Les émeutes de Jérusalem de 1920, également appelées émeutes de Nabi Moussa ou pogrom de JérusalemVoir la section Émeutes, pogrom ou confrontation ? dans les Controverses., se produisent entre les dimanche 4 et mercredi dans la vieille ville de JérusalemTom Segev (2001), Partie 1, chap.6, Nebi Musa, 1920 - section 1, ..

Lors de la célébration de la fête religieuse musulmane de Nabi Moussa, la foule arabe poussée à la violence par plusieurs leaders nationalistes s'attaque à la population juive de la Vieille ville. Les autorités militaires britanniques réagissent avec une certaine passivité. Les émeutes font une dizaine de morts et près de , majoritairement chez les JuifsTom Segev (2001), Partie 1, chap.6, Nebi Musa, 1920 - section 2, ..

Ces émeutes constituent la première manifestation majeure de violence entre les communautés arabe et juive de Palestine dans le contexte du conflit nationaliste et religieux qui les oppose encore aujourd'hui. Elles poussent les Juifs à développer leur propre organisation de défense : la HaganahDaniel Levine (1991), Chap.2 - The Rise of the Self-Defense Movement (1917-1929), ..

Une controverse existe quant au rôle possible que plusieurs hauts responsables militaires britanniques auraient joué dans l'organisation de ces émeutes dont le but était de soutenir le souverain hachémite Fayçal ibn Hussein à la veille de la conférence de San Remo qui devait débuter le et où le sort de la région serait discuté.

Contexte Conflit nationaliste

Dès la fin du , le mouvement sioniste milite pour la fondation d'un « foyer national juif », de préférence en Palestine qui est la région d'origine du peuple juifVoir les articles Sionisme et Histoire du sionisme.. En 1917, la Déclaration Balfour annonce le soutien britannique au projet tandis que le général Allenby conquiert la région. Avec l'accord du gouvernement britannique, une délégation officielle, la Commission sioniste, s'installe dans le pays et commence à y œuvrer pour l'établissement d'une administration sioniste fonctionnant en parallèle avec l'administration militaire britanniqueTom Segev (2001), Partie 1, chap.4, Ego Versus Ego, .

Les Arabes sont opposés au mouvement sioniste et développent leurs propres ambitions nationalistes. Avant 1920, elles sont principalement panarabes et prônent un rattachement de la Palestine à la nation arabe sous l'égide du roi hachémite Fayçal ibn Hussein qui a mené la Révolte arabe et conquis la SyrieTom Segev (2001), Partie 1, chap. 2, A contract with Jewry, .. En Palestine, on compte ainsi une quarantaine d'associations arabes nationalistes qui réclament l'indépendance, sont opposées à l'établissement d'un foyer national juif et exigent un arrêt de l'immigration juive et une interdiction de tout achat de terresTom Segev (2001), Partie 1, chap.5, Between Mohammed and Mr. Cohen, .

Les Britanniques tentent de concilier les points de vue et organisent plusieurs rencontres entre Chaim Weizmann, le responsable de la délégation sioniste et le roi Fayçal. Le , ils signent l'accord Fayçal-Weizmann par lequel Fayçal consent à l'établissement d'un foyer national juif en Palestine, pourvu qu'il reçoive de son côté des Britanniques .

Toutefois, ces accords restent sans suite et le nationalisme arabe prend de l'ampleur. Dans le contexte de la visite de la commission King-Crane ayant la mission de recueillir l'avis des populations locales sur le mode de gouvernement qu'elles souhaitent, les leaders nationalistes Aref al-Aref et Amin al-Husseini parcourent les villes et villages palestiniens afin d'y organiser des manifestations pro-HusseinHoward Sachar (2007), .. Le , devant la Commission, le Congrès arabe syrien réclame sur la Grande Syrie, un territoire englobant la Syrie, le Liban et la Palestine (Transjordanie incluse). Ils rejettent également . Les Français et les Britanniques, qui dès 1916 avaient conclu l'accord secret de Sykes-Picot attribuant notamment le contrôle de la Syrie et du Liban à la France, rejettent les résolutions du Congrès.

