Raphaël Lemkin (en polonais : Rafał Lemkin), né le à Azyaryska, actuellement en Biélorussie, et mort le à New York, est un juriste juifSa nationalité est considérée comme « mosaïque » [juive] d'abord sous l'empire russe puis par le traité des minorités polonaises de 1919. polonais puis américain qui forge en 1944, le terme et le concept de génocide et le fait valoir d’abord au tribunal de Nuremberg, puis auprès de l’ONU en 1949.
Ses premiers travaux majeurs commencent en 1933, alors qu'il est procureur à Varsovie : il contribue aux efforts organisés par la Société des Nations (SDN) pour développer un droit international humanitaire en travaillant à la rédaction d'une loi internationale qui sanctionnerait la destruction de groupes ethniques, nationaux et religieux. Il voulait établir un lien entre deux pratiques qu'il se proposait d'introduire dans le droit international : celles de « barbarie » et de « vandalisme ».
Étant d'origine juive, l'invasion de son pays le contraint à se réfugier aux États-Unis où il poursuit ses travaux. Dans le cadre des contributions demandées à divers juristes, il forge en 1943 le terme de génocide, en associant le mot « γένος (genos) », en grec ancien, lignée, famille, clan, groupe, race, et le suffixe « -cide », du mot latin caedere signifiant tuer« Polish Jew gave his life defining, fighting genocide » , CNN 12 février 2008..
Après avoir été prononcé au procès de Nuremberg, le néologisme prend vie en droit positif avec l’adoption à Paris, au palais de Chaillot, le , de la convention pour la prévention et la répression du crime de génocide dont Lemkin a été le principal rédacteur.
Le , à l’occasion du double anniversaire de l’adoption des grands textes humanitaires de l’ONU (60 ans), et de sa mort (presque 50 ans), la France et la Pologne ont honoré sa mémoire avec l’inauguration d’une plaque commémorative apposée au foyer du théâtre du Trocadéro, à Paris..
Biographie Enfance et formation Selon ses Mémoires, Rafał Lemkin est né et a vécu, dans les dix premières années de sa vie, dans une ferme située dans un lieu-dit appelé Ozerisko (désormais Azyaryska), près du village de Bezwodne alors en Russie impériale, aujourd’hui dans le district de Vawkavysk (Wolkowysk) en Biélorussie, dans une région polonaise annexée par la Russie en 1795. Il est élevé dans une famille juive de trois enfants par ses parents, Joseph Lemkin et Bella Pomerantz. Son père est paysan, métayer, et sa mère une lectrice vorace, à la fois peintre, linguiste et philosophe, qui vit entourée de nombreux livres d’histoire et de littérature, dont il retient notamment la fable du renard et de la cigogne d'Ivan Krylov. Sous l’influence de sa mère, le jeune Rafal maîtrise à 14 ans pas moins de neuf ou dix langues étrangères, dont le français, l’espagnol, le russe, le yiddish, l’hébreu et l’allemand. En 1910, les Lemkin quittent Ozerisko pour une autre ferme plus proche de Wolkowysk afin que Rafal puisse étudier au collège en ville. Il devient un lecteur assidu de Tolstoï et de Quo vadis ?. Il est admis au lycée de Białystok. Relayé par la presse locale, il s'intéresse de près au génocide arménien de 1915 : . À la fin de la guerre, avec le petit traité de Versailles de 1919, il obtient la nationalité polonaise, Wolkovysk étant devenue polonaise, après une occupation allemande de 1915.
Diplômé du gymnasium de Białystok, le , il s'inscrit d'abord en philologie à l'université Jagellonne à Cracovie en 1920-1921, puis après sans doute avoir été renvoyé, à l’université Jean-Casimir de Lwów, actuellement en Ukraine, où il obtient le titre de docteur en droit sous la direction du professeur (, jusqu'à son diplôme le ). et revient en 1926 à Lwów pour achever des études de droit. Il en sort comme jeune procureur à Varsovie.
