vignette|redresse=1.2|Logo du deuxième Congrès international de l'eugénisme, New York, 1921. Il décrit l'eugénisme comme un arbre dont le tronc est créé à partir des différents champs de connaissances de l'humanité.
L’eugénisme est .
Le terme eugenics a été employé pour la première fois en 1883 par le scientifique britannique Francis Galton, dont les travaux participèrent à la constitution de la mouvance eugéniste. Mené par des scientifiques et des médecins, l'eugénisme qui se met en place au tournant du milite pour une politique d'éradication de caractères jugés handicapants ou de développement de caractères jugés bénéfiques. Son influence sur la législation s’est traduite principalement dans trois domaines : la mise en place de programmes de stérilisation contrainte là où la culture dominante le permettait, un durcissement de l’encadrement juridique du mariage et des mesures de restriction ou de promotion de tel ou tel type d’immigration.
En 1906, l'eugénisme se développe aux États-Unis, avec John Harvey Kellogg, qui fournit des fonds pour aider à la création de la « Race Betterment Foundation » à Battle Creek (Michigan).. Dans un pays où les lois contre le métissage sont en vigueur depuis le , la stérilisation contrainte est pratiquée à partir de 1907. On parle en ce cas d'eugénisme négatif. Plus de 64 000 personnes sont ainsi stérilisées entre 1907 et 1963Lombardo, Paul; Eugenic Sterilization Laws, Eugenics Archive. La Loi d'immigration Johnson-Reed de 1924 est proposée dans un contexte de forte xénophobie visant les immigrants d'Europe orientale et méridionale comme les Juifs issus des pays slaves, les Italiens, les Grecs, les Slaves et les Asiatiques.
À partir du , le régime nazi adopte une loi visant à éradiquer les maladies héréditaires par l'euthanasie d'enfants handicapés. Dans les décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, l'eugénisme a été largement abandonné, bien que certains pays occidentaux (les États-Unis, le Canada et la Suède) aient continué à pratiquer des stérilisations forcées. En 1983, Singapour a mis en place, ainsi que la Chine, un système qualifié d'eugénisteEugénisme en Chine et à Singapour..
Dans la période contemporaine, les progrès du génie génétique et le développement des techniques de procréation médicalement assistée ouvrent de nouvelles possibilités médicales (diagnostic prénatal, diagnostic préimplantatoire…) qui nourrissent les débats éthiques sur la convergence des techniques biomédicales et des pratiques sélectives. L'eugénisme libéral a émergé comme une alternative non-autoritaire visant à offrir la possibilité aux éventuels parents de modifier génétiquement certaines caractéristiques de leurs enfants.
L'éventuelle résurgence d’une forme d’eugénisme, après des décennies de promotion des droits de l’homme, se heurte à des critiques en dehors du débat éthique. En particulier, l’eugénisme négatif apparaît comme une violation des droits humains fondamentaux, qui incluent le droit de procréation. D'autre part, l'eugénisme peut aboutir à une perte de diversité génétique, perturbant artificiellement des millions d’années d’évolution humaine.
Concept L'eugénisme classique peut se définir comme un programme d'amélioration biologique de populations humaines par sélection artificielle. Elle se donne comme science et comme technique, calquée sur l'amélioration des plantes (par exemple, l'horticulture) et des animaux (élevage domestique).
Cet eugénisme s'est développé dans une période historique déterminée, des années 1860 (après la parution de l'Origine des espèces de Charles Darwin, en 1859) jusqu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Jean Gayon distingue quatre « strates » de l'eugénisme à une échelle historique plus vaste, car l'eugénisme s'inscrit dans une longue tradition ancienne, susceptible de persister au (« retour de l'eugénisme », ou « nouvel eugénisme »)..
Avant l'apparition du terme eugénisme, l'idée de sauvegarder les qualités d'une lignée familiale par le contrôle des mariages remonte au moins à l'Antiquité. Dans la République, Platon soutient que, dans la Cité idéale (la Callipolis), l'élite de la société (les gardiens) doit se reproduire uniquement entre elle, afin que la population garde sa qualité ; en utilisant la métaphore animale, il soutient que .
Ce thème est repris par la littérature utopique des , comme Utopia de Thomas More, ou La Cité du Soleil de Tommaso Campanella. Campanella soutient qu'il faut unir les , ..
Perfectionner l'espèce humaine par des mariages judicieux (« faire de beaux enfants ») devient un thème médical, puis politique, notamment avec Condorcet dans Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain (1795). Selon Gayon, ces idées sont « transculturelles et transhistoriques ». vignette|Une exposition des années 1930. La deuxième strate est représentée par une coupure majeure, avec la création du mot eugénisme par Francis Galton. Les idées précédentes laissent la place à une idéologie complexe et ambiguë, dans un contexte historique précis. L'eugénisme se présente à la fois comme une technoscience et comme une biopolitique, autorisant des interprétations multiples allant de l'hygiénisme humaniste jusqu'au racisme d'État de l'Allemagne nazie.
La troisième strate apparaît à partir des années 1910, où l'eugénisme n'est plus seulement une idéologie, mais aussi une pratique institutionnelle avec des formes juridico-politiques (lois eugénistes) très variées selon les pays. Après la seconde guerre mondiale, les termes eugénisme et eugénique sont peu à peu discrédités, jusqu'à associer de fait l'eugénisme et le nazisme..
La quatrième strate est constituée par l'apparition d'un nouveau contexte scientifique. L'eugénisme classique . Avec le développement d'une génétique médicale dans la deuxième moitié du , apparaissent des pratiques et des techniques telles que le conseil génétique, le diagnostic prénatal, le diagnostic préimplantatoire… avec le choix individuel de la femme ou parental de poursuivre ou non une grossesse..
