La mythologie pyrénéenne est l'ensemble des récits, contes, légendes et croyances diverses qui se rapportent directement à la chaîne des Pyrénées et à ses piémonts nord et sud.
Les Pyrénées constituent un ensemble géographique cohérent mais culturellement, religieusement et socialement hétérogène. Les Pyrénées ont été habitées par des peuples différents, parlant des langues différentes. En plus du français et du castillan, relativement récents, d'autres langues sont parlées selon les régions: le basque, l'occitan dans ses variantes languedocienne et gasconne (béarnais, bigourdan), l'aragonais et le catalan.
Les Pyrénées ont été un lieu de passage soumis à de multiples influences. Les études ethnologiques sur les Pyrénées ont été tardives et fragmentaires sur le versant français, plus poussées du côté espagnol en particulier grâce à de nombreux chercheurs comme Barandiarán, mais peu de synthèses en a été effectuée jusqu'aux travaux d'Olivier de Marliave, avec le Trésor de la mythologie pyrénéenne paru en 1987 ou ceux d'Isaure Gratacos (Fées et gestes, Femmes pyrénéennes). Il en ressort que, en dépit de grandes lacunes dues au manque de collectage sur le terrain et à l'arrêt des transmissions orales, on a pu dégager des grands thèmes communs propres au milieu montagnard : des dieux topiques qui évolueront soit vers des saints protecteurs, spécifiques à une économie agro-pastorale, soit des croquemitaines, des géants et des nains, des fées omniprésentes, bref une mythologie composite qui inclut aussi bien des aspects de la mythologie gréco-romaine, qu'un vieux fonds celtique, voire pré-indo-européen (le domaine basque), le christianisme (y compris ses courants gnostiques) et les envahisseurs historiques tels les « barbares » ariens.
La mythologie est une explication du monde. Dans les Pyrénées, se justifient ainsi la naissance des montagnes, des sources, des rivières, des lacs, des particularités géologiques ou météorologiques. On peut établir des similitudes avec d'autres milieux montagnards, comme les Alpes, et aussi des différences. Par exemple, les Pyrénées n'ont pour ainsi dire aucune tradition relative aux glaciers, qui sont rares et peu importants, alors que les Alpes connaissent des légendes de villages ensevelis, de démons, etc. Les glaciers y sont souvent considérés comme le purgatoire, où des âmes en peine sont prisonnières d'une glace qui les brûle comme le feu.
Dieux anciens
Origines
On ne peut pas parler de mythologie pyrénéenne sans parler de Pyrène. Pyrène témoigne d'une colonisation grecque par la Méditerranée, son nom évoquant à la fois une nymphe et des feux grandioses incendiant les montagnes. Il est très difficile aujourd'hui de démêler les légendes originelles des infinies variations ultérieures. Nous disposons d'une version écrite, dans les Guerres puniques du poète latin Silius ItalicusSilius Italicus, La Guerre punique, éditions Les Belles Lettres, Paris, 1979, traduction de Pierre Miniconi et Georges Delvallet, .. Racontant l'épopée guerrière des Carthaginois d'Hannibal, il évoque, au passage des Pyrénées l'histoire de Pyrène, fille du roi Bébryx, qui fut séduite et abandonnée par Hercule. Désespérée, elle s'enfonça dans la forêt, où les bêtes sauvages la dévorèrent. Hercule de retour ne put que lui élever un tombeau. Diodore de Sicile dit, pour sa part, que ces montagnes étant couvertes de forêts, les bergers y mirent le feu, les embrasant de manière grandiose, faisant naître des ruisseaux d'or et d'argent fondusJean-Robert Pitte, Histoire du paysage français de la préhistoire à nos jours, Tallandier, 2001.. D'autres légendes littéraires ont plus ou moins mêlé ces premiers récits, en d'innombrables versions.
Avant ces débuts littéraires, la mythologie pyrénéenne s'était sans doute déjà constituée.
