est un opéra en cinq actes sur un livret d'Eugène Scribe. et Germain Delavigne, et une musique composée par Giacomo Meyerbeer. Adaptée de la légende médiévale de Robert le Diable, l’œuvre est le dixième opéra de Giacomo Meyerbeer et son premier composé pour l’Opéra de Paris.

La création eut lieu à l’Opéra de Paris, salle Le Peletier, le , avec les sopranos Julie Dorus-Gras et Laure Cinti-Damoreau, le ténor Adolphe Nourrit et la basse Nicolas-Prosper Levasseur, sous la direction de François-Antoine Habeneck. Frédéric Chopin, qui assista à la création, écrivit : « Si jamais la magnificence parut dans un théâtre, je doute qu'elle ait jamais atteint le degré de splendeur déployé dans Robert... C'est un chef-d'œuvre... Meyerbeer s'est acquis l'immortalité...» De fait, célébrée par Piotr Kamiński Piotr Kaminski, Mille et un opéras, Paris : Fayard, Collection Les Indispensables de la Musique, 2005, . comme étant « un des plus grands triomphes de tous les temps », l’œuvre va faire la fortune de l’Opéra de Paris qui devient alors la place prépondérante de l’art lyrique, où tous les compositeurs (et notamment Donizetti, Verdi ou Wagner) viennent chercher, avec des succès variables, la consécration. S’il n’est plus guère représenté aujourd’hui, « l’effet extraordinaire produit par Robert le Diable sur les contemporains » a eu des effets durables et des opéras aussi célèbres que Le Vaisseau fantôme, Tannhäuser, Faust, Don Carlos, Carmen, Parsifal… s’inspirent d’une façon ou d’une autre de Robert.

Sujet Le sujet est emprunté à une légende médiévale, dont le héros est Robert le Diable, fruit de l’union de Satan et d’une mortelle. La plus ancienne version connue remonte au et le roman fut ensuite diffusé en France par la Bibliothèque bleue et de nombreuses éditions populaires qui multiplient les variantes de l’histoire.

La légende originale vignette|gauche|La Conversion de Robert le Diable, tableau de Guillaume Cabasson. Robert, le fils du duc de Normandie (Rollon), mène une vie de brigandage. À la tête d’une troupe armée, il pille, viole et assassine si bien que son père, le duc, décide de le bannir de Normandie.

Après avoir massacré sept ermites revenant d’un pèlerinage, Robert commence à éprouver des remords. Il est également frappé de n’inspirer que terreur et haine. Aussi interroge-t-il sa mère qui lui révèle le secret de sa naissance : désespérant de ne pas avoir d’enfant malgré toutes ses prières, elle a demandé au Diable de lui en accorder un et son souhait fut aussitôt exaucé.

Le jeune homme décide alors de s’amender et d’expier ses crimes afin de sauver son âme de la damnation. Ses compagnons refusant de changer leur mode de vie criminel, il les massacre tous l’un après l’autre et restitue les biens dérobés à leurs légitimes propriétaires.

Il se rend ensuite à pied en pèlerinage à Rome pour être confessé. Le pape l’adresse à un saint ermite, qui lui impose une triple pénitence : le jeune homme devra se faire passer pour fou, n’adresser la parole à personne et ne manger que la nourriture laissée aux chiens. Robert décide de suivre ces règles scrupuleusement. Un jour, il est remarqué par l’Empereur qui ordonne qu’il soit correctement logé et nourri. Mais Robert fait comme s’il ne comprenait pas ces ordres, se contente de la nourriture donnée aux chiens de l’Empereur et va dormir dans les chenils du palais.

Plusieurs années passent. Une armée sarrasine attaque Rome à trois reprises, mais est vaincue à chaque fois grâce à l’intervention d’un chevalier inconnu, portant une armure étincelante et qui disparaît aussi mystérieusement qu’il est apparu. La fille de l’Empereur, muette de naissance, tente en vain de révéler que ce chevalier n’est autre que le fou qui dort avec les chiens.

