Benazir Bhutto (en ; en ; ), née le à Karachi et morte assassinée le à Rawalpindi, est une femme d'État pakistanaise. Elle est Première ministre de 1988 à 1990 et de 1993 à 1996.

Elle est issue d’une riche famille aristocratique, influente en politique. Son père, Zulfikar Ali Bhutto, fondateur du Parti du peuple pakistanais (PPP, socialiste), dirige le pays de 1971 à 1977 en tant que président de la République puis Premier ministre. Après le coup d'État ayant évincé son père, qui est ensuite exécuté par le régime militaire de Muhammad Zia-ul-Haq, Benazir Bhutto se hisse à la tête de l'opposition et revendique l'héritage de son père en prenant le contrôle du PPP.

Benazir Bhutto devient la première femme élue démocratiquement à la tête d'un pays musulman à la suite des élections législatives de 1988, et engage un tournant libéral au sein du PPP. Elle est destituée par le président Ghulam Ishaq Khan en 1990 et perd les élections de la même année. Elle retrouve la tête du gouvernement après le scrutin législatif de 1993. Accusée de corruption et violences claniques, elle termine son second mandat en 1996 avec un ordre de destitution du président Farooq Leghari. Afin d'échapper aux poursuites judiciaires, elle s'exile à Dubaï puis à Londres.

Ayant obtenu du président Pervez Musharraf une amnistie, elle rentre au Pakistan pour participer aux élections législatives de 2008. Alors qu’elle s’associe avec Nawaz Sharif contre Musharraf, elle est tuée lors d'un attentat-suicide après un meeting à Rawalpindi. Les élections sont finalement remportées par son parti, et son mari, Asif Ali Zardari, devient ensuite président de la République. Elle est la mère de l'homme politique Bilawal Bhutto Zardari.

Origines et formation Benazir Bhutto naît le à Karachi dans une famille féodale historiquement influente de politiciens et propriétaires terriens du Sind où la famille Bhutto possède de vastes terres. Elle est la fille aînée de l'homme d'État Zulfikar Ali Bhutto, Pakistanais d'origine sindi, et de Nusrat Bhutto née Ispahani, Iranienne d'origine kurde. de confession chiite mais convertie au sunnisme après son mariage avec Zulfikar Ali Bhutto., lui-même sunnite.. Elle a deux frères cadets, tous deux engagés en politique : Murtaza et Shahnawaz..

Son éducation commence dans des pensionnats d'anciennes missions catholiques de langue anglaise.. Elle fréquente les écoles de la Congrégation de Jésus et Marie à Karachi puis à Murree et de nouveau à Karachi. où elle obtient son O-level à l'âge de 15 ans. Elle passe ensuite son A-level à la Karachi Grammar School en alors que son père est emprisonné pour avoir été l'un des meneurs de l'opposition au régime militaire d'Ayub Khan..

En 1969, après ses études secondaires, elle part pour les États-Unis où elle étudie au Radcliffe College de l'université Harvard. Elle obtient un Bachelor of Arts en gouvernement comparé en 1973 avec la mention cum laude.. Elle est membre de la fraternité Phi Beta Kappa. Elle poursuit son cursus au Royaume-Uni, au Lady Margaret Hall de l'université d'Oxford, où elle étudie la philosophie, la politique et l'économie en parallèle avec le droit international et la diplomatie. En , elle devient la première femme originaire d'Asie à être élue présidente de l'Oxford Union..

Sous le régime du général Zia vignette|Benazir Bhutto lors d'un rassemblement de l'association du barreau de Karachi en 1979.

En , une fois diplômée, Benazir Bhutto rentre au Pakistan avec pour objectif d'entamer durant l'été une carrière diplomatique au côté de son père Zulfikar Ali Bhutto, qui est alors Premier ministre. Mais le , Ali Bhutto est démis de ses fonctions après un coup d'État militaire, dirigé par le chef de l'armée Muhammad Zia-ul-Haq, qui impose la loi martiale. Alors que son père est en prison, sa mère Nusrat prend la direction du Parti du peuple pakistanais (PPP) puis envoie Benazir et Shahnawaz à Lahore pour mobiliser les militants du parti. Le général Zia traduit en cour martiale Ali Bhutto pour tentative d'assassinat d'Ahmed Raza Kasuri et celle-ci le condamne à mort. Malgré de nombreux appels à la clémence de dirigeants étrangers, il est pendu le . Benazir Bhutto et sa mère sont au même moment emprisonnées dans le camp de Sihala avant d'être libérées six semaines plus tard..

