Héraclius (en latin , en grec ), né vers et mort le , est un empereur romain d'Orient de à . Il est le fondateur de la dynastie des Héraclides qui règne sur l'Empire pendant plus d'un siècle ().
Le règne d'Héraclius est l'un des plus fondamentaux de l'histoire byzantine. Il intervient à un tournant de l'évolution de l'Empire. Dernier empereur de l'époque romaine tardive, il arrive au pouvoir en 610 au terme d'une rébellion dirigée par son père, Héraclius l'Ancien, contre l'empereur Phocas, qui a renversé et tué Maurice quelques années plus tôt. Toutes les premières années de son règne sont consacrées, avec la plus grande énergie, à une lutte à mort contre les armées sassanides qui ont profité des désordres internes de l'Empire pour assaillir et conquérir ses provinces orientales, puis menacer Constantinople avec l'aide des Avars dans les Balkans. Grâce à son habileté stratégique et diplomatique, Héraclius renverse progressivement la situation et parvient à reconquérir l'ensemble des territoires perdus, ainsi qu'à conclure la paix avec les Sassanides entre 628 et 630.
Pendant quelques années, Héraclius jouit d'une brève période de paix. Il se consacre au rétablissement de l'autorité byzantine en Orient et tente, sans succès, de réconcilier les différentes branches du christianisme qui coexistent depuis trois siècles au sein de son Empire. Cependant, en 633-634, une nouvelle menace apparaît. Les armées des Arabes, dirigés par les héritiers et compagnons de Mahomet, et portés par une nouvelle religion, l'islam, se lancent à l'assaut du Proche et du Moyen-Orient. Encore épuisé par la guerre contre les Perses qui l'a laissé exsangue, l'Empire cède rapidement. La défaite du Yarmouk en 636 oblige Héraclius à abandonner à nouveau la province de Syrie, la Palestine et bientôt l'Égypte, qui constituaient les dernières positions romaines dans le levant et l'angle nord-est de l'Afrique, ainsi que des territoires clés pour l'économie et l'agriculture de l'Empire. Sans ressources militaires et financières, il ne peut que constater l'effondrement de l'œuvre de son règne et l'abandon des territoires orientaux extra-anatoliens.
À sa mort, en 641, l'Empire byzantin entre dans une nouvelle ère. Ses provinces orientales sont perdues ou en passe de l'être. Les Balkans voient l'installation progressive des Slaves qui menacent le contrôle byzantin dans la région tandis que la séparation entre l'ancien monde romain occidental et l'Empire d'Orient s'affirme. Le grec a alors définitivement supplanté le latin comme langue du pouvoir et de l'administration sous Héraclius. Un premier schisme religieux apparaît entre Rome et Constantinople, tandis que les anciennes structures administratives héritées de l'Empire romain sont contraintes à une transformation profonde qui s'étale sur toutes les décennies à venir. En dépit de la période sombre dans laquelle s'enfonce l'Empire au milieu du , Héraclius a laissé l'image d'un empereur combattant, déterminé et capable d'audace stratégique pour rétablir une situation compromise face aux Sassanides. Dans l'imaginaire chrétien occidental, il devient un symbole de la défense de la chrétienté, tandis que la tradition historique musulmane a largement épargné celui qui a pourtant été un adversaire de l'islam.
