L'Alliance pour le progrès est créée en 1961 par le président des États-Unis John Fitzgerald Kennedy pour renforcer la coopération entre l'Amérique du Nord et l'Amérique du Sud. Ce mécanisme d'aide économique, adopté dans le cadre de l'Organisation des États américains, a alors pour objectif de dynamiser le développement économique et social de l'Amérique latine, mais il est en arrière-plan une pièce importante dans la stratégie d'endiguement de la montée des mouvements sociaux décrite comme une menace communiste croissante et que les États-Unis ressentent depuis la prise de pouvoir de Fidel Castro à Cuba, en 1959.

Elle vient se placer dans une série de tentatives à l'échelle du continent américain visant une plus grande proximité de destin entre pays du Nord et du Sud, telle que reflétée dans la doctrine dite du panaméricanisme. L'organisation permet aux industries et aux capitaux en provenance des États-Unis de trouver des débouchés sur les marchés latino-américains et de promouvoir les intérêts économiques des États-Unis sur le continent dans une perspective de développement conjoint.

Les objectifs de l'Alliance sont formulés dans le cadre de la doctrine Kennedy qui précisent la politique des États-Unis à l'égard du continent pendant les années 1960. Si les transferts de flux financiers sont au départ conditionnés à la démocratisation des régimes bénéficiaires, le soutien économique apporté à des régimes dictatoriaux tels qu'ils se mettent en place au Brésil, au Honduras ou encore en République dominicaine conduit à une invalidation de facto des objectifs idéologiques fondateurs de l'Alliance. Elles n'ont pas les résultats escomptés de développement économique et de progrès démocratique et, progressivement réduite, elles sont définitivement abandonnées par le président Nixon, en 1973. thumb|220px|Carte politique du continent américain - Source CIA.

Origine et objectifs Contexte Depuis la décolonisation du subcontinent latino-américain et la tentative unificatrice de Simón Bolívar, suivie de la formulation de la doctrine de Monroe dans les années 1820-1830, le continent peu à peu recherche les moyens d'œuvrer à un développement commun. Mais ce n'est qu'avec la création de l'Organisation des États américains en avril 1948, que les États-Unis réellement systématisent leur politique vis-à-vis des États du Sud. La politique menée ensuite par les administrations successives républicaines ne permettent aucun progrès en matière de développement économique concerté. Ainsi à la Conférence inter-américaine de Caracas en 1954, John Foster Dulles, alors Secrétaire d'État du président Eisenhower, répond « Trade, no aid! »Du commerce, pas des aides! citation dans l'Encyclopædia Universalis, article Alliance pour le progrès, consulté le 10 février 2008, aux demandes d'intervention publique. C'est la démarche du président brésilien Juscelino Kubitschek qui lance l'idée d'une collaboration économique inter-américaine, Operación Panamericana et l'expose dans un mémoire transmis le à vingt-et-un gouvernements, provoquant la réunion du « comité des 21 » à Washington en .

180px|thumb|right|Kennedy serre la main de Dwight Eisenhower après sa nomination le 20 janvier 1961. Tout d'abord réticent, mais prenant en considération la menace que représentent la révolution réussie de Cuba en 1959, Washington prend à son tour l'initiative. Ainsi, en 1959, est créée la Banque inter-américaine de développement (B.I.D.) au capital d'un milliard de dollars dont 450 millions souscrits par les États-Unis - puis négocié l'acte de Bogotá, programme d'amélioration sociale, plus que de développement économique, en 1960. Le Marché commun centraméricain est aussi créé la même année.

Mais, c'est avec le président John F. Kennedy nouvellement élu, que la politique des États-Unis évolue profondément en mettant l'accent sur le développement économique, comme le Foreign Assistance Act de septembre 1961 qui réorganise les programmes d'assistance, nés avec le Plan Marshall, en les distinguant totalement de l'aide militaire. En , le Président Kennedy crée l'agence des États-Unis pour le développement international (USAID).

But de l'alliance 250px|thumb|left|Kennedy reçu par le président du Venezuela Betancourt le , dans le cadre de sa tournée en Amérique latine et du lancement de l'Alliance pour le progrès. Le , s'adressant aux diplomates d'Amérique du Sud et à des membres du Congrès, le président Kennedy, dans le droit fil de sa rhétorique, propose un plan à dix ans pour l'Amérique latine :

L'outil de cette vision politique va être l'Alliance pour le progrès dont il a dessiné les contours dans son discours d'investiture, le :

Dans ce discours, Kennedy réaffirme par ailleurs l'engagement des États-Unis à participer à la défense de toute Nation dont l'indépendance serait menacée [ce qui vise le danger d'insurrection ou d'intervention communiste extérieure] et promet d'augmenter les programmes d'aide alimentaire et de soutien économique pour les pays.

La montée en puissance des mouvements sociaux en Amérique latine, telle qu'elle peut s'exprimer à Cuba en 1959, en Bolivie en 1952 ou encore en Amérique centrale, fait craindre aux États-Unis un ébranlement de l'équilibre économique continental dans une direction contraire aux intérêts économiques du pays. Face à la création de l'Alliance perçue comme une offensive institutionnelle des intérêts financiers des États-Unis, Ernesto Che Guevara, ministre de l'Economie de Cuba, préconise ainsi dans son discours au Conseil interaméricain économique et social « la nationalisation de toutes les entreprises étrangères s'occupant d'agriculture et de commercialisation de produits agricoles en Amérique latine ».

Objectifs détaillés Le programme est paraphé le à la conférence inter-américaine de l'Organisation des États américains (l'OEA) réunie à Punta del Este en Uruguay par tous les États membres, à l'exception de Cuba Charte de Punta del Este, établissant une Alliance pour le Progrès, signée le 17 août 1961 - Document diplomatique disponible sur le site de l'Université Yale - consulté en février 2008.

