la simple description, comme énumération de détails, comme suivant le regard de l'observateur. Bernard Dupriez prend comme exemple le passage descriptif de L'Éducation sentimentale de Gustave Flaubert : Gustave Flaubert, L'Éducation sentimentale, 37. L'hypotypose appuie sur les détails, aboutissant à voir la scène au lieu de simplement la lire. Ces vers de Racine suggèrent ainsi, en trois mouvements, toute la tristesse du personnage de Junie et l'amour de Néron qui s'exprime ici :