Tandis que les deux frères de Benazir Bhutto sont partis à l'étranger pour obtenir un soutien international, celle-ci et sa mère organisent la lutte politique et préparent notamment les élections promises par Zia en octobre. Cependant, le scrutin est reporté à une date indéterminée et elles sont placées en résidence surveillée à Larkana, puis libérées en . En , elles fondent une coalition de partis d'opposition, le Mouvement pour la restauration de la démocratie, à la suite de quoi Benazir Bhutto est envoyée en prison à Sukkur. Ses conditions de détention sont dures et elle tombe malade. Un an plus tard, elle est placée dans sa résidence surveillée de Karachi où elle continue d’appeler la population à manifester contre le régime. Le , elle se rend au Royaume-Uni pour y subir une opération médicale au mastoïde..

Installée à Londres, Benazir Bhutto essaie de mobiliser l'opinion internationale contre le régime de Zia, puis elle tente d'obtenir un soutien américain par l'entremise de Peter Galbraith. Elle revient au Pakistan en pour les funérailles de son frère et est arrêtée par les autorités et emprisonnée trois mois, avant de répartir à l'étranger. Elle rentre finalement le à Lahore, où elle est accueillie par une foule importante, puis se lance dans une tournée dans tout le pays et prend la tête de l'opposition au régime. Elle est plusieurs fois arrêtée et incarcérée pour de courtes périodes et échappe à une tentative d'assassinat en .

Alliances et conflits familiaux thumb|left|Benazir Bhutto avec son fils Bilawal dans les bras, en 1989.

Le , Benazir Bhutto épouse à Karachi Asif Ali Zardari, lui aussi issu d'une famille influente et riche du Sind. Sa famille et surtout sa mère Nusrat pressaient Benazir Bhutto de mettre fin à son célibat et lui proposèrent Zardari afin de préserver son image dans l'opinion et lier les intérêts communs des deux familles.. Si le mariage est traditionnel, la famille Bhutto ne verse toutefois pas de dot et Benazir conserve son nom de naissance. Le couple a trois enfants : Bilawal, né en 1988, Bakhtawar, née en 1990, et Asifa, née en 1993..

Benazir Bhutto va entrer en conflit avec ses frères qui tentent de créer un mouvement de résistance armée, Al-Zulfiqar, contre le régime Zia, tandis qu'elle croit en une lutte non-violente. En 1985, son frère Shahnawaz meurt dans des circonstances suspectes en France et son premier frère, Murtaza, revient au Pakistan à la fin de l'année 1993 après un exil de seize ans. Il revendique l'héritage politique de son père et critique la politique conduite par sa sœur. Nusrat va alors se rallier à lui et Benazir réagit en évinçant sa mère de son titre de présidente du PPP pour la remplacer à ce poste le . Le , Murtaza est abattu par la police du Sind, lors du second mandat de sa sœur ; de nombreuses accusations sont alors portées contre le couple Bhutto-Zardari...

Ascension au pouvoir Élections législatives de 1988

thumb|Composition de l'Assemblée nationale après les élections de 1988.

Le , le président Zia ul-Haq dissout l'Assemblée nationale et Benazir Bhutto prépare les élections législatives à venir. Le , quand le dictateur meurt dans le crash de son avion, elle y voit une punition divine. Comme le prévoit alors la Constitution le président du Sénat, Ghulam Ishaq Khan, devient président par intérim. Durant la campagne électorale, le premier enfant de Benazir, Bilawal Bhutto Zardari, naît le .. Le , des attaques simultanées à Karachi et Hyderabad font , paralysant ainsi la campagne électorale..

