Le clos-masure, ou cour-masure, est une prairie, plantée d'arbres fruitiers, entourée d'un talus planté d'arbres de haute taille qui abritent une ferme à bâtiments dispersés, en Normandie et particulièrement dans le pays de CauxRené Lepelley, Le Parler de Normandie, éd. Christine Bonneton, 2008, ..
Description La ferme normande à bâtiments dispersés La ferme rurale normande traditionnelle se structure géographiquement selon trois grands types« Les types de fermes en Normandie », L'Homme et le sol', dossier sur le site Web du Musée de Normandie</ref> : la ferme à cour fermée ; la ferme à cour ouverte ; la ferme à bâtiments dispersés.
Cette dernière se compose de bâtiments agricoles et d'habitations, indépendants sur une grande parcelle qui est à la fois prairie, verger, potager et lieu de travail et d'habitat.
On la trouve en Normandie, sous des appellations diverses de masure, clos ou plant, dans trois espaces géographiquesJean-René Trochet, Maisons paysannes en France et leur environnement, , Creaphis éditions, 2006, . : Un ensemble oriental (Caux, vallée de la Seine, quelques communes du Vexin occidental) qui déborde sur le Roumois et la plaine du Neubourg ; un ensemble central ou augeron couvrant Auge, Lieuvin, une partie du pays d'Ouche ; un ensemble occidental ou bocain, avec le bocage ornais septentrional, bassin de Briouze, partie méridionale du bocage virois, sud du bocage de Saint-Lô, le Mortainais occidental et la partie est de l'AvranchinMax-André Brier et Pierre Brunet, L'Architecture rurale française. Normandie. Paris, Berger-Levrault, 1984, .
Le clos-masure cauchois
Le terme clos-masure est d'usage récent. Il est introduit dans la langue de l'aménagement du territoire par l'architecte Yolande Garofalo, qui l'emploie dans le titre de son diplôme soutenu en à l'École des beaux-arts de Paris , Le clos-masure du Verger"Le mot clos-masure dévoilé" in Le Courrier cauchois, 8 mars 2019, .. Repris dans le titre de la plaquette publiée par elle (avec Bertrand Warnier) en 1970 sous l'égide du conseil général de la Seine-Maritime, Clos-masures du pays de CauxY. Garofalo et B. Warnier, architectes D.P.L.G., Clos-masures du pays de Caux, Mission d'études de la Basse-Seine, ., il s'est peu à peu imposé pour désigner la cour cauchoise et son organisation spécifique. Une occurrence plus ancienne de "clos-masure" se trouve dans le roman régionaliste de Marion Gilbert L'Ornière en 1935, mais sans référence précise à la disposition de la cour cauchoiseMarion Gilbert, L'Ornière, Ferenczi, 1935, .. Traditionnellement, la cour de ferme cauchoise était simplement dénommée « masure ». Ce mot, qui est issu du bas latin *ma(n)sūra, signifie « demeure » et n'a pas en Normandie la coloration péjorative que l'on retrouve dans les dictionnaires de langue française. La Coutume de Normandie définit la masure ainsi : La Coutume réformée, article 271, entend par ce mot ce que la Coutume ancienne appelloit ménages ; c'est-à-dire ce qui comprend les bâtiments, le clos, la cour & le jardin, & qui suivant l'article 356, forme le préciput roturier : Arrêt du D Houars, Dictionnaire analytique, historique, étymologique, critique et interprétatif de la Coutume de Normandie, Le Boucher jeune, vol 3. ; cité par Didier Bouillon, « La commune d'Ermenouville en pays de Caux. Les masures vues par les baux de fermage », dans Jean-René Trochet (dir.), Maisons paysannes en Europe occidentale : , Presses Paris Sorbonne, 2008, 276..
L'origine de cette organisation agricole est complexe et sans doute liée à l'influence de plusieurs traditions. Certaines recherches ont démontré qu'il existait des villae gallo-romaines structurées selon le même principe Jean-Jacques Bertaux, Encyclopédies Bonneton - Normandie, Christine Bonneton, 2001, . et que les talus se retrouvaient autour de certaines fermes gauloises. On note aussi des paysages ruraux analogues au Danemark et dans le Kent en Grande-Bretagne.