À la fin de l'année 1919, l'armée britannique se retire de Damas et laisse les troupes de Fayçal seules face aux troupes françaisesIlan Pappé, La guerre de 1948 en Palestine, La Fabrique, 2000, ..

Administration britannique

Après la défaite ottomane à la fin de la Première guerre mondiale, l'administration du Territoire de la Palestine est assurée par l'armée britannique. En son sein, les sentiments à l'égard des Juifs, du sionisme et de la Commission sont particulièrement ambigus. Les officiers supérieurs sont généralement opposés au projet dans lequel ils voient une source de troubles et une injustice à l'égard des Arabes, mais ils entretiennent de bonnes relations avec la Commission sioniste, comme le général Edmund Allenby. D'autres officiers, plutôt favorables au projet sioniste mais qui doivent gérer la commission au quotidien, entretiennent des relations plus conflictuelles avec elle, comme le gouverneur de Jérusalem Ronald Storrs ou le général Louis BolsTom Segev (2001), et .. Plusieurs officiers britanniques sont ouvertement antisémites et s'opposent également au sionisme. Le cas du colonel Richard Meinertzhagen, un protagoniste important dans la répercussion que prendront les événements, est particulier : l'historien Tom Segev le dépeint comme un antisémiteTom Segev fonde son jugement sur cet extrait des mémoires de Richard Meinertzhagen : « Je suis imprégné de sentiment antisémites. C'était en effet un jour maudit celui qui permit aux juifs et non aux chrétiens d'introduire au monde les principes du sionisme et qui permit à des cerveaux juifs et à de l'argent juif de les porter (…) », admirateur du projet sioniste.

Montée de la violence

En 1919, l'organisation de la lutte contre le sionisme est discutée lors de plusieurs conférencesWalter Laqueur (2003), Chap.5 The Unseen Question - Section Postwar Tensions, .. Durant l'hiver 1920, les dirigeants arabes organisent des manifestations qui sont autorisées par les autorités britanniques. Elles appellent à l'indépendance de la Grande Syrie, rassemblent plusieurs milliers de manifestants et se déroulent généralement dans le calme.

Dans le contexte de la lutte entre Fayçal et les Français, des premières échauffourées se produisent dans le nord de la Galilée. Cette région constitue un no man's land où des rebelles fidèles à Fayçal s'en prennent principalement aux intérêts français et où quatre colonies juives se sont implantées. L'insécurité y grandit. Le , un résident juif est tué à Tel Haï et un autre au début de mois de février. Plusieurs villages arabes sont également attaqués.

Le mars, une attaque arabe d'envergure est lancée contre l'implantation juive de Tel Haï. Plusieurs dizaines d'Arabes sont tués ainsi que six défenseurs juifs dont le célèbre Joseph Trumpeldor. À la suite des incidents, les quatre colonies sont évacuées. Les combats dans le nord alimentent les rumeurs. Dans la Jérusalem arabe, on parle par exemple de Juifs qui y auraient trouvé la mort.

Quelques jours plus tard, malgré le sentiment antisioniste grandissant dans la population arabe, le général britannique Bols, un déçu des relations entre l'administration britannique et la Commission sioniste déclare dans un journal arabe que , le gouvernement britannique implémentera la déclaration Balfour, tandis que le , Fayçal se fait couronner roi de Grande Syrie, qui inclut théoriquement la Palestine. Chaim Weizmann voit dans ces événements un complot orchestré par des militaires britanniques contre les sionistes.

Les 7 et , des manifestations ont lieu dans toutes les villes de Palestine, les magasins sont fermés et plusieurs Juifs sont agressés. On peut lire des slogans tels que « Morts aux Juifs » ou « La Palestine est notre terre et les Juifs sont nos chiens ! ».

Le 1919, Vladimir Jabotinsky indique à Chaim Weizmann qu'il pense qu'.