Dans tous les massifs montagneux du monde, les sommets ont toujours été plus ou moins divinisés : non seulement en tant qu'habitation ou domaine réservé, mais aussi comme personnalisation d'un être divin. Les grands sommets sont assimilés à des géants endormis, tels l'Aneto, que les habitants de Benasque disaient entendre gémir, les nuits de tempêteBernat Ferrer i Frigola, Un fabulari que ressorgeix a cada revolt, , Revista El Temps, , 29 août 2006.. Le Puigmal était un être vivant, intervenant physiquement pour défendre la nature. Des Tres Sorores (« les Trois Sœurs ») du mont Perdu, aux Encantats (les « Enchantés »), on ne compte plus les sommets qui seraient des personnages métamorphosés à la suite d'événements divers, souvent de malédictions d'origine chrétienne, ou christianisées ultérieurement (punition d'un blasphème ou d'une impiété). Cet état de choses est attesté par la persistance de traditions orales. Sur des réalités concrètes, les Pyrénées abondent en vestiges archéologiques témoignant de cultes anciens.
Les mégalithes (dolmens, menhirs ou pierres dressées, pierres à cupules…) sont des témoins de cultes dont on ne sait que peu de choses, mais ils ont servi de support à une mythologie extrêmement riche forgée ultérieurement, ne serait-ce que pour expliquer leur présence : pierres dressées par des géants (Roland), des Maures, le Diable ou des saints. Les dolmens auraient constitué les maisons de Maures géants, qu'ils transportaient partout avec eux : une pierre sur la tête, et une sous chaque brasOlivier de Marliave, Panthéon pyrénéen, . Les cupules et autres marques dans la pierre sont devenues les empreintes laissées par les mains, les genoux, les pieds ou la tête de saints ou de saintes. Cette christianisation populaire s'est doublée d'une christianisation « officielle » de la part des ecclésiastiques, qui plantaient des croix sur les mégalithes et qui n'hésitaient pas, plus radicalement, à les faire sauter à la dynamite. En effet, jusqu'au on a vu la persistance de cérémonies, dont l'origine s'est perdue, qui relèvent de rituels de fécondité tellement explicites que l'autorité religieuse ne pouvait que s'en émouvoir. On cite le cas du calhau d'Arriba-Pardin, à Poubeau, en vallée du Larboust où certaines nuits les gens se retrouvaient dans une sorte de bacchanale, les hommes tournant autour de la pierre, manu penem proferentesTenant leur pénis à la main, Julien Sacaze, Le culte des pierres dans le pays de Luchon, Bulletin de l'Association française pour l'avancement des sciences, Paris, 1878..
Dieux pyrénéens thumb|Autel antique en remploi dans le mur de l'église de Saint-Aventin
Des cultes pré-chrétiens, on a de nombreux autels, inscriptions et quelques effigies sculptées de dieux. La plupart de ces témoignages sont souvent retrouvés en tant que remplois dans les murs des églises (ce qui indique certainement la proximité d'un ancien sanctuaire mais ne signifie pas nécessairement la continuité des cultes sur un même lieuOn trouve en effet dans les remplois les autels votifs mélangés aux cippes funéraires, alors que dans l'Antiquité le culte des Dieux était tenu éloigné du culte des morts, et ceux-ci ensevelis hors des limites de la cité. Voir .).