Sources thumb|Héraclius (le personnage barbu) vénérant la Sainte Croix aux côtés de Sainte-Hélène. Huile sur panneau de bois de Miguel Ximenez (fin ), église de Blesa, Aragon. Les sources à propos du règne d’Héraclius sont particulièrement diversifiées et témoignent des bouleversements de son époque. Néanmoins, il n’existe pas de chronique qui lui soit spécifiquement dédiée. Il est donc nécessaire de croiser plusieurs sources pour tenter d’avoir une vision relativement précise des événements et de leur déroulé. Les premières sources sont les textes de langue grecque, notamment les chroniques universelles dont sont particulièrement friands les auteurs chrétiens de l’époque. Ces textes présentent la limite de mal couvrir la période finale de la vie d'Héraclius. Georges de Pisidie est l’une des sources les plus directes pour analyser le règne d’Héraclius. Poète de la cour impériale, il est particulièrement bien informé, même si ses textes tournent régulièrement au panégyrique à la gloire de l'empereurSur cet auteur, voir .. Le Chronicon Paschale est une autre chronique grecque contemporaine d'Héraclius, dont l'auteur est inconnu et qui prend la forme d'un déroulé chronologique particulièrement précieux. D'autres sources plus parcellaires, souvent incomplètes, sont aussi exploitables, comme la Chronique universelle de Jean de Nikiou, évêque égyptien de la fin du , dont la partie qui concerne Héraclius est presque majoritairement perdue. Les Miracles de Saint Démétrios présentent l'originalité, et donc l'intérêt, de retracer les incursions slaves et avares dans les Balkans sous Héraclius. L’importance fondamentale d’Héraclius dans l’évolution historique byzantine explique qu’une quantité importante de chroniqueurs ultérieurs lui ont consacré des développements intéressants. En dépit de l’écart temporel parfois significatif, leurs observations sont précieuses, ne serait-ce que pour étudier la perception du règne de cet empereur. Ils s'appuient aussi souvent sur des sources d'époque aujourd'hui perdues. C’est notamment le cas des chroniques de Théophane le Confesseur, de ou de Michel le Syrien. Enfin, les textes religieux sont de plus en plus utilisés pour appréhender l'histoire byzantine, en particulier les hagiographiesVoir par exemple ..
Des sources syriaques et arméniennes existent aussi à propos du règne d'Héraclius. Une chronique longtemps attribuée à Sebeos connue sous le titre La Vie d'Héraclius présente un certain intérêt en dépit d'erreurs, d'autant que son auteur semble avoir vécu auprès de la cour sassanide, alors même que les sources émanant de cet Empire sont très parcellaires pour la période considéréeSur les sources arméniennes, voir .. Les écrits en langue syriaque sont souvent postérieurs à l'époque d'Héraclius, même s'ils s'appuient sur des sources plus contemporaines, à l'image de la chronique du Khouzistan. Ils permettent de saisir la perception de son règne parmi les chrétiens d'Orient et s'écartent souvent des récits favorables à l'empereur présents dans les autres textes..
Les sources musulmanes apportent aussi un éclairage déterminant sur les épisodes de la vie d’Héraclius. Si la plupart ont été composées quelques décennies ou siècles après sa mort, elles reposent sur des traditions orales ou des écrits aujourd’hui disparus et sont donc largement exploitables. Elles offrent un point de vue différent qui enrichit l’analyse de certains événements, notamment la conquête musulmane à partir de 634. Elles compensent ainsi la maigreur relative des sources grecques ou arméniennes sur les premiers temps de l'expansion de l'islam. Les textes les plus riches sont ceux d'al-Tabari, al-Balâdhurî ou al-Yaqubi.
Les sources en provenance d'Europe occidentale sont parfois riches en enseignement sur l'époque d'Héraclius. La chronique de Frédégaire, composée en Gaule au s'avère bien informée, tandis que le Liber Pontificalis livre des informations sur les relations entre l'Empire et la papauté, même si le règne d'Héraclius n'est pas le mieux couvert.
Enfin, l'archéologie permet une appréhension de plus en plus fine de l'évolution du Proche et du Moyen-Orient mais aussi des Balkans dans les temps troublés de la première moitié du . Les invasions et les évolutions territoriales sont ainsi mieux retracées grâce à l'exploitation des vestiges de l'époque. De même, la sigillographie et la numismatique sont de plus en plus exploitées, notamment pour analyser les évolutions économiques et administratives de l'Empire, en l'absence de sources écrites émanant de l'administration de l'époqueSeules quatre novelles d'Héraclius ont survécu jusqu'à nos jours, concernant des affaires religieuses relativement mineures. Voir notamment ..