L’Empereur veut cependant connaître l’identité du vainqueur. Il apprend que l’un de ses chevaliers a blessé l’inconnu par erreur au cours d’une embuscade, et qu’un bout de flèche est resté dans la blessure. Il promet alors la main de sa fille à celui qui sera capable de lui rapporter ce bout de métal. Un ancien prétendant de la princesse tente, par un subterfuge, de se faire passer pour le chevalier inconnu. Son imposture est cependant révélée par la fille de l’Empereur qui retrouve miraculeusement la parole. Elle déclare également que le mystérieux chevalier n’est autre que le fou qui dort avec les chiens, ce que vient confirmer le saint ermite que Robert avait rencontré sur les conseils du pape. Ce dernier annonce que Dieu a finalement pardonné à Robert et que celui-ci peut désormais épouser la fille de l’Empereur.

L’adaptation pour l’opéra vignette|Trio du dernier acte où Robert doit choisir entre le Bien, personnifié par Alice, et le Mal, représenté par Bertram : tableau de François-Gabriel Lépaulle. L’adaptation pour l’opéra est extrêmement libre et se contente de reprendre la situation de départ (les tribulations d’un chevalier issu de l’union d’une femme avec un démon) et la fin (le mariage du héros avec une princesse). Mais le Robert criminel sanguinaire de la légende cède la place à un jeune homme irresponsable et quelque peu arrogant qui est l’enjeu inconscient d’un combat entre le Bien et le Mal. Comme le souligne P. Lalitte Philippe Lalitte, « Robert le Diable au », Médiévales, n° 6, printemps 1984, p. 95-108., « le diabolisme supposé de Robert, ses méfaits ne figurent dans l’opéra que par la chanson » d’un ménestrel, « le Robert diabolique [n’existant] que dans un lointain passé légendaire, un passé de chansons, dont Robert ne semble pas se souvenir. ». Pour Gustav Kobbé Gustav Kobbé, « Robert le Diable » dans Tout l’opéra, de Monteverdi à nos jours, édition établie et révisée par le comte de Harewood et Antony Peattie, traduit de l’anglais par Marie-Caroline Aubert, Denis Collins et Marie-Stella Pâris, adaptation française de Martine Kahane, compléments de Jean-François Labie et Alain Pâris, Robert Laffont, collection « Bouquins », 1999, p. 487-488, ., « le grotesque confine à l'absurdité » dans le livret d'Eugène Scribe et seule la partition de Meyerbeer permettra à l'œuvre de remporter « un brillant succès ».

À Palerme, au début du , Robert, duc de Normandie, est tombé amoureux d’Isabelle, la fille du roi de Sicile. Le père du jeune homme, un démon des Enfers dévoré par l’amour paternel, a pris les traits d’un chevalier mystérieux prénommé Bertram. Il tente de convaincre Robert de vendre son âme au diable et réussit à empêcher son fils de participer à un tournoi dont l’enjeu n’est autre que la main d’Isabelle. Il lui conseille d’utiliser la magie pour parvenir à ses fins : lors d’une bacchanale avec des nonnes damnées, Robert s’empare d’un rameau magique. Isabelle parvient cependant à convaincre Robert de briser le talisman et Bertram est englouti dans les profondeurs des Enfers, après avoir échoué à faire signer à son fils le pacte infernal. Robert finit par épouser Isabelle. L'histoire n'est pas sans rapeller celle de Jean de Procida durant les Vêpres siciliennes.

Scribe a adapté la légende médiévale en y introduisant des traits du Romantisme noir des romans gothiques qui rencontraient un grand succès en France depuis la fin du . Le thème de la tentation satanique renvoie directement à Faust et la situation initiale de la filiation diabolique avait été remise à la mode par le roman Das Petermännchen de Christian Heinrich Spieß (1791). Mais Scribe emprunte également des éléments au romantisme anglais (les motifs du rameau magique et du sommeil enchanté sont directement tirés du roman Le Moine (The Monk) de Matthew Gregory Lewis. Enfin, le personnage du père-démon (qui n’apparaissait pas en tant que tel dans la légende médiévale), baptisé Bertram en référence à la tragédie en cinq actes Bertram de Charles Robert Maturin (1816), s’inspire aussi bien du Méphistophélès de Faust que de Don JuanLes critiques de l’époque furent nombreux à rapprocher la fin de l’opéra de Meyerbeer à celle de Don Giovanni de Mozart..