Les principaux objectifs en sont : une croissance annuelle de 2,5 % du revenu par têteCuba est représenté par le Che ; il ne signe pas le programme car il trouve ce taux trop modeste comparé au 10 % revendiqués par le bloc communiste. Tiers-Monde,1962, vol. 3, , , , l'établissement de gouvernements démocratiques, l'élimination de l'illettrisme des adultes en 1970, la stabilité des prix, évitant inflation comme déflation, une distribution plus équitable des revenus, une réforme agraire et la planification économique et socialePeter H Smith, Talons of the Eagle: Dynamics of U.S.-Latin American Relations, 1999 .

Le plan repose sur trois éléments factuels :

Premièrement, les pays doivent s'engager sur des investissements de quatre-vingts milliards de dollars sur dix ans. Les États-Unis promettent de fournir ou garantir vingt milliards de dollarsThe Columbia Encyclopedia, , 2001, article cité Alliance for Progress.

Deuxièmement, les délégués latino-américains sont requis de fournir un plan complet de développement par pays. Ces plans doivent être soumis pour approbation à un comité d'experts inter-Américains.

Troisièmement, la fiscalité doit être modifiée afin d'exiger « plus de ceux qui ont le plus » et une réforme agraire doit être lancée.

Évolution de l’aide des États-Unis à l’Amérique latine pendant les années 1960 Circuit financier Du fait de ce programme, l'assistance économique à l'Amérique latine triple pratiquement entre 1960 et 1961. Toutefois, entre et 1962,l 'Alliance ne reçoit que 225 millions de dollars, en plus d'une conjoncture commerciale internationale défavorable (baisse des prix des matières premières ; fuite des capitaux étrangers ; utilisation des crédits de l'Alliance pour rembourser des prêts plutôt que pour réaliser des investissements). En , lors de la réunion du conseil de l'OEA à Mexico, il est mis en évidence que le revenu per capita des pays bénéficiaires de l'aide n'a crû que de 1% par an. Entre 1962 et 1967, les États-Unis fournissent 1,4 milliard de dollars par an au continent sud-américain. En comptant les investissements nouveaux, l'aide atteignit 3,3 milliards de dollars par an.

À la fin des années 1960, l'aide économique pour l'Amérique latine se réduit considérablement, en particulier à la suite de l'élection de Richard Nixon.

Les chercheurs L. Ronald Scheman L. Ronald Scheman (s.d.), The Alliance for Progress : A Retrospective, et Tony Smith Tony Smith, "The Alliance for Progress: The 1960s," in Exporting Democracy: The United States and Latin America, Abraham F. Lowenthal, éd. Johns Hopkins University Press, 1991, ont ultérieurement calculé que le montant total des aides atteignit 22,3 milliards de $. Mais, ce total n'est pas net des transferts de ressources et de développement : les pays devant toujours assurer le service de leur dette vis-à-vis des États-Unis et des autres pays développés. De plus, les profits réalisés sont retournés aux États-Unis, pour un montant fréquemment plus élevé que les nouveaux investissements.

En , l'ambassadeur des États-Unis à l'OEA, William T. Denzer, explique devant la commission des affaires étrangères de la chambre des représentants :

Action commerciale offensive La charte de l'Alliance comprend une clause recommandée par les hommes politiques américains qui engagent les États latino-américains à promouvoir « des conditions qui encourageraient le flux de capitaux étrangers » dans la région.

Les industriels américains conduisent un intense lobbying au Congrès afin d'amender le Foreign Assistance Act de 1961 pour s'assurer que l'aide américaine ne profite à aucun fournisseur étranger, potentiellement concurrent, « à moins que les pays intéressés acceptent de limiter leurs exportations vers les États-Unis à moins de 20 % de leur production ».

De plus, ils obtiennent que tous les achats d'équipements industriels et de véhicules, réalisés grâce à cette aide, reviennent aux États-Unis. Une étude de 1967 de l'AID montre que 90 pour cent de tous les achats courants vont à des compagnies américaines in Power and Profits US Policy in Central America, Ronald W Cox, 1994, University Press of Kentucky, .

Versant militaire thumb|left|250px|Dean Rusk, Lyndon B. Johnson et Robert McNamara, février 1968. Durant la présidence de Kennedy, entre 1961 et 1963, les États-Unis suspendent l'aide économique et/ou rompent leurs relations diplomatiques avec plusieurs pays qui connaissent un régime dictatorial, comme l'Argentine, la République dominicaine, l'Équateur, le Guatemala, le Honduras, et le Pérou. Mais, ces suspensions ne sont appliquées que temporairement, pour des périodes allant de trois à six moisThe World Since 1945, P M H Bell, 2001, Oxford University Press. Toutefois les deux dernières ruptures qui ont lieu en 1963 -en septembre en République dominicaine et en octobre au Honduras- sont abrogées par le président Johnson dans les semaines ou dans les mois qui suivent l'assassinat du président Kennedy Maurice Lemoine, Les enfants cachés du général Pinochet. Précis de coups d'États modernes et autres tentatives de destabilisation, Don Quichotte, 2015, p. 45 et 117..

Dès 1964, pendant le mandat de Lyndon Johnson, le programme de discrimination contre les régimes dictatoriaux est interrompu. En , les États-Unis approuvent un coup d'État militaire au Brésil pour renverser le président élu, Joao Goulart, et se tiennent prêt à intervenir en cas de besoin dans le cadre de l'opération Brother Sam.

En 1965, les États-Unis déploient en République dominicaine pour interrompre un potentiel virage à gauche du pays avec l'opération Power Pack.