Groupe de Vladimir Jabotinsky À partir de l'automne 1919 et à la suite de la dissolution de la Légion juive, Vladimir Jabotinsky commence à organiser une milice d'auto-défense autour d'un club de sports le . La milice rassemble entre 200 et 500 membres qui s'entraînent au combat sans armes. Les troupes s'entraînent et paradent au grand jour, notamment par défi avec le dessein de provoquer une réaction des autorités britanniquesNeil Caplan (1978), . La Commission sioniste, qui tient les autorités britanniques informées de l'entreprise, fait la demande que cette milice soit armée mais les Britanniques rejettent la requête. Toutefois, l'organisation dispose de cinquante fusils, de pistolets et de grenades provenant notamment d'anciens soldats du bataillon américain de la Légion juive.

Neil Caplan présente cette organisation de manière légèrement différente. Il la dénomme l' et il insiste sur une volonté de mise en garde à l'égard des Arabes (plutôt qu'une provocation à l'encontre des Britanniques) notamment le , à la suite d'exercices réalisés sur le Mont des Oliviers qui sont suivis d'une marche en formation dans les rues de Jérusalem. L'historien antisioniste Ilan Pappé fait quant à lui porter une part de la responsabilité des événements à cette marche dans laquelle il voit une provocation à l'encontre des Arabes mais son confrère Benny Morris est d'avis contraireBenny Morris, Politics by Other Means, The New Republic, mars 2004..

Célébration de Nabi Moussa

Les jours précédant la procession de Nabi Moussa, la Commission sioniste s'inquiète à plusieurs reprises auprès des autorités britanniques de la tension qui règne à Jérusalem. Les généraux Bols et Allenby promettent toutefois que leurs forces sont prêtes à toute éventualité tandis que le gouverneur de Jérusalem, Ronald Storrs, affirme que tout sera mis en œuvre pour que la célébration ne dégénère pas en émeutes.

La célébration de « Nabi Moussa » (le prophète Moïse, en arabe) se déroule chaque année à Jérusalem à l'époque des Pâques chrétiennes et du Pessah juif et a, selon Tom Segev, un but plus politique que religieux : d'après la tradition, la procession aurait été fixée par Saladin () à Pâques en raison de l'afflux de chrétiens à cette période, et aurait ainsi pour but de ne pas laisser l'impression que l'islam laisse . À cette occasion, de nombreuses tribus et caravanes de musulmans de tout le pays et des pays voisins, arborant leurs couleurs et armes, totalisant plusieurs dizaines de milliers de personnes, gagnent Jérusalem depuis la tombe où Moïse se serait allongé, sur la route de Jéricho.

Lors de ces célébrations, les autorités ottomanes avaient pour habitude de positionner un canon à la Porte des Lions de Jérusalem et d'escorter la procession avec des contingents importants totalisant plusieurs milliers de soldats et de policiers. Ronald Samuel dispose lui de , pour la plupart indiens, dont 8 officiers.

Les célébrations de l'année précédente se sont toutefois déroulées dans le calme, bien que les violences antisionistes n'aient été évitées que par des mesures militaires .

Événements Émeutes Dimanche 4 avril

Les festivités débutent le dans le calme.

Le dimanche au matin, environ se rassemblent sur la place de la ville de Jérusalem. Elles portent bannières et drapeaux. À cause du chaos et du bruit, les officiels rassemblés au balcon du Club arabe de Jérusalem ne peuvent lire leur discours. Mais depuis l'hôtel de ville, le maire de Jérusalem, Moussa Qazem al-Husseini, harangue la foule à « donner son sang pour la Palestine ». Aref al-Aref, l'éditeur du Journal Suriya al-Janubia (La Syrie du sud), en selle sur son cheval déclare : . Des portraits de Fayçal sont brandis. La foule répond en scandant « Indépendance ! Indépendance ! ». Hadj Amin al-Husseini, à l'époque simple activiste nationaliste et frère du mufti de Jérusalem, incite également la foule à la violenceRonald Storrs, Orientations, Londres, 1937, , cité dans Taggar, The Mufti of Jerusalem and Palestine Arab Politics, 1930-1937, Garland Publishing, 1986..