Letizia Battaglia est une photographe et photojournaliste italienne née le à Palerme et morte le dans la même ville. Elle est connue pour son travail sur la qui a été récompensé par plusieurs prix.
Première photographe pour la presse quotidienne italienne, elle dirige le service photo du quotidien de Palerme L'Ora de 1974 à 1990, période durant laquelle elle capture de nombreuses scènes de crimes mafieux et des arrestations qui font entrer ses clichés dans l’histoire sicilienne. Ses photographies, en noir et blanc, s’ancrent aussi dans la vie quotidienne des habitants de l’île, des plus pauvres à ceux issus de l'aristocratie, marquée par la violence, avec une place spéciale accordée aux jeunes filles et aux femmes.
À la fin des années 1980, son combat contre la mafia se traduit par un engagement politique notamment aux côtés de Leoluca Orlando à la mairie de Palerme et à La Rete. Après l'assassinat des deux juges anti-mafia Falcone et Borsellino en 1992, elle met fin à son travail photographique sur la Cosa nostra au profit d'activités dans d’autres domaines artistiques (littérature, théâtre). Elle réexplore le passé à travers un projet mêlant archives personnelles et adjonction de nouveaux éléments avec pour thème le corps féminin, pour « exorciser » un passé fait . C'est l’espoir et la liberté qu’elle voit à travers les femmes.
Biographie Enfance et mariage Letizia Battaglia naît le à Palerme en Sicile. Issue d’un milieu bourgeois., avec un père travaillant dans le domaine maritime, Letizia Battaglia passe une partie de son enfance à Trieste, Civitavecchia et Naples pendant la guerre puis revient à Palerme... À Trieste, elle mène pendant trois ans l'existence d'une petite fille libre., mais de retour à Palerme, elle est enfermée chez elle par ses parents, Cesare et Angela., après avoir subi une agression : un homme s'est masturbé devant elle dans une rue de sa ville natale quand elle avait dix ans..
Élève dans une école catholique mais devenue athée, elle souhaite devenir écrivaine mais elle n’est pas autorisée par ses parents à poursuivre ses études.. Elle se marie à l’âge de seize ans à un homme de vingt-trois ans pour échapper à l’emprise de son père, jaloux.., autoritaire. et violent, mais entre ainsi dans une relation tout aussi abusive.. Son mari, Franco Stagnitta, héritier d’une dynastie de torréfacteurs italiens., la contrôle de la même manière, refusant, par exemple, qu’elle sorte seule, arguant de sa sécuritéMelissa Harris, « Battaglia en noir et blanc », dans .Letizia Battaglia décrit ses parents et son époux comme étant imprégnés d’une .. Avec la naissance de ses trois filles, elle est cantonnée à un rôle traditionnel de femme au foyer de la classe moyenne car son époux ne la soutient pas dans ses ambitions littéraires et va jusqu’à la qualifier de « folle » lorsqu’elle émet le souhait de commencer une formation.. Traversant une dépression et hospitalisée en Suisse pendant deux ans, elle suit une psychanalyse de deux ans avec Francesco Corrao.
Sa rencontre du poète Ezra Pound à Venise alors qu'elle a la marque durablement..
Débuts dans le journalisme et la photographie à Milan Après sa guérison, elle débute comme pigiste en 1969 pour L'Ora, quotidien du soir appartenant au Parti communiste italien, qui publie des enquêtes sur la mafia à Palerme. En 1971, âgée de , elle divorce et quitte la Sicile, avec ses enfants, pour vivre à Milan avec le photographe Santi Caleca.
Refusant toute pension de la part de son ex-conjoint et devant subvenir aux besoins de sa famille., elle commence à travailler en tant que journaliste.. Elle collabore aux revues Le Ore et ABC. Comme elle doit illustrer elle-même ses articles, elle découvre la photographie en autodidacte, sans l'appui de son compagnon, plus par nécessité que par attrait particulier pour ce médium.. Elle capture notamment les mouvements étudiants, photographie Pier Paolo Pasolini. qui deviendra l’un de ses amis., Gae Aulenti, la Palazzina Liberty de Dario Fo et Franca Rame.