Le clos masure semble apparaître progressivement dans le paysage cauchois. Au , la ferme se compose d'une maison collée à l'étable, au milieu des cultures céréalières dans une clairière défrichée, puis accroît son espace agraire en même temps qu'elle se diversifie par l'élevage ovin qui nécessite des prés, clôturés par des haies, progressivement plantées sur des talus. La diffusion du cidre à partir du dans les campagnes normandes incite les Cauchois à planter des pommiers à proximité de leur ferme, au sein de la prairie abritée du ventJean-Jacques Bertaux, , 250..
Ainsi, dès le , on constate la présence, sur les plans terriers, de bâtiments agricoles dispersés dans une cour et entourés de haies sur talus. Puis, le clos-masure s'est développé par la nécessité de protéger des vents marins plantations et bétail dans un paysage de champagne (openfield) sans relief, du fait de la disparition des forêts sous l'effet du déboisement, intensif sous le Premier Empire« Les clos-masures (ou cours-masures) », Patrimoine naturel du pays de Caux et de l'estuaire de la Seine, Cybernat, Université du Havre..
Le clos-masure est une organisation agricole typique du pays de Caux, consistant en un espace entouré d'un talus (fossé en cauchois) sur lequel sont plantés des arbres servant de rideau brise-vent.
Ces arbres étaient en général des hêtres (fou en cauchois, environ 50 % du total), des chênes (queyne en cauchois, environ 25 % du total) et des ormes (omes en cauchois, environ 25 %). Les ormes ont été décimés par un parasite. De nos jours, on préfère souvent aux arbres traditionnels le peuplier (peuple en cauchois), utilisé pour sa croissance rapide.
Abritée par cette haie d'arbres qui crée un micro-climat, une cour complantée de pommiers permet la production du cidre et la protection du jeune bétail. On trouve aussi les bâtiments d'exploitation et d'habitation en ordre dispersé, ainsi qu'une mare (mot régional à l'origine, du norrois marr).
L'évolution des modes de vie et la disparition des fermes conduit à un arrachage ou au manque d'entretien des haies d'arbres, ce qui accélère l'érosion des sols. En effet, outre qu'ils jouent avant tout le rôle de brise-vent, les talus plantés d'arbres freinent également l'écoulement des eaux de pluie.
Avec la croissance démographique du , les cours-masures ont fini par former des hameaux, eux-mêmes entourés de haies.
Le paysage du pays de Caux ne doit pas être confondu avec le bocage du pays de Bray.
Un ensemble bâti à vocation agricole L'habitation
Traditionnellement, l'habitation forme un parallélépipède rectangle étroit et très bas, situé à l'ouest de l'enclos, ou parfois, dans le nord du pays de Caux, dans un coin de la cour, accolé aux bâtiments secondaires. Lorsque l'exploitation est plus vaste et que la maison s'apparente à une maison de maître, elle prend place au centre du clos, face au chemin qui dessert le portailJean-Louis Boithias et Corinne Mondin, La maison rurale en Haute-Normandie. Contribution à un inventaire régional, éditions Créer, , 2001, ..
Les ouvertures de la maison de fermier donnent vers l'est ou le sud, la façade arrière (aveugle ou presque) vers le talus. Le rez-de-chaussée est formé de trois grandes pièces (salle, chambre, laiterie ou cellier) se succédant en longueur, ouvrant à l'extérieur et sans communication entre elles. Au-dessus, les combles sont aménagés en grenier.
La maison de maître s'organise autour d'un hall comportant un escalier qui dessert les chambres ouvertes au sud, tandis qu'au rez-de-chaussée sont les cuisines et les pièces à vivreConseil d'architecture, d'urbanisme et d'environnement de la Seine-Maritime, Coffret : Le clos-masure, identité du paysage cauchois, Édition 2007, livret : « Les bâtiments ». 3..
