Le siège de Tripolizza, ou Massacre de Tripolizza, entre mai et octobre 1821, est un épisode clé de la guerre d'indépendance grecque contre l'Empire ottoman.
La prise de Tripolizza, capitale de la province de Morée (Péloponnèse) dans la Grèce ottomane, aujourd'hui Tripoli, capitale de l'Arcadie, district régional du centre du Péloponnèse, fut la première grande victoire des Grecs insurgés sous le commandement de Theódoros Kolokotrónis. Les combats se résumèrent longtemps à des escarmouches. Les quelques tentatives de sortie de la garnison ottomane se soldèrent par des échecs. Une reddition était en négociations à l'automne quand des Grecs pénétrèrent par surprise dans la ville le . On estime qu'un peu plus de , hommes, femmes et enfants, musulmans locaux ou réfugiés des alentours, devaient s'y trouver au début du siège, les rares Grecs de la ville l'ayant fuie à l'exception de 38 otages. En octobre, la population était tombée à , à la suite des nombreux décès à cause des combats, de la famine ou des épidémies, mais grâce aussi à quelques évacuations. Après la reddition de la ville, les troupes grecques exterminèrent près de , soit la quasi-totalité des survivants, et pillèrent leurs demeures.
Contexte La guerre d'indépendance grecque
thumb|alt=tableau : une foule autour d'un drapeau blanc à croix bleu|Germanos bénit les insurgés grecs.
La guerre d’indépendance grecque fut une guerre de libération contre l’occupation ottomane. Les affrontements principaux eurent lieu en Épire, autour d’Athènes et surtout dans le Péloponnèse.
Ali Pacha de Janina (Ioánnina), le gouverneur ottoman de la province d'Épire, qui cherchait à assurer définitivement l’indépendance de ses possessions, s’était révolté contre le Sultan Mahmoud II en 1820. La Porte (nom parfois donné au gouvernement de l’Empire ottoman) avait dû mobiliser toute une armée autour de Ioannina. Pour les patriotes grecs organisés dans la Filikí Etería et qui préparaient le soulèvement national depuis la fin du , cette rébellion rendait le moment favorable. Il y avait potentiellement moins de soldats ottomans disponibles pour réprimer leur soulèvement. L’insurrection fut déclenchée dans le Péloponnèse. Elle commença entre le 15 et le sous la double impulsion de Theódoros Kolokotrónis, un des chefs de l’insurrection, et de l’archevêque de Patras, Germanos, qui, selon la légende, aurait proclamé la guerre de libération nationale le . Au même moment, Alexandre Ypsilántis pénétrait en Moldavie et Valachie, second foyer prévu pour l'insurrection, à la tête d'une troupe composée de membres de la Filikí Etería installés en Russie. L'Empire ottoman réduisit l'insurrection dans les provinces danubiennes en neuf mois, alors qu'en Grèce même les insurgés triomphaient.
Les combats dans le Péloponnèse Les communications dans le Péloponnèse, région montagneuse, étaient beaucoup plus faciles par mer que par terre. Les principaux ports étaient contrôlés par des forteresses qui constituèrent les premiers objectifs des révolutionnaires grecs : Patras, protégé par les « château de Morée » et « château de Roumélie », sur le golfe de Corinthe ; Corinthe et l'Akrocorinthe ; Nauplie et le fort Palamède ; le rocher fortifié de Monemvasia ; les anciennes places fortes vénitiennes de Coron et Modon, et enfin les deux forts de Navarin. Ces places prises, la seule route d'entrée serait devenue l'isthme de Corinthe, plus facile à contrôler. Quant à Tripolizza, elle tenait l'intérieur de la péninsule.
thumb|left|upright=1.4|alt=tableau : une barque avec une femme debout au centre, des rameurs et des hommes en armes|Bouboulina attaquant Nauplie.