Le , après que Benazir Bhutto a déposé un recours en inconstitutionnalité, la Cour suprême annule le décret pris par Zia qui excluait les partis politiques des futures élections. Face à elle, différents courants conservateurs ou islamistes, pro et anti-Zia, se fondent au sein de l'Alliance démocratique islamique (ADI), proche des militaires. Benazir Bhutto mène campagne durant un mois, en remontant le pays de Karachi à Rawalpindi par le train. Elle fait du retour à la démocratie l'enjeu du scrutin et promet l'éducation pour tous et la mise en place d'une sécurité sociale.

Le , dans le premier scrutin ouvert depuis plus d'une décennie, le Parti du peuple pakistanais gagne largement les élections, remportant contre 55 pour l'ADI à l'Assemblée nationale, frôlant la majorité absolue de . Élue dans les trois circonscriptions où elle s'est présentée, c'est-à-dire à Larkana, Lahore et Karachi, Benazir Bhutto a voté à Larkana et est ensuite allée se recueillir sur la tombe de son père.. Sa mère Nusrat est également élue dans les deux circonscriptions dans lesquelles elle s'est présentée, à Larkana et Chitral. Le , le PPP remporte également les élections aux assemblées provinciales, obtenant contre 145 pour l'ADI.. Le PPP forme finalement avec le Mouvement Muttahida Qaumi une alliance de coalition permettant d'obtenir la majorité absolue à l'Assemblée nationale.

Premier mandat de Première ministre thumb|right|Benazir Bhutto en visite à Washington, en juin 1989. Malgré sa majorité à l'Assemblée nationale, le président par intérim Ghulam Ishaq Khan ne demande pas à Benazir Bhutto de former un gouvernement.. Finalement, ils trouvent un compromis : Bhutto est nommée au poste de Premier ministre mais le PPP donnera ses voix à Ishaq Khan pour l'élection présidentielle.. Elle prête serment en tant que Première ministre d'un gouvernement de coalition le ., à l'âge de et devient la plus jeune personne et la première femme élue démocratiquement à la tête d'un pays à majorité musulmane.. Le , Ghulam Ishaq Khan est élu par le collège électoral pour un mandat de et il bénéficie de la réforme constitutionnelle votée par le général Zia qui lui accorde l'ascendant sur le duo exécutif.

De fait, les marges de manœuvre de Benazir Bhutto sont très limitées face au président qui bénéficie du soutien de l'armée. Elle se voit imposer Yaqub Khan aux Affaires étrangères et Mirza Aslam Beg en tant que chef de l'armée, tandis que cette dernière garde la main sur son budget ainsi que sur les affaires nucléaires, diplomatiques et militaires. Sur ce plan, son mandat marque une période de transition dans la région, avec le retrait des troupes soviétiques d'Afghanistan. Jusqu'alors, le pouvoir avait reçu l'aide et le soutien du gouvernement américain dans sa lutte contre l'URSS. En , Benazir Bhutto rencontre à Washington le président américain George H. W. Bush, qui s'inquiète du développement nucléaire du pays. Elle reçoit cette année-là le Prix pour la liberté de l'Internationale libérale., alors que son mandat marque la libération de nombreux prisonniers politiques et une réduction de la censure. L'année 1989 correspond également au retour du Pakistan au sein du Commonwealth. En , Rajiv Gandhi et Benazir Bhutto se rencontrent à Islamabad.

Sur le plan économique, le gouvernement Bhutto mène une politique de privatisation des grandes entreprises nationales, marquant une rupture avec la politique socialiste de son père. La réforme commence en mais se traduit par un semi échec, les investissements privés manquent et les fonctionnaires s'opposent à la réforme.. Ainsi, les objectifs de privatisations, qui concernent en partie l'industrie et les services publics, et notamment la Pakistan International Airlines, ne peuvent être totalement atteints. Pour ses opposants, comme l'économiste Sartaj Aziz, cet échec est dû à l'absence de vision globale, ainsi qu’à un manque de volonté de réformer profondément les entreprises concernées pour les rendre plus attractives pour les investisseurs internationaux.