L'histoire du saturnisme, maladie correspondant à une intoxication aiguë ou chronique par le plomb, remonte à la préhistoire. Des preuves de cette maladie existent en effet depuis l'âge du bronze, pour l'antiquité et toutes les périodes qui ont succédé.

Les cas plus anciens de saturnisme ont été récemment démontrés chez l'homme et les animaux domestiques ou sauvages, grâce à des travaux d'écotoxicologie et de toxicologie rétrospective notamment basés sur l'analyse d'os ou de dents d’humains et animaux ayant vécu à ces époques.

Le saturnisme est une maladie qui reste d’actualité, dont l’histoire n’est donc pas terminée.

Le saturnisme au cours des âges Préhistoire Deux enfants néandertaliens morts il y a en Ardèche ont été intoxiqués au plomb, comme le montre l'analyse de l'émail de leurs dents.. Il ne s'agit a priori pas d'un phénomène anecdotique, car une étude sur différents fossiles de dents d'hominidés a parfois montré des concentrations en plomb comparables à celles observées depuis la Révolution industrielle.; il est possible que l'intoxication au plomb ait agi comme pression de sélection dans la lignée humaine.

Le plomb a compté parmi les premiers métaux exploités par l'Homme, comme le cuivre et l'étain qui servaient à produire le bronze dès la Préhistoire, notamment en Asie Mineure (dans l'actuelle Turquie), et au Moyen-Orient (actuelle Jordanie) à l'âge du bronze avant notre ère. Cette exploitation s'est traduite très tôt par l'apparition d'intoxications chez l'homme et ses animaux domestiqués. Ces intoxications sont rétrospectivement détectées par les archéologues via l'analyse d'ossements anciens. On peut supposer qu'en tant que métal particulièrement malléable et facile à fondre, le plomb a servi à faire des bijoux portés à même la peau, qui ont dû être des facteurs particuliers de saturnisme (le premier collier de cou en plomb est daté de . Il a été découvert dans la ville antique d’Anatolia).

Antiquité et période byzantine thumb|Tuyauteries en plomb du Forum romain de Caesaraugusta. Le saturnisme est l'une des causes, souvent citéeLionel and Diane Needleman (1985), "Lead Poisoning and the Decline of the Roman Aristocracy" ; Classical Views, 4(1), 63-94; Lead Compounds: Hazard Summary (1992, revised 2000) by the U.S. Environmental Protection Agency, Technology Transfer Network, Air Toxics Website, de l'effondrement de l'empire romain, principalement à cause des vaisselles et autres récipients de cuisson, tuyauteries, réservoirs, etc faits de plomb ou d'étain riche en plomb ou émaillé avec des émaux riches en plomb.. autant de sources qui auraient intoxiqué la noblesse dirigeante, au point de gravement troubler son entendementWalter Scheidel (1999), "Emperors, Aristocrats, and the Grim Reaper: Towards a Demographic Profile of the Roman Elite" ; The Classical Quarterly, 49(1), 254-281; Roman Aqueducts & Water Supply (2002) by A. Trevor HodgeLead Poisoning and RomeS. Colum Gilfillan (1990), Rome's ruin by lead poison ; nov. 1990 - 234 pagesJerome O. Nriagu (1983), Lead and Lead Poisoning in AntiquityJerome O. Nriagu (1983), "Saturnine Gout Among Roman Aristocrats: Did Lead Poisoning Contribute to the Fall of the Empire?" New England Journal of Medicine, 308, 660-663S. C. Gilfillan (1965), "Lead Poisoning and the Fall of Rome" ; Journal of Occupational Medicine, 7, 53-60; "Lead and Wine: Eberhard Gockel and the Colica Pictonum" (1982) by Josef Eisinger, Medical History, 26, 279-302. Le plomb est en effet susceptible d'entretenir des troubles mentaux graves chez ceux qui sont exposés à une intoxication chronique, ou chez les personnes qui y ont été exposées in utero, même à faible dose.

Le traçage isotopique du plomb ou ses relevés chimio-archéologiques a montré que les vapeurs de plomb émises par les fonderies romaines dans l'air (en Espagne, en Bretagne...) ont en outre eu des retombées jusque dans les régions polairesSungmin Hong, Jean-Pierre Candelone, Clair C. Patterson, et Claude F. Boutron (1994), "Greenland Ice Evidence of Hemispheric Lead Pollution Two Millennia Ago by Greek and Roman Civilizations", Science, 265, 1841-1843.