Dès le (julien), des combats s'étaient déroulés près de Kalávryta au nord de la péninsule qui fut prise le (julien) ; le 23, ce fut le tour de Vostitsa au nord et Kalamata au sud, tandis que la région de Karýtena en Arcadie se soulevait. Le (julien), tandis que Germanos proclamait le soulèvement national à Patras, un des « gérontes » de Tripolizza, Anagnóstis Kondákis, organisait un camp militaire à Vérvena, en Arcadie, pour surveiller les mouvements des troupes ottomanes et protéger la région d'une potentielle contre-attaque. Le (julien), Pyrgos en Élide se révolta ainsi que la région de Gastoúni (nord-ouest du Péloponnèse). Le 28, le siège de Monemvasia, où avaient trouvé refuge, commença. La ville ne fut prise que le (julien), à un moment où le moral des insurgés était au plus bas, à cause des difficultés du siège de Tripolizza. Le lendemain, à Aghios Athanasios près de Karýtena, Theódoros Kolokotrónis, à la tête de 300 Maniotes affronta durant six heures ottomans, venus d'Andrítsena. Ce fut la première véritable bataille de la guerre. Les Ottomans reculèrent. Kolokotrónis les poursuivit, les affronta et les vainquit à nouveau au passage de l'Alphée, près de Chazelaga. Deux jours plus tard, les Turcs qui avaient été défaits par Kolokotrónis, après avoir été rejoints par autres soldats, prirent et brûlèrent le village de Salesi. Ce fut la première exaction de la guerre. Elle fut bientôt suivie de la reconquête de Patras par Yussuf Pacha qui en fit massacrer la population avant d'y mettre le feu, le (julien). Le lendemain, commençait le siège de Nauplie, par des troupes terrestres d'un côté, mais aussi par les navires de Bouboulina de l'autre. Le (julien), selon l'historiographie grecque, soixante-dix Grecs auraient été assiégés par et cavaliers ottomans dans le village de Lévidi. Une sortie grecque aurait mis les assiégeant en déroute. Ils se seraient enfuis jusqu'à Tripolizza.
Un nouvel État en gestation Les Grecs avaient, en parallèle, commencé à organiser des gouvernements locaux dans les diverses régions insurgées, afin de préparer la suite et de disposer d'instances dirigeantes dès l'indépendance. Un Sénat (ou « Gérousia ») du Péloponnèse se mit en place de façon spontanée d'abord à Kalamata sous la forme d'une « Gérousia de Messénie » le , puis dans les montagnes de Laconie le pour l'ensemble de la presqu'île. Il s'agissait d'une assemblée de notables (« bourgeois », prêtres, chefs de guerre) représentative mais non élue. Des assemblées locales existaient dans les autres régions. Le Sénat du Péloponnèse s'était fixé comme objectif la prise de Tripolizza. Il avait ensuite prévu de se dissoudre et de convoquer une assemblée pour l'ensemble de la Grèce. Dès le (julien), Kolokotrónis avait été nommé Commandant en chef (archistrátigos) de la région de Karýtena avec pour objectif la coordination des opérations militaires autour de Tripolizza en vue de prendre la ville.
Tripolizza La ville fut fondée vers le pour remplacer les trois villes dépeuplées de Mantinée, Tégée et Pallantion. Elle était capitale ottomane du Péloponnèse dont elle devint aussi la plus grande des villesTripolizza était le nom de la ville à la fin du et au début du , elle ne prend son nom actuel de Tripoli qu'après sa reconstruction à la suite des deux sièges et deux destructions à la fin de la guerre d'indépendance.. Elle est située au milieu d'un plateau à 650 mètres au-dessus du niveau de la mer, entourée à l'ouest et au nord par un amphithéâtre de montagnes, la chaîne des Tríkorpha et par des marais au nord-est. Elle avait déjà été assiégée par des Grecs insurgés, en 1770, lors de la « révolution d'Orloff ». Là, les Ottomans victorieux avaient massacré la population grecque de la ville. Tripolizza était une ville pratiquement intégralement turque. D'après François Pouqueville qui en avait été le médecin lorsque détenu en 1799 successivement par Moustapha Pacha et par Ahmet Pacha, c'était l'évêché du Péloponnèse qui rapportait le moins et qui disposait du plus petit nombre de popesFrançois Pouqueville, Voyage dans la Grèce., Firmin Didot, 1820. tome IV, ..
