Fatum, fantaisie symphonique en ut mineur, 77, est un poème symphonique de Piotr Ilitch Tchaïkovski composé en 1868. Il est créé en 1869, mais Tchaïkovski détruisit la partition et celle-ci ne fut publiée que trois ans après sa mort, avec un numéro d'opus posthume. Il introduit pour la première fois dans l’œuvre du compositeur russe la notion du « fatum », du destin, appelée à jouer un rôle très important par la suite. Élaborée au moment de l’histoire d’amour avec la cantatrice belge Désirée Artôt, elle est dédiée au chef du Groupe des Cinq, Mili Balakirev. Ce dernier n’appréciera guère l’ouverture, mais profitera des bonnes dispositions de Tchaïkovski à son égard pour l’orienter et l’inciter à composer ce qui sera le premier chef d’œuvre incontesté de Tchaïkovski, l’ouverture-fantaisie Roméo et Juliette.

Composition La composition commence le et la partition est achevée en décembre. Dans un premier temps, Tchaïkovski semble satisfait de son travail : « L’œuvre n'est pas mauvaise, je crois, et elle est orchestrée de façon très efficace » écrit-il à son frère Anatole.. On n’en connaît cependant guère plus sur les circonstances de la composition, alors que la source d’inspiration que constitue le fatum, le destin, est appelée à jouer un rôle fondamental dans la vie et l’œuvre à venir du musicien.. Bastianelli observe que « le titre choisi par un compositeur de vingt-huit ans apporte (…) un éclairage intéressant sur ses préoccupations » .. Cette période de la vie de Tchaïkovski est en effet bouleversée par l’histoire d’amour entre le compositeur et la cantatrice belge Désirée Artôt, événement qui occupe une part prépondérante de sa correspondance

vignette|Photographie de Désirée Artôt dans les années 1870. Désirée Artôt, alors âgée de 32 ans, est une ancienne élève de la célèbre Pauline Viardot. Elle vient pour la première fois en Russie en comme membre d’une compagnie italienne d’opéra. Ayant remporté un certain succès, la troupe est réinvitée dès l’automne suivant et Tchaïkovski est impressionné par la prestation de la jeune femme dans l’Otello de Rossini. Ils sympathisent et très rapidement, la chanteuse semble ne plus pouvoir se passer de la compagnie du compositeur russe qui, de son côté, n’est pas insensible au charme et au talent de la cantatrice. Artôt demande à Tchaïkovski de lui composer des récitatifs et des chœurs pour Le Domino noir d’Auber qu’elle doit interpréter pour des représentations à son bénéfice. Le compositeur lui dédie également sa Romance en fa mineur pour piano, op. 5 composée en . Dans une lettre à son frère Anatole datée d’octobre, il avoue être « devenu très ami avec Artôt » et beaucoup apprécier sa compagnie « J’ai rarement rencontré une femme aussi agréable, intelligente et sensible », précise-t-il dans la même lettre..

Fin décembre, il écrit à son autre frère Modeste : « J’ai consacré tout mon temps libre à une personne dont, bien sûr, vous avez déjà entendu parler et que j’aime vraiment beaucoup, beaucoup » .. Il est même question de mariage comme le révèle une lettre du compositeur adressée à son père le :

Mon très cher papa,(…) Comme des rumeurs vous sont sans doute parvenues sur mes projets de mariage, et que vous êtes peut-être irrité que je ne vous aie rien écrit à ce sujet moi-même, je vais tout de suite vous expliquer la situation. J'ai fait la connaissance d'Artôt pour la première fois au printemps, mais je ne lui ai rendu visite qu'une seule fois lorsque je suis allé souper après le spectacle qui avait été donné à son bénéfice. Quand elle est revenue cet automne, je ne l'ai pas appelée pendant un mois entier. Nous nous sommes rencontrés par hasard lors d'une soirée musicale. Elle a exprimé sa surprise que je ne sois pas allé la voir: je lui ai promis de lui rendre visite, mais je n'aurais pas tenu ma promesse (en raison de ma lenteur caractéristique à nouer des liens avec autrui) si Rubinstein, qui passait par Moscou, ne m’y avait pas traîné. À partir de ce moment, il ne s’est presque pas passé un jour sans que je reçoive d'elle un mot m'invitant à venir la voir, et peu à peu j’ai pris l'habitude de lui rendre visite chaque soir. Nous avons rapidement éprouvé des sentiments extrêmement tendres l'un envers l'autre, et ceux-ci ont été rapidement suivis par des confessions mutuelles de ces sentiments. Il va sans dire que la question du mariage s’est aussitôt posée ; nous le désirons tous les deux et il devrait avoir lieu pendant l'été à moins que quelque chose ne l'empêche.

Cette dernière possibilité ne doit pas être écartée, car certains obstacles existent. En premier lieu, sa mère, qui est constamment avec elle et qui a une influence considérable sur elle, est opposée au mariage, me trouvant trop jeune pour sa fille et craignant très probablement que je la contraigne à vivre en Russie. Deuxièmement, mes amis, et [Nikolaï] Rubinstein en particulier, emploient les moyens les plus énergiques pour empêcher ce mariage. Ils disent que, en tant que mari d'une chanteuse célèbre, je jouerai le rôle particulièrement pitoyable d'être « Monsieur Artôt » - c'est-à-dire que je voyagerai avec elle dans toute l'Europe, vivrai à ses crochets, perdrai l'habitude et la nécessité du travail - en un mot, que lorsque mon amour pour elle se sera un peu refroidi, « il ne restera que les souffrances de l'orgueil, du désespoir et de la ruine ». Ces déconvenues supposées pourraient être évitées si elle décidait de quitter la scène et de vivre avec moi en Russie, mais elle dit que, malgré tout son amour pour moi, elle ne peut se résoudre à abandonner la scène à laquelle elle est habituée et qui lui apporte à la fois gloire et fortune. Elle est déjà partie chanter à Varsovie. Nous avons arrêté que l’été prochain, j'irai dans sa propriété près de Paris, et que là, nous déciderions de notre sort.