La toxicité du plomb est citée par les médecins de l’Antiquité, notamment par Nicandre de Colophon qui, vers 225 avant notre ère, citait la céruse de plomb parmi les poisons. Il a décrit l’anémie induite par l’intoxication au plomb, ainsi que les coliques de plomb.

Plus de 100 ans plus tard, (Aulus Cornelius Celsus) dit Celse, dans l’un des tomes de son encyclopédie médicale, environ un siècle avant notre ère, listait la céruse de plomb (ou « blanc de plomb ») dans la liste des poisons pour l'homme. Contre la toxicité du plomb, il estimait que la sève (jus) de noyer (ou de noix ?) mélangée à du vin, ou la mauve étaient de bons antidotesCelsus, de Medicina, V.27.12b. Malgré cette connaissance de la toxicité du plomb, Celse cite aussi de nombreuses autorités de l’époque en recommandant son utilisation dans de nombreux onguents, dont ceux appliqués aux blessures pour arrêter l'hémorragie et réduire les risques d'infection ou d'inflammationCelsus, de Medicina, Book V, passim. Ceci n’a pas empêché l'élite nobiliaire romaine de s’intoxiquer en mangeant et buvant dans des vaisselles de plomb, ou d’utiliser le plomb dans certains maquillages, ou pire de sucrer le vin (à l’acétate de plomb obtenu par l'action du vinaigre sur le plomb), ce qui provoquait une forme de goutte dite « goutte saturnine », maladie fréquente chez les riches Romains.

À la même époque, Vitruve, ingénieur et architecte de Jules César, qui a aussi servi son successeur Auguste, a quant à lui rappelé dans un traité consacré à l'adduction en eau que « l'eau est beaucoup plus saine dans les tuyaux de terre cuite que dans des conduites en plomb. Elle semble être devenue préjudiciable à cause du plomb, et en effet la céruse est produite à partir du plomb, et elle est réputée nocive pour le corps humain »Chapitre 6, paragraphes 10 & 11, du livre VIII de Vitruvius À propos de Vitruve.

On a souvent cité les tuyaux de plomb comme source d'intoxication et de délabrement de l'élite romaine. Dans certains cas, l'eau semble avoir été assez calcaire pour protéger les tuyaux de la corrosion par un dépôt de carbonates. Dans d'autres cas des eaux chaudes et thermales naturellement acides ont pu aggraver le risque de saturnisme. Dans tous les cas, les ajouts de tuyaux neufs, leur fabrication et mise en place, les travaux de nouvelles adductions, et les réparations ont pu momentanément contribuer à augmenter les teneurs en plomb de l'eau. L'utilisation de vaisselle contenant du plomb, et peut-être d'onguents enrichis en céruse et en minium de plomb pourrait avoir été la cause première de saturnisme et de la goutte saturnine des riches Romains. Le minium est connu dans l'Antiquité ; Pline l'Ancien et Vitruve racontent qu'on l'a accidentellement découvert à la suite de l'incendie d'une villa. Pline précise que la céruse (blanc de plomb) chauffée dans des plats et brassée finit par changer de couleur et produire le « minium » . Le minium était alors utilisé pour imiter le cinabre, mais aussi et jusqu'à nos jours comme médicament ou comme remède traditionnel ou comme poison.

Le terme « minium » a d'abord à cette époque désigné le cinabre ou sulfure de mercure (HgS), puis le carbonate de plomb (céruse), ce qui explique des confusions historiques entre céruse, minium, vermillon, cinabre.