Carrière initiale
Après cinq années comme procureur de 1929 à 1934, R. Lemkin est promu vice-procureur de la République au tribunal de Brzeżany. Simultanément, Il est secrétaire du Comité pour la Codification des Lois de la République polonaise qui rédige notamment le nouveau code pénal et enseigne le droit au collège de Tachkimoni à Varsovie. En liaison avec l’université Duke, aux États-Unis, il traduit en anglais le code pénal polonais de 1932, avec le professeur de droit Malcolm McDermott. Ce dernier l’aidera à rejoindre plus tard les États–Unis.
Les premiers travaux de Rafał Lemkin en matière de droit international humanitaire sont une présentation au Conseil juridique de la SDN lors de la conférence organisée en 1933 à Madrid sur le thème du droit international pénal. Pour la préparer, il s'inspire des travaux de Vespasian Pella, un universitaire roumain, promoteur d'une « justice universelle ». Prévenir la barbarie et le vandalisme en sont les objectifs : , texte publié par Pedone à Paris, l'éditeur officiel de la Société des Nations. Il ne peut s'y rendre, le gouvernement polonais le lui interdit, mais son texte est lu en son absence« Ailleurs, hier, autrement : connaissance et reconnaissance du génocide des Arméniens », Revue d'histoire de la Shoah -178 de janvier-août 2003, "Comparer les génocides" par Yves Ternon.. Il y délivre un essai sur le Crime de barbarie comme crime à reconnaître par le droit international. C’est ce premier concept qui évoluera vers celui de génocide. Il trouvait sa matière dans l'impunité pour un crime de masse, le génocide arménien, qui avait suscité une large émotion internationale lorsqu’il eut lieu et les massacres interreligieux contemporains de Simelé, en IrakWilliam Korey, "Raphael Lemkin: 'The Unofficial Man'," Midstream, juin–juillet 1989, ..
À la suite des propos tenus lors de cette conférence, Rafal Lemkin est contraint de démissionner en 1934 sous la pression du ministère des Affaires étrangères polonais. Il poursuit alors sa carrière comme avocat à Varsovie. Pendant cette période il participe aux nombreuses conférences organisées par l’université polonaise libre Wolna Wszechnica Polska, notamment dans les classes de Stanisław Rappaport et Wacław Makowski.
En 1937, R. Lemkin est nommé membre de la mission polonaise au quatrième congrès de droit pénal de Paris. Il y défend la thèse que la paix peut et doit être défendue par le droit international. Il travaille également sur d’autres sujets juridiques comme un abrégé des lois pénales et fiscales polonaises (1938) et en 1939 publie en français un ouvrage de droit commercial international, .
Seconde Guerre mondiale et procès de Nuremberg
Mobilisé en 1939, lorsque la Pologne est envahie par l’Allemagne nazie et l’URSS, à la suite du pacte germano-soviétique signé par Ribbentrop et Molotov, il défend Varsovie assiégée, où il déclare avoir été blessé par balle à la hanche (ce point est controversé). Il échappe à la captivité et – après avoir traversé la Lituanie – rejoint la Suède, où des conférences faites avant guerre à l’université de Stockholm lui avaient ouvert des portes.
Avec l’aide de Malcolm McDermott il obtient l’autorisation d’émigrer aux États-Unis où il arrive en 1941 après avoir rejoint Moscou pour prendre le Transsibérien jusqu'au Japon et effectué la traversée jusqu'à Seattle. S’il parvient ainsi à se sauver, 49 membres de sa famille disparaissent lors de l’élimination des juifs de Lituanie et de Pologne par les nazis. Son frère Elias survit avec sa femme et ses deux enfants, non sans avoir passé de nombreuses années dans un goulag soviétique. Raphaël Lemkin parvient à les en faire sortir en 1948 où ils se réfugient à Montréal au Canada.