Retour à Palerme et carrière à L'Ora vignette|gauche|Un Pentax K1000, appareil photo argentique utilisé par Letizia Battaglia.|alt=Photo noir et blanc d'un Pentax K1000, appareil photo utilisé par Letizia Battaglia
L'Ora et le Après un séjour à Paris, elle retourne, en 1974, à L'Ora.. avec Santi Caleca à l'invitation de Vittorio Nistico, le directeur du quotidien de gauche, qui donne des espaces à la photographie et qui lui confie la direction de la photographie jusqu'en 1990.. Sans être salariée du journal ni membre de son comité de rédaction, elle dirige un groupe de cinq photographes qu'elle choisit pour couvrir tous les événements sur face à la concurrence de l'ANSA et du Giornale di Sicilia..
En 1974, Battaglia fonde le ., un organisme éducatif autour duquel se regroupent de jeunes photographes locaux.. Parmi eux, on compte Ernesto Bazan, Fabio Sgroi, Luciano del Castillo, sa fille Shobba Battaglia et Salvo Fundarotto.
Palerme est alors le théâtre d'une violente guerre de mafia entre familles rivales et contre les représentants de l’État et les journalistes.. Trois jours après ses débuts en tant que journaliste, elle photographie un homme assassiné, ce qui la marque profondément.
Première italienne à être photographe pour un quotidien, seule femme dans un milieu d’hommes et évoluant, plus largement, dans une ville où le patriarcat règne alors, Letizia Battaglia rapporte avoir subi du harcèlement de la part de ses « collègues »Les guillemets sont utilisés dans la source. à plusieurs reprises.. Les relations avec les forces de police sont aussi compliquées, par exemple pour couvrir les scènes de crime car elle n’est pas jugée « crédible » au contraire des hommes qui y accèdent sans problème. Soutenue par Boris Giuliano, chef de la squadra mobile de Palerme., et acquérant progressivement une renommée importante en tant que photographe travaillant sur la mafia sicilienne, Cosa Nostra.., elle selon l’un de ses proches.
Les années partagées avec Franco Zecchin Elle rencontre le photojournaliste Franco Zecchin en 1976 à Venise lors d’un stage de théâtre dirigé par Jerzy Grotowski. En couple, ils travaillent pendant près de deux décennies dans une tradition de journalisme de « service public » qui contraste avec les conglomérats contemporains issus de l’empire de Silvio Berlusconi..
Letizia Battaglia cherche à montrer les crimes mafieux par ses photographies et documente les ravages provoqués par le clan des Corleonesi. Franco Zecchin définit ainsi les motivations qu'il partage avec Letizia Battaglia :
Pour être parmi les premiers sur les scènes de crime, ils interceptent illégalement les échanges de la police.. , précise Zecchin.
Dans les années 1980, la rédaction de L'Ora a besoin d'étoffer son équipe de photographes, afin de couvrir l'actualité de la ville. et fait appel à . Même s'ils ne sont pas salariés de L'Ora, l'indépendance de Battaglia et Zecchin est relative et celui-ci indique qu'ils ont été concernant la façon dont étaient utilisées leurs photographies, jusqu'à détourner parfois leur sens journalistique.
En 1978, elle crée avec Zecchin une galerie , où passent de nombreux photographes italiens ou étrangers. comme Ferdinando Scianna et Josef Koudelka avec qui ils voyagent. et qui leur apprend la rigueur du cadrage, ce qui leur permet d’améliorer la composition tout en conservant la « dénonciation sociale » dans leurs photographies.
En 1979, elle participe avec Franco Zecchin à la création du Giuseppe Impastato, pour demander la réouverture de l’enquête alors qu'il s'agit d'un assassinat par la mafia un an plus tôt.. Vingt-cinq ans plus tard, le commanditaire de l’assassinat est finalement condamné grâce à cette première forme d’association anti-mafia.. Le centre constitue, par ailleurs, la plus importante bibliothèque du monde sur la mafia..