Ce serait alors un retour à l'eugénisme (1992), titre de l'ouvrage de , d'un eugénisme nouveau ou domestique, où ce n'est pas l'État ou sa biopolitique qui contrôle la population et sa reproduction, mais les individus eux-mêmes qui utilisent les moyens biotechnologiques mis à leur disposition pour éviter des souffrances réelles ou anticipées. D'où l'existence de plusieurs débats éthiques, portant non seulement sur la difficulté de distinguer entre ce qui est eugénique (sens péjoratif) et ce qui ne l'est pas, mais aussi sur les distinctions individu et société, intentions et effets, contrainte et volontariat.
Origines de l’eugénisme galtonien thumb|Francis Galton, l'inventeur du terme « eugénisme ».
L'étymologie du mot « eugénisme » est grecque : eu (« bien ») et gennaô (« engendrer »), ce qui signifie littéralement « bien naître ». Ce néologisme a été utilisé pour la première fois en 1883 par le Britannique Francis Galton, cousin de Charles Darwin par le biais d'Erasmus Darwin. La préoccupation de Galton pour l’amélioration de l’espèce humaine précède néanmoins largement l’invention de ce terme.
À la fin des années 1850, la lecture de L'Origine des espèces de son cousin Charles Darwin renforce sa conviction sélectionniste. En 1869, dans Hereditary Genius, une étude consacrée au génie des grands hommes britanniques, il conclut à son caractère héréditaireHereditary genius. An inquiry into its law and consequences, Mac Millan and Co, Londres, 1869.. Il lui paraît alors nécessaire de maintenir les lignées des grands hommes de la nation par une organisation rationnelle des mariages, une discipline qu’il désigne sous le nom de « viriculture ».
En 1883, Galton publie Inquiries into human faculty and its development : la viriculture y devient l’eugénisme que Galton considère comme la « science de l’amélioration des lignées » et qu’il entend appliquer aux êtres humains sur le modèle de l’élevage sélectif des animaux.
Eugénisme, spencérisme, pensée évolutionniste L'eugénisme ou le galtonisme est souvent amalgamé au spencérisme.
Or, le galtonisme est une conception conservatrice ou néoconservatrice de l'évolution des sociétés forgée par Francis Galton. C'est forcer la sélection naturelle par une sélection artificielle contre des tares supposées, préjugeant une dégénérescence de la société et des individus.
Tandis que le spencérisme est une conception libérale de l'évolution des sociétés forgée par Herbert Spencer. C'est laisser faire la sélection naturelle au sein de la société permettant une régénérescence de la société par elle-même en éliminant naturellement, sans aide extérieure, les moins adaptés à l'environnement social.
Spencerisme et galtonisme sont des pensées évolutionnistes dont la base centrale est exclusivement la sélection naturelle bien que d'autres facteurs soient mis en jeu dans l'évolution de la nature et des sociétés.
Inquiétude de la dégénérescence Pour le philosophe Jean-Paul Thomas, « l’eugénisme […] est habité par l’obsession de la décadence »Jean-Paul Thomas, Les fondements de l’eugénisme, Presses Universitaires de France, Paris, 1995, .. Dans le contexte de la révolution industrielle, qui provoque un mouvement d’urbanisation et de prolétarisation des populations les plus pauvres, la prolifération désordonnée des classes laborieuses constitue un motif d’inquiétude profond pour les élites victoriennesAndré Pichot, Histoire de la notion de gène, ..
Les maux sociaux et sanitaires (tuberculose, syphilis, alcoolisme…) qui se multiplient dans le Royaume-Uni apparaissent comme autant de manifestations de la contamination de l’espèce humaine par les tares congénitales véhiculées par les couches les plus pauvres de la population.
Comme l’indique le succès des théories malthusiennes, la différence de fécondité entre classes attire plus particulièrement l’attention des scientifiques britanniques. Galton n’échappe pas à la règle. À terme, les individus les plus pauvres, conçus comme naturellement inférieurs, lui semblent devoir irrémédiablement submerger les représentants des classes sociales aisées qui cumulent les caractéristiques physiques, intellectuelles et morales les plus hautes.
Séparation sociale Pour Galton, les classes sociales possèdent des qualités propres, transmises héréditairement. La préservation des qualités des familles de bonne lignée nécessite d’éviter le mélange des sangs qui ne peut conduire qu’à la disparition des caractères les plus hauts de la race humaine. Cette représentation du monde, qui préexiste à ses travaux « eugéniques », le conduit à traduire les différences sociales sur un strict plan biologique.
Galton valorise explicitement un modèle d’homme qui correspond précisément au groupe social dont Galton est issu : l’élite de la société britannique correspond pour lui aux professions libérales, aux vieilles familles de l’aristocratie terrienne et aux hommes de science. Les nouvelles fortunes, bâties sur l’industrie et le commerce, ne trouvent pas grâce à ses yeuxJean-Paul Thomas (1995), ..
Sur le plan politique, l’eugénisme galtonien apparaît ainsi comme une théorie défensive qui vise à protéger un groupe social défini contre une menace largement fantasmée. Sous couvert d’une apparente scientificité, elle revient en effet à préserver le maintien de l’ordre social en exigeant une stricte limitation des unions entre les individus d’origines sociales différentesJean-Paul Thomas (1995), ..
Civilisation contre la sélection naturelle Les eugénistes trouvent dans la lecture de L'Origine des espèces de Darwin, et dans le déplacement de ses conclusions à l’espèce humaine, une clé explicative de leur hantise de la décadence. De leur point de vue, la civilisation, en enrayant les mécanismes de la sélection naturelle, court à sa perte.