Les toits sont le plus souvent à quatre pentes, couverts d'ardoises (65 % des couvertures sont en ardoises d'Angers -20×32 cm-, en grandes ardoises losangées ou en ardoises artificielles et teintes), de tuileaux pour les plus riches (8 %), ou de chaume (16 %) chez les plus humbles<ref name=brier-brunet>Max-André Brier et Pierre Brunet, L'Architecture rurale française. Normandie. Paris, Berger Levrault, 1984.. Les murs présentent une alternance de pierre blanche et de briques, de pierre et silex ou brique et silex. Les maisons sont essentiellement en brique dans l'ouest et le nord-est du Caux, ainsi qu'à proximité du pays de Bray. Ailleurs, ce matériau représente entre 45 et 55 % des constructions, à l'exception de la vallée de la Seine et du Caux méridional où le torchis est utilisé dans plus de 50 % des bâtiments.
Jusqu'à la deuxième moitié du , les chaumières au toit de chaume (« feurre » en cauchois) et à pan de bois, sont majoritaires. Mais la structure est fragile du fait de son colombage dit rouennais, aux poteaux uniquement verticaux, longs et très rapprochés.
Au pied de la maison, on cultive un potager grillagé, arrosé avec l'eau récupérée dans une citerne par les gouttières.
Granges et étables
Pigeonnier
Petits bâtiments
Un milieu naturel spécifique
Les talus plantés Les talus plantés sont un des éléments identitaires du clos-masure. Clôturant la parcelle qui regroupe l'ensemble des bâtiments, les arbres de haut jet sont plantés sur des levées de terres d'1,5 à de large, et de à de hautJ.Boithias C.Mondin, La maison rurale en Haute-Normandie. Contribution à un inventaire régional, coll. Les cahiers de construction traditionnelle, éditions Créer, 2001, 61..
De chaque côté, se trouvent des fossés, ou creux, formés par la terre retirée pour la constitution du talus.
Les essences traditionnelles des haies sont le hêtre (fou en cauchois, environ 50 % du total), le chêne (queyne en cauchois, environ 25 % du total) et l'orme (omes en cauchois, environ 25 %). On trouve également des charmes et des châtaigniers. De nos jours, on préfère souvent le peuplier (peuple en cauchois), utilisé pour sa rapide croissance, aux arbres traditionnels. Ils sont disposés en quinconce sur deux, trois ou quatre rangs parallèles, l'épaisseur de la haie étant définie par la taille de la parcelle à protéger, et donc par la richesse du propriétaire. Plus rarement, dans des villages et hameaux ou les masures les plus modestes, il peut s'agir de haies basses taillées.
Coupe-vent pour protéger les pommiers et le jeune bétail, les haies pouvaient également offrir une autonomie en combustible, et fournir du bois d'œuvre (charpente, piquets, mobiliers, outils).
Ces ceintures vertes forment « une petite tache de bocage dans un grand openfied constitué par des champs ouverts de forme grossièrement quadrangulaire »Musset, .
Les talus offrent des lieux de vie pour de nombreuses espèces d'insectes, de mollusques, d'araignées, de reptiles et de petits mammifères pour un habitat permanent ou saisonnierJacques et Monique Ragot, Guide de la nature en pays de Caux, éditions des Falaises, Fécamp, 2005 94.. Les oiseaux se nichent et se nourrissent dans les arbres et arbustes plantés au sommet du talus, de même que des mammifères comme l'écureuil et la chauve-sourisConseil d'architecture, d'urbanisme et d'environnement de la Seine-Maritime, Coffret le clos-masure, identité du paysage cauchois, édition 2007, livret : « Ses rôles environnementaux ». ..
Les mares
Les vergers vignette|280px|Le manoir de Réauté, Raimond Lecourt. Les vergers fournissent également de la nourriture aux grimpereaux, mésanges et pinsons grâce aux insectes qui évoluent à proximitéJacques et Monique Ragot, 96.. Le pic vert se nourrit des fourmis, le merle noir et la grive draine des fruits tombés, tandis que les vieux troncs fournissent des refuges aux oiseaux cavernicoles tels les chouettes chevêche ou hulotte, la sittelle torchepot et les mésangesJacques et Monique Ragot, ..
Les dérivés du clos-masure On trouve en Normandie, en dehors du pays de Caux, des architectures rurales issues du plan du clos-masure.