Les dieux locaux, honorés de longue date, subsistent conjointement avec les dieux romains importés après la conquête et les assimilant parfois. Ainsi Abellio, dieu solaire dont le nom rappelle évidemment Apollon et aussi le Belen gaulois, mais qui pourrait donc aussi avoir une origine celte. Paul Barrau de Lorde, en 1937, publie parmi ses légendes onésiennesBulletin municipal de la ville de Toulouse, mai 1937, une légende des douze géants du Larboust. Légende forgée de toutes pièces, mais qui reprend plus ou moins les noms des dieux fréquemment rencontrés dans ces Pyrénées centrales, et plus particulièrement dans le Comminges : les fils de LeherennA. E. Barry, Le dieu Leherenn d'Ardiège, Rollin, Paris - Privat, Toulouse, 1889. Reprint Lacour, Nîmes, 1990. (assimilé à Mars, des autels ont été retrouvés à Ardiège, en Comminges) et de Baïgorrixa (un dieu Baïcorrix, cippe trouvé à Montmajou), Alardos (vallée de Luchon), Hunnu (en fait, le dédicant d'un autel à un dieu Iscitt, trouvé à Garin), Andostenn (Antignac), Harblex, Hérian, Sérion, Abellion (autels à Saint-Aventin, à Saint-Pé-d'Ardet, etc.), Arix, Molox, Bontar, Barhossis et Illix (Illix, ou Ilixo, dieu des sources, a donné son nom à la ville de Luchon). On peut ajouter de nombreux noms à cette liste, comme le dieu Ergé qui avait son temple au sommet du mont Marteau, où on a retrouvé des cippes et un très beau masque de bronze du . Artahe, Idiatte, Garuna (le fleuve Garonne), ainsi que les Dei Montibus (dieux des montagnes) honorés à l'oppidum de Saint-Pé-d'Ardet. Le dieu Baesert a laissé un toponyme, entre Montréjeau et Saint-Gaudens, le Bazert.
L'origine aquitanienne (souche du moderne basque) de la plupart de ces noms n'est pas douteuse, et confirme l'extension du domaine proto-bascophone sur une grande partie des Pyrénées (c'est le substrat phonologique du gascon, langue aquitano-romane) : Baigorix est un dieu des sources fréquent dans le Pays basque. Les divinités basques, Mari, Sugaar (ou Sugoi, ou Maju) ont subsisté dans la mémoire collective en connaissant diverses fortunes dans l'évolution, de même que les multiples jaunak (« seigneurs »), Basajaun, Jaun Zuria, Jaunagorri…
Le pasteur de mille ans moins un jour
Les plus anciennes légendes pyrénéennes remontent certainement à cette époque : sans faire référence directement à des divinités, on les relie à l'apparition du christianisme dans un monde ancien, celui des Gentils ou Jentilak basques, peuples mythiques paien détenteurs de savoirs perdus. Cette notion d'une époque « différente » est omniprésente : le temps de la mauvaise loi, disait-on en AriègeCharles Joisten, Les Êtres fantastiques dans le folklore de l'Ariège, . Ce changement radical est symbolisé par l'apparition de la première neige, annoncée par un patriarche, le berger de neuf cent neuf ans, ou neuf cent quatre-vingt-dix-neuf ans, ou mille ans moins un jour, selon les versionsEugène Cordier, Les légendes des Hautes-Pyrénées, Cazenave, Lourdes, 1855 : Le Pasteur de 909 ans.. Il s'appelle Mulat-Barbe ou Millaris et sa mort, après la chute de la première neige et l'exode de son peuple vers de nouvelles contrées, marque l'avènement de temps nouveaux. Mulat-Barbe était un géant qui vivait à l'Alhet d'Estaubé, près de Gèdre. En vallée d'Aure, il subsistait sous le nom de Quoate-Ueilhs e Maula Barbe (Quatre yeux et « mauvaise » barbe), lui aussi réduit au rôle de croque-mitaineF.-E. Petiteau, Contes, légendes et récits de la vallée d'Aure, éditions Alan Sutton, 2006. Millaris élevait ses troupeaux sur la montagne d'Arizes, près du Pic du Midi de Bigorre, et sa tombe, entre les vallées de Lesponne et de l'Oussouet, serait marquée par era crouts de Beliou, la croix de Béliou, sculptée d'un Christ d'un côté, et d'un visage de l'autre. S'agirait-il d'Abellio ? La légende de la première neige, entraînant le déplacement vers les plaines des populations pastorales, se retrouve en maints endroits (Andorre, par exemple), et peut correspondre (ce qui n'est pas toujours le cas) avec une certaine réalité, l'existence de hameaux et de noyaux pastoraux situés en altitude à des époques reculées, puis abandonnés.
Divinités des champs, des forêts et des montagnes thumb|left|100px|Tantugou