Toujours en 1979, elle photographie Giulio AndreottiPrésident du Conseil des ministres à plusieurs reprises entre 1972 et 1992. en compagnie du mafieux Nino Salvo. Elle avait elle-même oublié l’existence de ces clichés mais ceux-ci ressortent en 1993 lorsque la police fouille ses archives. Ils constituent la seule preuve matérielle du lien unissant les deux hommes et deviennent un symbole de la lutte contre la mafia.
Un engagement au grand jour contre la mafia Durant les années 1980, elle photographie à plusieurs reprises l'ancien maire Vito CianciminoIl deviendra en 1992 le premier homme politique italien condamné pour ses liens avec la mafia. lors de rassemblements du parti Démocratie chrétienne dont il est invité d'honneur alors que ses relations avec la pègre sont censées l’avoir rendu persona non grata dans les cercles de pouvoir.. À partir de cette date, Letizia Battaglia réalise des tirages en grand format de victimes de la mafia qu’elle accroche avec Zecchin à Palerme et dans des petits villages de Sicile., notamment sur la place principale de Corleone, commune connue en tant que repaire du clan. Ces expositions réalisées sans autorisation et, plus globalement, l’ensemble de ses publications lui valent des menaces de mort... Elle confie au New York Times :
Malgré les menaces, la photographe devient plus engagée encore à travers son art dès la fin des années 1970. Cette période est celle de l’arrivée du trafic d’héroïne dans la mafia et entraîne d’une part, une forte augmentation du nombre d’individus dépendants dans la population. et, d’autre part, une guerre de clans entre Palerme et Corleone qui coûtera la vie à un millier de personnes.. Elle immortalise cette atmosphère par des photos de rues, de manifestations et de scènes de crime : Ainsi, le , Letizia Battaglia photographie le futur président de la République, Sergio Mattarella, tirant hors de sa voiture le cadavre de son frère, le président de la région de Sicile, Piersanti Mattarella, mort sous les balles de la mafia.. La même année, elle assiste à l'arrestation de Leoluca Bagarella, l’un des tueurs les plus violents de la , qui essaye de se libérer pour l’attaquer.Alexander Stille, « Vingt années de mafia : une chronique visuelle », dans .. Sa photographie, très connue depuis lors, montre la « rage » et la « férocité » de l’individu..
Mandats électoraux En 1985, elle devient la première femme européenne à recevoir le prix Prix W. Eugene Smith. Cette distinction constitue un tournant pour Letizia Battaglia, qui considère qu’elle doit « faire plus »..
Alors que les exécutions par la ensanglantent l’île, elle décide de s’engager en politique. Elle s'engage au sein du mouvement naissant des Verts et se présente aux élections municipales de 1985 à Palerme, sans être élue. Mais la tête de liste écologiste élue au conseil municipal démissionne et laisse son siège à Battaglia en 1986.. Leoluca Orlando en fait son adjointe à la de 1987 à 1990.. Dans ces fonctions, elle lutte derechef contre la mafia et la corruption.. En particulier, elle participe au sauvetage du quartier historique de la ville menacé par les velléités des clans recherchant des contrats de construction lucratifs, crée le premier financement municipal en matière culturelle, s’implique dans la collecte des déchets, dont le système est gangrené par la corruption, développe les espaces verts., dont la palmeraie du , et fait disparaître les étals du front de mer de Mondello pour en restituer le panorama.
Sans suivre les procédures habituelles, elle déploie son énergie pour faire un état des lieux des parcs et espaces publics de la ville, contrôler le travail des éboueurs, impliquer personnellement les agents municipaux défaillants, rappeler à l'ordre les enfants qui jettent des ordures dans la rue, convaincre les restaurateurs d'installer des terrasses pour les touristes. Sans pouvoir inverser des décennies de corruption et de négligence, Battaglia donne le signal que l'engagement des citoyens peut changer le quotidien de Palerme et attire l'attention du public..