Robert Ignatius Letellier Robert Ignatius Letellier, The Operas of Giacomo Meyerbeer, Fairleigh Dickinson University Press, 2006, 363 p. . note que l’un des aspects les plus importants de l’appropriation par Scribe de la littérature romantique est l’introduction dans l’opéra d’un héros à la Waverley. Walter Scott a en effet souvent pris comme personnage principal de ses romans un jeune homme très ordinaire, relativement passif et dans lequel il est facile de s’identifier. Le héros est fréquemment exclus ou rejeté ; il peut être facilement trompé par son entourage et ne semble pas avoir un caractère très affirméLorsque Robert, dans le dernier acte de l’opéra, devra choisir entre sa mère et le Ciel d’un côté, et son père et l’Enfer de l’autre, il répètera plusieurs fois la phrase « Que faut-il faire ? » et, de fait, il ne fera rien, puisque si le Bien triomphe finalement, c’est uniquement parce que Robert n’a pas su choisir avant la fin de l’ultimatum qui avait été fixé à Bertram pour faire signer le pacte satanique.. Néanmoins, comme le souligne Robert I. Letellier, cette passivité et cette difficulté à prendre des décisions du héros permettent à Scribe de mettre en évidence plus aisément les problématiques politiques et sociales soulevées dans ses opéras. Ainsi, le type du jeune héros indécis et tiraillé entre des personnages masculins au caractère affirmé (et représentant le plus souvent des tendances réactionnaires ou criminelles) et des personnages féminins positifs, indiquant clairement la direction à suivre, mais qui doivent souvent se sacrifier pour le bien du héros, revient de façon constante dans les livrets écrits par Scribe, et dans le Grand opéra en général.

Argument

L’action de l’opéra se déroule en Sicile, vers 1300.

Acte I Le Lido, avec le port de Palerme au loin. Plusieurs tentes élégantes sont dressées sous les arbres. vignette|Décor de l’Acte I pour une reprise de l’œuvre à l’Opéra de Paris vers 1860.

: Ouverture. : Chœur des buveurs « Versez à tasses pleines » : Un tournoi est organisé à Messine, dont le premier prix n’est autre que la main de la princesse Isabelle, fille du roi de Sicile. Des chevaliers, venus nombreux pour participer au tournoi, boivent en l’honneur du vin, du jeu et des femmes. Ils s’interrogent sur l’identité d’un jeune chevalier qui se fait remarquer par la magnificence de son équipage. Des jongleurs et des ménestrels, arrivés tout spécialement de Normandie, sont priés de divertir les chevaliers. : Ballade de Raimbaut « Jadis régnait en Normandie » : Raimbaut, l’un des ménestrels normands, interprète alors une ballade contant l’histoire de Robert, duc de Normandie, qui serait issu de l’union de la fille du duc précédent avec un démon. : Suite et fin de l’introduction « C’en est trop… qu’on arrête un vassal insolent » : Le jeune chevalier inconnu se fait alors reconnaître comme Robert, le « héros » de la ballade, et exige que l’on pende Raimbaut haut-et-court pour son insolence. Lorsque le ménestrel annonce qu’il est venu avec sa fiancée, Robert lui laisse la vie sauve à condition que lui soit livrée la jeune femme. Celle-ci est amenée devant lui et les autres chevaliers : ces derniers, la trouvant fort belle, ne cachent guère leurs intentions malveillantes à son égard. Cependant, Robert, reconnaissant sa sœur de lait, Alice, prend la défense de la jeune femme et chasse les autres chevaliers. Récitatif « Ô mon Prince ! ô mon maître ! » : Robert, qui a été exilé par ses propres sujets, annonce à Alice qu’il a enfin trouvé et la paix et l’amour en Sicile. Mais la jeune femme est porteuse de tristes nouvelles : la mère de Robert est morte. Dans ses derniers instants, elle a fait promettre à Alice de délivrer à son fils un avertissement. : Romance d’Alice « Va, dit-elle, va, mon enfant » : La mère de Robert souhaitait en effet mettre en garde son fils contre des forces maléfiques qui veulent sa perte tout en lui recommandant de toujours se fier à Alice.