En 1821, elle était protégée par une enceinte épaisse de deux mètres à la base et de au sommet, haute d'un peu plus de quatre mètresPour Pouqueville, Voyage dans la Grèce., tome V, , il ne s'agissait que « de murs de jardins »., avec une courtine et des tours, dont certaines avec des canons, et des demi-lunes à intervalle régulier tout au long de ses de circonférence. La muraille, dont le tracé était irrégulier, était percée de six portes. Il y avait encore un petit fort carré, le Grand Bastion, à l'intérieur des murs, sur une hauteur au sud-ouest. Cependant, elle était un objectif relativement plus facile que les autres forteresses du Péloponnèse. Au milieu d'une plaine alors que les autres étaient bien souvent sur des sommets escarpés ; entourée d'un simple mur de pierres quand Coron et Modon avaient été fortifiées par des ingénieurs vénitiens s'inspirant de Vauban ; et surtout au milieu des terres, sans espoir d'être secourue par la mer. Enfin, Tripolizza, en tant que capitale politique ottomane de la péninsule, abritait de nombreux riches Turcs. L'objectif était donc politique et financierC. Leynadier, op. cit., .William Martin Leake, op. cit., .
La population de la ville avait doublé dès le début de la guerre, pour atteindre, selon les sources, entre . Les Turcs du Péloponnèse, effrayés par les événements, combats et meurtres des trois premières semaines de l'insurrection, cherchèrent à se réfugier, avec leurs femmes et leurs enfants, dans les villes fortifiées. Ceux de Laconie et d'Arcadie, autour de se rendirent, logiquement, à Tripolizza. Tous les Grecs s'en étaient enfuis hormis trente-huit otages dont cinq évêques qui s'étaient rendus à la convocation bi-annuelle par les autorités ottomanes.
Le siège Les préparatifs Dans la ville Au début du mois de , Khursit Pacha, gouverneur du Péloponnèse occupé alors à mater la rébellion d'Ali Pacha en Épire, envoya des troupes, commandées par son Kehaya Bey (lieutenant-gouverneur) MoustaphaIl est dit parfois Moustapha Bey ou le Kehaya Bey., renforcer la ville où elles arrivèrent le . Parmi les renforts, se trouvaient musulmans considérés comme des troupes d’élite car encore invaincues. La garnison de la ville atteignait alors , dont un corps de cavalerie et une centaine d'artilleurs envoyés spécialement de Constantinople pour servir la trentaine de canons de la ville (seuls sept étaient encore utilisables, après de nombreuses réparations, à la fin du siège).
Chez les assiégeants thumb|alt=gravure noir et blanc : portrait d'un homme en armes, moustachu avec les cheveux longs|Theódoros Kolokotrónis.
Dans le même temps, les troupes grecques étaient de plus en plus nombreuses dans les camps autour Tripolizza, passant de 2 à début mai, à plus de au début de l'été. Néanmoins, les Grecs ne disposaient pas de cavalerie et leur artillerie était réduite à une demi-douzaine de canons et deux mortiersW. M. Leake, op. cit., .. Ils n'avaient pas non plus de service de santé qui pût soigner les blessés. Les pallikares se trouvaient dans les villages à la limite entre les montagnes et la plaine à l'ouest de la ville : (du nord au sud) Levidi, Piana, Chrysovitsi, Valtéstsi et Vérvena. Il y avait quatre corps principaux : à l'aile gauche, sous les ordres de Kolokotrónis ; au centre, mille commandés par Anagnostarás ; à droite sous Giatrako, et en réserve autres commandés par Petrobey. Deux corps de surveillaient les routes d'Argos (et Nauplie) au nord et de Kalamata au sud.
Theodoros Kolokotronis mit aussi cette période à profit pour imposer une réorganisation des troupes grecques. Jusque-là, les insurgés appartenaient à une bande, très souvent familiale, (comme du temps où ils étaient klephtes) et obéissaient au chef de celle-ci, très souvent l'aîné de la famille. Leur armement était rudimentaire, le plus souvent un couteau voire des outils agricoles reconvertis (fer de bêche par exemple). Il n'y avait aucune coordination entre les bandes dont les chefs poursuivaient des objectifs personnels. Le ravitaillement était assuré par les femmes.