Haut Moyen Âge et Moyen Âge Le plomb continue à cette époque d'être utilisé, notamment comme lests et dans l'architecture, on le trouve aussi comme contaminant de l'étain. La goutte saturnine sévit encore, a priori toujours en raison de l’association de alcool-plomb, intoxiquant par exemple gravement l'empereur Charles Quint, et de nombreuses personnes âgéesCouper RTL. (2006). « The Severe Gout of Emperor Charles V » (La goutte sévère de l'empereur Charles Quint). N Engl J Med 355 (18): 1935–36.. On le trouve aussi dans les stériles des mines d'argent et d'autres métaux, d'où il contamine l'environnement. Des indices (sols pollués) laissent penser qu'autour des faïenceries utilisant le plomb comme composé de l'émail, des cas de saturnismes ont probablement existé, de même que sur les sites métallifères exploités pour le plomb ou l'argent qui lui est souvent associé. Le moine Théophile, à la fin du , décrit sa préparation à partir de la calcination de la céruse (opération qui dégage des vapeurs nocives).

De la Renaissance au Divers artisans sont à ces époques exposés au plomb, tout comme les mineurs. Le sucrage du vin à l'acétate de plomb persiste et continue à intoxiquer les buveurs : Au , en Allemagne, Eberhard Gockel, médecin de la ville d’Ulm notait que chez ses patients, les moines qui ne buvaient pas de vin étaient en bonne santé alors que ceux qui en buvaient étaient victimes de douloureuses coliques (Colica Pictonum). Le coupable était ici encore le « sucre de plomb » (acétate de plomb obtenu en plongeant des blocs de litharge dans du vinaigreJosef Eisinger, "Lead and Wine - Eberhard Gockel and the Colica Pictonum" Accès à l’article via le NIH

Cette période a connu une explosion des cas de saturnisme en raison d'une utilisation très accrue du plomb par les armées (munitions) et surtout sous forme de peinture à la céruse de plomb. La mode du néogothique a aussi relancé la fabrication de vitraux et d'ornements architecturaux en plomb, générant des épidémies de saturnisme chez les ouvriers du bâtiment et dans les usines de production de plomb.

Jean Leclaire, entrepreneur de peinture au milieu du est décoré en 1849 de la Légion d'honneur pour avoir introduit l'emploi du blanc de zinc en remplacement du céruse de plomb qui causait la terrible maladie des peintres.

Les carafes en cristal sont une source de plombM.J. Olivier, Chimie de l’environnement, édition, 2009, Les Productions Jacques Bernier. qui semble également avoir été très sous-estimée. La diffusion en Europe au de ce type de verre, riche en oxyde de plomb, permet aussi d'expliquer la hausse du saturnisme à cette époque.

Le saturnisme aigu touchait antérieurement principalement les mineurs et ouvriers de la métallurgie du plomb, ceux qui utilisaient de la vaisselle de plomb, et les ouvriers sertissant au plomb les vitraux. Mais avec l'avènement de la peinture au plomb très utilisée jusque dans le premier quart du , et qui le restera pour les peintures anti-rouille jusqu'à la fin du , et surtout avec l'invention et la diffusion massive de l'essence plombée, le saturnisme est resté très courant aux .

C'est d'ailleurs la première maladie à avoir été déclarée maladie professionnelle.

Malgré l'interdiction du plomb dans les peintures neuves et dans l'essence dans de nombreux pays, des cas graves de saturnisme persistent aujourd'hui dans de la plupart des grandes villes (habitat ancien où les enfants sont exposés aux peintures contenant du plomb) et régions industrielles.

Malgré une connaissance théoriquement accrue des risques et un consensus sur le fait que les effets sur la santé de l'enfant adviennent bien avant 100 µg/L de plombémie, et malgré des efforts de prévention, dans de nombreux pays pauvres, l'essence plombée est encore utilisée et les saturnisme infantile est encore très fréquemment détecté, dont (pour ne citer qu'un exemple récent) au Maroc autour d'une zone industrielle de la ville de Fès, où dans ce cas Bouftini, S., Achour, S., Lelievre, B., Chao De La Barca, J. M., Turcant, A., Diquet, B., ... & Bahhou, J. (2014). SFP CO-50-Intoxication au plomb chez les enfants résidant autour d’une zone industrielle de la ville de Fès. Archives de Pédiatrie, 21(5), 701 (résumé)..

En France au début du . Dans ce pays, une grande partie des tuyaux d'eau en plomb a disparu, mais si en 2012 58 % des logements bénéficiaient d'eau potable à moins de 1µg/L de plomb, il restait 1 % des logements où ce taux dépassait 25µg/L et 2,9 % où il dépassait 10µg/L.