Aux États-Unis R. Lemkin rejoint en 1941 la faculté de droit de Duke en Caroline du Nord. Il donne des cours en 1942 à l’école militaire de l’université de Virginie. Il écrit Military Government in Europe une version préliminaire de son livre ultérieur Axis Rule in Occupied Europe. En 1943 il est nommé consultant auprès du Board of Economic Warfare and des États-Unis et il devient conseiller spécial pour les affaires étrangères auprès du ministère de la Guerre américain (War department), du fait de son expérience confirmée en droit international.
En 1944, il obtient le soutien de la Fondation Carnegie (Fondation Carnegie pour la paix internationale) qui finance la publication aux États-Unis de l’œuvre majeure de R. Lemkin, Axis Rule in Occupied Europe. C’est dans ce livre qu’'apparaît pour la première fois le terme de « génocide » Raphael Lemkin Axis Rule in Occupied Europe: Laws of Occupation - Analysis of Government - Proposals for Redress Chapitre IX : Genocide a new term and new conception for destruction of nations, (Washington : Fondation Carnegie pour la paix internationale, 1944), p. 79-95..
Son concept de génocide connaît un grand succès malgré les critiques : sa signification contemporaine, son importance future sont reconnues dans le monde entierAnn Curthoys et John Docker, « Defining genocide », dans Dan Stone (dir.), The Historiography of Genocide, Palgrave Macmillan, 2008, .. Lemkin devient le conseiller de Robert H. Jackson, membre de la Cour suprême des États-Unis et Chef de la délégation américaine au Tribunal de Nuremberg. Néanmoins, même si le terme de génocide est sporadiquement employé dans les actes d'accusation britannique et français, il ne figure pas dans le jugement prononcé le car le Statut du Tribunal ne le mentionne pas dans les crimes relevant de la compétence du Tribunal, à savoir, les crimes contre la paix, les crimes de guerre et les crimes contre l'humanité (Statut, art. 6), du fait de l'opposition d'autres juristes comme Hersch Lauterpacht qui met en avant le concept de crime contre l'humanitéAnnette Wieviorka, Le crime des crimes, L'Histoire, mensuel 439, septembre 2017..
Par la suite, Lemkin redoubla d'efforts pour faire adopter ses vues concernant la notion de génocide. En , l'Assemblée générale de l'ONU adoptait la résolution 96, qui affirmait que le génocide « nie le droit à l'existence de groupes humains entiers » et qu'il est « un crime au regard du droit international ». Le fut adoptée la convention pour la prévention et la répression du crime de génocide.
Après-guerre Après-guerre, Raphaël Lemkin reste aux États-Unis. À partir de 1948, il donne des cours de droit pénal à l’université Yale. Il obtient en 1955 la chaire de professeur de droit à la Rutgers School of Law à Newark, près de New York. Pendant toute cette époque, il continue l’œuvre de sa vie, démarrée à la conférence de Madrid de 1933, en faisant campagne pour l’extension de la reconnaissance en droit positif international du crime de génocide. Il connaît l’échec à la conférence pour la paix tenue à Paris à partir de 1945 et qui aboutit au traité de Paris de 1947. Le succès est au rendez-vous l’année suivante quand sa proposition de résolution pour une convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, présentée à l'Assemblée générale des Nations unies, est finalement soutenue par les États-Unis moyennant certaines modifications et approuvée à l'unanimité le . Les aspects politiques et culturels du génocide ne sont pas retenus.
R. Lemkin est mort en 1959 d’une crise cardiaque à l’âge de 59 ans dans les bureaux de l’agence de relation publique Milton H. Blow à New York. Paradoxalement, l’homme qui avait voulu qu’on honore la mémoire des millions de victimes de génocides, verra ses funérailles suivies par 7 personnes seulementA. M. Rosenthal, "A Man Called Lemkin", New York Times, 18 octobre 1988, p. A31.. Il est enterré au cimetière du Mont-Hébron, à New York.
Grands éléments de sa pensée