Tout comme elle ne peut se résoudre à quitter la scène, j'hésite de mon côté à lui sacrifier tout mon avenir, car il ne fait aucun doute que je serais privé de la possibilité d'avancer sur ma propre route si je la suis aveuglément. Et donc, cher papa, tu vois que ma situation est très difficile. D'une part, toutes les forces de mon cœur me lient à elle et, à l'heure actuelle, il me semble impossible de vivre toute ma vie sans elle; d'autre part, la raison froide m'oblige à réfléchir profondément à la possibilité des déconvenues contre lesquelles mes amis m'ont mis en garde. J'attends, cher papa, que vous fournissiez par écrit votre vision de cette affaire..

Quelques semaines plus tard, Tchaïkovski apprend brutalement que la chanteuse a épousé un baryton espagnol appartenant à la même compagnie qu’elle, Mariano Padilla y Ramos. Un témoin de la scène raconte que le compositeur « n’a pas dit un mot. Il est simplement devenu blanc et est sorti ».. Par la suite, Tchaïkovski ne semble jamais avoir manifesté publiquement de signe de regret, et encore moins de désespoir. Il fera même bonne figure lorsque la cantatrice reviendra à Moscou à la fin de l’année 1869, notamment pour chanter les récitatifs demandés pour Le Domino noir. Lors d’une représentation du Faust de Gounod où elle interprète Marguerite, un ami du compositeur rapporte néanmoins que dès qu’elle est apparue sur scène, Tchaïkovski « s’est caché les yeux derrière ses jumelles d’opéras qu’il n’a pas quittées jusqu’à la fin de l’acte alors qu’il ne pouvait voir quoi que ce soit à cause des larmes qu’il ne semblait pas remarquer et qui ne cessaient de couler sous les jumelles »..

Il n’est pas certain que tous ces événements aient eu une influence particulière sur la composition de Fatum. Brown observe néanmoins que la transcription musicale des nom et prénom de la cantatrice fournit à la fois la base du motif d’ouverture et les deux premières mesures du thème en la majeur de l’œuvre..

Création La création a lieu à Moscou le lors d'un concert de la Société musicale russe dirigé par Nikolaï Rubinstein. Le succès remporté par l’œuvre semble dans un premier temps confirmer la bonne opinion de Tchaïkovski : « C’est sans doute la meilleure chose que j'ai composée jusqu'à présent : du moins, c'est ce que tout le monde dit (succès significatif) » écrit-il à son frère Anatole quelques heures après la première.

vignette|Portrait du poète Constantin Batiouchkov, auteur de l’épigraphe inséré dans le programme de la création de Fatum. Craignant que le titre n’évoque pas grand-chose au public, Rubinstein demande que le programme du concert fournisse quelques éléments d’explication. Au dernier moment, Tchaïkovski, qui semble avoir composé son poème symphonique sans programme spécifique en tête (même si un ami a suggéré par la suite qu'il comportait des éléments autobiographiques), autorise l’insertion en épigraphe de quelques vers de Batiouchkov :

Tu sais ce qu’avait ditSur son lit de mort, le vieux Melchisédech :L’homme naît esclave, et c’est esclaveQu’il est mis au tombeauEt la mort elle-même ne lui apprendra pasPourquoi il lui fallut passer par cette vallée de larmesSouffrir, peiner, pleurer et disparaître.

Ces lignes n’ont finalement guère aidé à mieux faire comprendre l’œuvre. Dans sa critique pour la presse moscovite, Herman Laroche, qui a peu de sympathie pour la musique à programme, consacre presque plus de temps à dénoncer l’inanité de l’épigraphe qu’à rendre compte de la musique elle-même. La seule section de Fatum que Laroche estime digne d’intérêt est la section en la bémol après l'introduction. La critique est globalement négative cependant et se termine par la recommandation à Tchaïkovski d'étudier les compositeurs classiques de façon plus approfondie.

Le succès remporté à la création incite Tchaïkovski à envoyer son œuvre à Balakirev afin que celui-ci puisse en assurer la création à Saint-Pétersbourg. Celle-ci a lieu le dans un concert de la Société musicale russe. Cette fois-ci, c’est un échec même si Cui, pourtant généralement peu favorable à la musique de Tchaïkovski, écrit qu’il s’agit d’une œuvre que l’on écoute « avec un grand intérêt du début à la fin ». Son avis est cependant quelque peu mitigé : s’il complimente Tchaïkovski pour son orchestration, il ne peut s’empêcher de la trouver un peu grossière. L’harmonie est qualifiée « d’audacieuse et nouvelle », mais « quand elle est nouvelle, elle n’est pas belle » .. vignette|Photographie du compositeur Mili Balakirev dans les années 1860.

Quant à Balakirev qui est également le dédicataire de l’œuvre, il ne l’apprécie pas du tout. Dès le lendemain de création pétersbourgeoise, il écrit une longue lettre très argumentée recensant tous les défauts qu’il trouve au poème symphonique de Tchaïkovski. Hésitant à envoyer une missive aussi négative, il la réécrit quinze jours en la synthétisant, ce qui pour Brown, ne fait que « concentrer le déluge de critiques » . :