Contexte général Au début du , l'Empire byzantin sort de ce que certains historiens ont parfois qualifié de « siècle de Justinien » tant il a été marqué par la figure de cet empereur dont le règne court de 527 à 565. Après avoir survécu au choc des « invasions barbares » et à la chute de l'Empire romain d'Occident, Justinien a impulsé une politique de reconquête qui rétablit l’imperium romanum sur une large partie de la mer Méditerranée et sur l'ensemble de l'Italie. Néanmoins, à partir du milieu du siècle, de nouveaux facteurs de fragilité apparaissent. La peste de Justinien a profondément déstabilisé la démographie de l'Empire avec plusieurs vagues épidémiques, tandis que le commerce en général connaît un début de reflux. Les finances publiques sont donc mises à mal. À l'extérieur, les frontières désormais très étendues de l'Empire sont soumises à une pression constante que les forces impériales peinent à contenir. Les Lombards envahissent une large partie de la péninsule italienne tandis que les Slaves et les Avars se font menaçants au nord du Danube. Enfin, à l'est, l'Empire est, comme depuis les débuts de l'émergence de la puissance romaine en Orient, confronté au défi de l'Empire perse alors tenu par les Sassanides.
Jeunes années (vers 575-610) Les origines thumb|alt=Revers et avers d'une pièce en or faisant figurer le portait de l'empereur Phocas|Solidus à l'effigie de Phocas. Héraclius naît vers 575 en Cappadoce. Il est le fils du patrice Héraclius l'Ancien, officier supérieur de l'armée de l'empereur Maurice (r. 582-602), d'origine arménienne, et de son épouse Epiphania. Si l'incertitude demeure sur les origines familiales d'Héraclius, c'est bien la racine arménienne qui reste la plus retenue par les historiens.
Héraclius l'Ancien sert longtemps dans les provinces orientales, près de la frontière perse, comme adjoint du (général des armées d'Orient), puis à partir de 595 environ comme . C'est donc là que le futur empereur a ses racines et qu'il passe une grande partie de sa jeunesse. Il en retire aussi une bonne connaissance de la région, de sa géographie et de ses habitants, ce qui a pu lui servir dans les campagnes arméniennes qu'il mène contre les Perses au début de son règne. Bien éduqué, il maîtrise autant le grec que l'arménien. En revanche, son degré de maîtrise du latin n'est pas connu. Vers 600, Héraclius l'Ancien est nommé exarque de Carthage, l'un des postes les plus élevés de l'Empire ; ce qui atteste sa position d'homme de confiance auprès de l'empereur Maurice. Si les travaux de Charles Diehl ont conclu que l'Afrique byzantine est alors une province déshéritée et secondaire, les travaux modernes estiment au contraire que c'est une région prospère. L'historien Frédégaire rapporte qu'Héraclius le Jeune se livre à des combats contre des lions et des ours en Afrique, dans la tradition des jeux du cirque romains. Cependant, une telle assertion est difficile à vérifier et pourrait largement être romancée. En réalité, la vie d'Héraclius le Jeune en Afrique nous est inconnue, à l'exception du fait qu'il y rencontre sa première épouse, Fabia Eudocia, la fille d'un riche propriétaire terrien du nom de Rogas..
thumb|left|alt=Carte représentant l'exarchat d'Afrique dans la région méditerranéenne|Carte de l'exarchat d'Afrique (en rouge) au sein de l'Empire byzantin.
Plusieurs auteurs nous ont laissé des descriptions physiques d'Héraclius. Selon Frédégaire, il est . Léon le Grammairien, qui écrit au , rapporte qu'il . Selon une tradition recueillie par Raban Maur, un moine allemand du , il était « un soldat d'une grande énergie, un homme très éloquent, beau physiquement, adonné à toutes les activités profanes, et néanmoins dévoué tout entier à la foi catholique, soumis à l'Église, bienveillant et zélé envers elle ».
La rébellion